Culture

Ténor pour tous

Ginette Reno, Puccini, U2, Willie Lamothe… Le chanteur d’opéra Marc Hervieux aime tous les genres de musique. Il y plonge d’ailleurs avec délectation. Du coup, ses admirateurs découvrent des horizons musicaux inconnus.

Marc Hervieux : ténor pour tous
Photo : Jocelyn Michel

Le jour de la rentrée au Conservatoire de musique de Montréal, les étudiants en chant classique, assis en cercle, devaient se présenter et nommer leurs compositeurs préférés. Ils avaient 17 ou 18 ans et, sans doute désireux d’impres­sionner, disaient aimer Puccini, Prokofiev, Chostakovitch. Marc Hervieux, lui, avait 23 ans. « Pour l’instant, j’aime surtout Michel Rivard, Richard Séguin et U2 », avait-il répondu avec franchise. Personne ne s’était moqué. Qui a envie de rire de quelqu’un d’aussi humble ?

Le grand gaillard en a bavé durant ses cinq années d’études. Non seulement il ne connaissait rien de Mozart, de Verdi et compagnie, mais il ne savait pas où se situait le do sur une portée ! « Je partais de zéro », dit-il. Il a dû aller apprendre le solfège avec des enfants. A failli être mis à la porte plusieurs fois à cause d’immenses lacunes dans ses connaissances théoriques. Mais il avait une détermination à toute épreuve. Et surtout, cette voix. Cette voix de ténor rare, ample, puissante, qui, aux auditions, avait causé tout un émoi chez ses futurs professeurs, prêts à n’importe quoi pour le garder !

Cette voix, qu’il ignorait posséder pendant les 23 premières années de sa vie, il la prête aujourd’hui aux plus grands rôles du répertoire classique et l’exporte sur la scène de grandes maisons d’opéra, de Saint-Pétersbourg à Taipei. Il est en outre « artiste principal » au prestigieux Metropolitan Opera de New York, de sorte qu’il est régulièrement appelé pour doubler des premiers rôles – étape à franchir avant d’obtenir un premier rôle. C’est « notre ténor national », dixit Claude Gingras, l’impitoyable critique du quotidien La Presse, qui s’incline comme tous les autres devant son talent.

Le plus impressionnant n’est cependant pas que Marc Hervieux soit tenu en si haute estime dans le milieu de la musique classique. C’est qu’il le soit tout autant par le public de RockDétente et que son album pop Après nous, sorti en octobre et certifié disque d’or, côtoie dans les palmarès des ventes celui du star-académicien Maxime Landry. Mieux encore, c’est qu’il arrive parfois à traîner ce public-là à l’opéra !

(Lire la critique de notre chroniqueur culturel André Ducharme >>)


Cet homme de 40 ans doit être une sorte de magicien pour réussir à ratisser si large ! me disais-je en l’attendant au marché Maisonneuve, en plein cœur d’Hochelaga-Maisonneuve, le quartier ouvrier de Montréal où il a grandi. Beaucoup avant lui ont essayé de jeter des ponts entre le classique et le populaire – qu’on pense seulement au chef de l’Orches­tre symphonique de Montréal, Kent Nagano, qui est allé jusqu’à pousser la porte du vestiaire du Canadien, ou au pianiste Alain Lefèvre, très actif dans les écoles de quartiers défavorisés. Mais Marc Hervieux est le premier Québécois à avoir vraiment un pied dans chaque monde. A-t-il vendu son âme au diable pour devenir la coqueluche de l’heure ? C’est ce que je me demandais en le voyant arriver dans son long manteau couleur charbon. Il m’a donné une chaleureuse poignée de main, a éteint son cellulaire et s’est livré généreusement, jusqu’à ce que des bandes roses apparaissent dans le ciel et qu’il doive rejoindre sa petite famille dans les Laurentides.

Marc Hervieux est né en 1969, à l’angle des rues Valois et Lafontaine, dans l’Hoche­laga d’en bas de la « track de chemin de fer », chez les pauvres. Son père, Dollard Her­vieux, est ouvrier à l’usine St. Lawrence Sugar. Marc est le plus jeune des quatre enfants de la maison, qui abrite aussi sa grand-mère paternelle, « une bonne vivante extraordinaire, toute petite, mais large comme un pan de mur ! » La famille ne manque de rien, mais les parents doivent user de stratégies pour joindre les deux bouts. « Chaque automne, on achetait 500 livres de patates, que l’on étendait dans la cave pour les consommer petit à petit durant l’année. Le menu était pas mal composé de steak, blé d’Inde, patates », dit en éclatant de son grand rire tonitruant celui qui est devenu un fin cuistot.

Au cours des années 1970, un imposant poste de radio en bois trône dans la cuisine des Hervieux, juste au-dessus de la laveuse. Il est en permanence branché sur la station CKVL, qui diffuse les grands succès de Kenny Rogers, Willie Lamothe, Lévis Bouliane, Anne Murray. « Mon père était fou du country », raconte Hervieux, qui aimait fredonner avec lui « Je chante à cheval » et « Mille après mille ». Sa première fenêtre sur l’opéra, c’est la télé qui la lui ouvrira. « Je regardais les émissions de Yoland Guérard et j’étais intrigué par la capacité des chanteurs d’opéra de faire autant de sons avec leur voix. » Jamais, à l’époque, il n’imaginait posséder un tel « instrument » !

(Jouer au quiz « De Pavarotti à Marc Hervieux >>)


Petit, Marc Hervieux était « un hyper­actif sans Ritalin », dit sa sœur Julie, aujourd’hui enseignante à Montréal. En 2e, 3e année du primaire, il écrit des pièces avec quelques copains, en fabrique les décors et les costumes, et les présente devant toute l’école. « J’incarnais un personnage qui revenait dans chaque pièce, celui de mémère Hervieux, inspiré de ma grand-mère ! » se rappelle-t-il. Chez les scouts, il est le « cerf dynamique », l’extra­verti qui anime la soirée autour du feu. Les dimanches, il chante et joue de la guitare électrique aux « messes à gogo » que célèbre le curé et organisateur communautaire Yves Poulin, un original au grand cœur engagé dans mille activités pour les jeunes et les pauvres. Un homme qui demeure un important modèle pour Hervieux. « J’ai chanté à ses funérailles. Tout le quartier était là pour lui », dit-il.

À 13 ans, le garçon au gabarit déjà imposant rejoint son frère Alain dans une troupe de théâtre amateur qui se produit au marché Maisonneuve et propose à ses 1 000 abonnés sept productions par année. Marc est le plus jeune du groupe et, au contact des autres comédiens dilettantes, non seulement il découvre un vaste répertoire, allant de Tremblay à Molière en passant par Steinbeck, mais il s’attache aussi aux chansons de Brel, Brassens, Bécaud, Rivard… Un monde de culture, d’émotions s’ouvre à lui. Qu’il aborde passionnément, sans renier ses racines. Un jour, la troupe décide de monter la comédie musicale Hair, dans laquelle Hervieux doit interpréter une chanson. « Quand il a ouvert la bouche pour chanter, on est tous tombés à terre », raconte le comédien et graphiste Maryo Thomas, un ami depuis lors.

« Tu devrais chanter plus souvent ! » lui recommande tout le monde, y compris sa grande amie Monique Gouin, alias Momo, cuisinière à la base de plein air de Sainte-Émélie-de-l’Énergie, où il est animateur l’été. Cette femme qu’il aime comme une mère a passé sa vie à cuisiner dans les camps de bûcherons et elle a toujours des histoires fabuleuses à raconter. Il entend le message, mais n’y donne pas suite. Son rêve à lui, c’est de devenir comédien. Mais au moment où il doit s’inscrire au cégep, son père le décourage d’emprunter cette voie. « Il m’a dit : « Marc, tout d’un coup que ça ne marche pas. Je ne veux pas que tu te ramasses comme moi à l’usine, à manger des sandwichs au jambon toute ta vie. » » Hervieux, qui a toujours aimé créer avec ses mains et qui aime encore aujourd’hui le bricolage et la rénovation, suit le conseil paternel et étudie la communication graphique au collège Ahuntsic.

À 18 ans, même s’il n’a pas fini sa formation, il a l’impression d’en savoir suffisamment et il ouvre un studio de graphisme, L’Image de Marc, dans un local du marché Maisonneuve. À l’époque, les ordinateurs ne sont pas encore très répandus. Hervieux mise le tout pour le tout et se procure un Mac 512 – le nec plus ultra de la technologie de l’époque – et une imprimante laser. « Ça m’a coûté les yeux de la tête, mais ça m’a lancé instantanément ! » dit-il. À l’aube de la vingtaine, le jeune homme est établi dans la vie et heureux. Il vit avec sa blonde. Son atelier de graphisme roule bien grâce à un important contrat avec la Ville de Montréal. Et dans ses loisirs, il chante le top 40 dans les bars avec son band, La Gang de chums. Seule ombre, il a perdu son père, mort d’un infarctus en 1988, et comme dirait Brassens, le trou dans l’eau ne s’est pas refermé…

Dollard Hervieux ne verra pas le tournant radical que prendra la vie de son fils graphiste. En 1991, la Nouvelle Compagnie Théâtrale (aujourd’hui le Théâ­tre Denise-Pelletier), qui a ses locaux dans Hochelaga-Maisonneuve, annonce qu’elle veut monter Don Juan revient de guerre, pièce qui comprend des scènes d’opéra tirées du Don Giovanni de Mozart. Des amis suggèrent à Marc de passer une audition pour le rôle chanté. « Êtes-vous fous ? Je ne chante pas d’opéra ! » réplique-t-il. Mais l’idée trotte. Il achète le disque de Don Giovanni, apprend les chansons par cœur et se présente aux auditions, où il fait semblant de suivre la partition. Surprise : il obtient le rôle ! Présent à la première, Robert Lévesque, le redoutable critique du Devoir, écrit que ce moment d’opéra est « délectable ». « Ç’a été le coup de pied qu’il me fallait pour que je tente ma chance dans les écoles de musique », dit Hervieux. Il a 22 ans.

Avec le diamant brut qu’il a dans la gorge, le jeune homme est accepté dans toutes les écoles où il auditionne : l’Université Laval, l’Université de Montréal, le Conservatoire de musique de Montréal, le Centre national d’artistes lyriques, à Marseille, et l’Université de l’Indiana à Bloomington, qui lui offre une bourse. Il choisit le Conservatoire, afin de travailler avec Sylvia Saurette, une grande soprano d’origine manitobaine. « Elle m’a pris tel que j’étais, sans me juger », raconte-t-il. C’est elle qui lui apprend qu’il a une voix de ténor, la voix faite pour chanter les plus grands rôles à l’opéra : Rodolfo dans La Bohème, de Puccini, Alfredo dans La Traviata, de Verdi. Don de la nature.

À 27 ans, après avoir obtenu son diplôme du Conservatoire – non sans labeur, sans souffrances et sans déceptions, mais avec quelques moments de joie tout de même -, Marc Hervieux est accepté à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal pour y parfaire sa formation. « C’est là que j’ai trouvé ma voie », dit-il. Mais les premiers mois sont difficiles. Les carcans du milieu de l’opéra l’oppressent. Il veut tout lâcher : « Ça m’écœurait de devoir m’adresser au chef d’orchestre comme s’il était Dieu le Père ! » Un soir, il en parle avec son amoureuse, Caroline, criminologue et amatrice d’opéra, aujourd’hui mère de ses trois filles. Elle lui dit : « Ça ne te ressemble pas de vouloir baisser les bras. Habituellement, tu te fous des carcans et tu fais les choses à ta manière. » C’est ce qu’il allait désormais faire.

Dès sa sortie de l’Atelier lyrique, Marc Hervieux enchaîne les rôles principaux, tant au Québec, au Canada anglais, en Espagne, en Corse qu’en Russie. « Il a un grand talent de comédien, ce qui n’est pas toujours le cas chez les chanteurs d’opéra », explique Richard Turp, directeur artistique de la Société musicale André-Turp, organisme montréalais qui fait la promotion de l’art vocal. Partout où il chante, quel que soit le metteur en scène ou le chef d’orchestre, Marc Hervieux est Marc Hervieux : gentil, poli, rassembleur, travailleur, affable. Mais quand quelque chose ne fait pas son affaire, il rugit. Un épisode est passé à la légende. Un jour, Hervieux a interrompu la générale d’une production de Faust parce que la metteure en scène s’adressait aux chanteurs qui interprétaient les rôles secondaires en les traitant comme des moins que rien. Hervieux ne peut souffrir le manque de respect : « Je lui ai dit de changer de ton, sinon je ne chantais plus une note. » Elle n’a pas eu le choix, Hervieux incarnait Faust…

Parallèlement à son métier de chanteur d’opéra, Marc Hervieux se laisse courtiser par la chanson populaire. Il interprète d’abord « Le blues du businessman » et « Danse mon Esmeralda », accompagné par l’Orchestre symphonique de Québec, lors d’un hommage à Luc Plamondon, en 2002. Dans la salle, le parolier a été soufflé. « L’entendre m’a convaincu de la possibilité de monter des versions lyriques de mes opéras rock », dit Plamondon, qui avait déjà fait des essais avec des artistes français, mais sans jamais être satisfait. Hervieux a ainsi fait partie de la version lyrique de Starmania, présentée à Mont­réal, Québec et Paris, et il a chanté des extraits de Notre-Dame de Paris sur plusieurs scènes. Puis, le fils de Ginette Reno, Pascalin Charbonneau, lui a demandé de chanter quelques phrases en italien dans une chanson de sa mère. Ça a donné « Fais-moi la tendresse », un nouveau classique de la chanson pop.

Dans la foulée, Marc Hervieux fait de plus en plus d’apparitions à la télé, où il se sent comme dans ses pantoufles. Le moment est propice pour lancer son album pop, Après nous, qui comprend des reprises, notamment de Plamondon, et des chansons inédites. Un album qui a déstabilisé la critique. « Il défie toute catégorisation ! dit Marie-Christine Blais, de La Presse. Les textes portent sur des thèmes chers au country, les arrangements sont pop, voire techno, et la voix est une voix de chanteur lyrique sans « sparages ». Mais ça marche ! »

Que pensent les gens du milieu lyrique de sa double vie ? « Il fait comme Pavarotti et Domingo avant lui, dit Michel Beaulac, directeur artistique de l’Opéra de Mont­réal. Il abat des barrières entre les genres. Ça ne peut qu’être bon pour l’opéra ! » Pagliacci, dans lequel il jouait à l’Opéra de Montréal, était à l’affiche au même moment, et toute l’équipe était présente au lancement de son album pop à la Maison de la culture Maisonneuve.

« Je n’ai pas beaucoup d’ennemis dans le monde de l’opéra et la plupart des gens sont contents pour moi. Et ceux qui ne sont pas d’accord avec la façon dont je mène ma carrière ne me le disent pas », explique le chanteur, qui n’y prêterait pas beaucoup d’attention de toute manière. Quand on lui demande s’il cherche à démocratiser l’opéra, il secoue la tête. « Je ne me donne pas de mission. Je fais ce que j’aime. Quand je m’amuse en faisant de la musique pop, des comédies musicales, de l’opéra ou en participant à des quiz, des talk-shows, qu’est-ce qui arrive ? On finit par parler d’opéra, parce qu’à la base je suis un chanteur d’opéra. » Dernièrement, un gars aux cheveux longs et à l’allure heavy metal est allé le voir après une représentation à l’opéra. « Il m’avait entendu chanter à la télé et avait eu envie de m’entendre à l’opéra ! Peut-être qu’il ne reviendra jamais. Mais au moins, il sera venu ! C’est une petite victoire. »

Marc Hervieux est actuellement au sommet de sa carrière, de ses possibi­lités, de son magnétisme, selon Michel Beaulac. « Il est dans sa période solaire », dit-il. Lorraine Prieur, son ancienne professeure au Conservatoire, est du même avis : « Tout le monde veut le toucher, on dirait. » Elle loue son talent « plus grand que nature », sa passion. « C’est une bête de scène, mais sobre. Il n’a pas cette fierté orgueilleuse. » Luc Plamondon, qui l’appelle le « Pavarotti québécois », encense sa « puissance vocale incroyable » et le voit très bien tenter sa chance en France.

La France ? Marc Hervieux n’est pas certain. Il se sent plus à l’aise aux États-Unis, où les rapports humains sont plus chaleureux, moins hiérarchisés. « Même si c’est plus agréable, entre deux spectacles, de se promener à Paris qu’à Minneapolis ! » Qui vivra verra… Le ténor n’a pas de plan de carrière, n’en a jamais eu. Il n’a pas non plus d’imprésario et n’en veut pas ; il préfère le contact direct avec les gens. L’argent ? Quand il en a trop, il en donne à ceux qu’il aime ou à des organismes d’Hochelaga-Maisonneuve. La gloire ? Ça ne l’impressionne pas. Il a déjà refusé un rôle de dernière minute à la célébrissime Scala de Milan, parce qu’il avait commencé à répéter avec l’Opera Ontario et qu’il ne voulait pas laisser ses collègues en plan. Et jamais, jamais son travail ne passera avant sa famille, son port d’attache.

Magicien, Marc Hervieux ? Un peu. Et sa magie tient peut-être dans son désir de ne jamais oublier d’où il vient. Quand il monte sur scène pour une prestation importante, il a une petite pensée pour son père, son mentor Yves Poulin et son amie Momo la cuisinière, qui ne l’ont pas vu, de leur vivant, devenir ce qu’il est devenu. En sortant de la scène, si tout s’est bien passé, il leur dit : « Bravo ! » Si ça ne s’est pas passé à son goût, il leur dit : « On se forcera plus la prochaine fois ! »

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Marc Hervieux lance ce mois-ci la tournée de son album Après nous et jouera dans l’opéra Nelligan, au Monument-National, du 6 au 13 mars. Son album d’airs d’opéras italiens, Tenor Arias, avec Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain, sortira le 30 mars.