Culture

Claude Legault : à hauteur d’homme

Son image de vrai gars dans Minuit, le soir a marqué un tournant : s’il y a moins de mauviettes et d’hommes roses au petit écran, c’est un peu à cause de Claude Legault. Radiographie d’un nouveau modèle québécois.

Claude Legault : radiographie d’un nouveau modèle québécois
Photo : Stéphane Najman

Tous les ans, après Noël, le comédien Claude Legault invite des amis à un chalet qu’il loue à la campagne. Ils y passent deux jours à travailler comme des fourmis pour préparer une patinoire entourée d’une bande et munie d’un système d’éclairage. Tout cela pour pouvoir, le soir du 31 décembre à 23 h, jouer une partie de hockey sous les étoiles avant de sabler le champagne ! Au petit matin, les copains s’endorment à même le sol du chalet, enveloppés dans des sacs de couchage, comme lorsqu’ils avaient 25 ans… Ils en ont pourtant pas loin de 50. Mais la tradition, c’est sacré !

À peu près tout ce que Claude Legault chérit le plus au monde est contenu dans ce rituel : l’hiver, le hockey, ses vieux chums (dont Réal Bossé, Louis Champagne, Sylvie Moreau) et sa collection de chandails de hockey ! « Il en apporte quelques-uns, qui servent à diviser les joueurs en équipes », raconte le scénariste Benoît Chartier, qui est habituellement de la fête. Que Claude Legault soit devenu célèbre, et qu’il soit un sex-symbol pour bien des Québécoises depuis son rôle dans la série Minuit, le soir, n’a en rien changé le petit gars qui aime jouer dehors avec ses amis jusqu’à en avoir les joues rouges.

Mais le petit gars a maintenant tout un parcours derrière lui, à la fois à titre d’auteur (Dans une galaxie près de chez vous et Minuit, le soir, séries écrites avec Pierre-Yves Bernard) et d’acteur (Dans une galaxie près de chez vous, Pour toujours les Canadiens, Les doigts croches, Les 3 p’tits cochons, Annie et ses hommes…). Et l’année 2010 est la sienne. On le voit partout, dans des rôles diversifiés. Il fait partie de la distribution du film La cité, de Kim Nguyen, une sorte de fable poéti­que sur fond historique qui sort ces jours-ci au grand écran. Cet été, il partagera l’affiche avec Guillaume Lemay-Thivierge et Paul Doucet dans la comédie policière Filière 13, réalisée par Patrick Huard. À l’automne, il sera la covedette de 10 ½, de Podz (Daniel Grou de son vrai nom), qui relate la rencontre entre un intervenant social et un garçon de 10 ans malmené par la vie.

Legault a surtout été remarqué, en début d’année, dans la peau d’un chirurgien qui torture – méticuleusement, cruellement – l’assassin violeur de sa fillette dans le film Les sept jours du talion, adapté d’un roman de Patrick Senécal. Le personnage ne parle presque pas. Dans son regard seul, on le voit basculer dans la folie. Le réalisateur, Podz, le voulait pour le rôle. « Je savais qu’il était capable d’aller très loin dans l’émotion », dit-il. L’acteur a accepté de « partir en guerre » parce que c’était avec Podz. « Il ne faut pas que le réalisateur te laisse tomber dans un film comme ça, et je savais qu’il serait avec moi », me raconte-t-il dans un restaurant voisin du Centre Bell, où il courra, après l’entrevue, voir un match du Canadien.

Podz et Legault avaient déjà travaillé ensemble dans la série Minuit, le soir, où le comédien incarnait un des person­nages principaux (les autres étaient interprétés par Louis Champagne, Julien Poulin et Julie Perreault). Pendant le tournage, il traversait une période difficile sur le plan personnel et amoureux. « Podz était ben proche de moi là-dessus. Il m’a appris à me servir de mes états d’âme pour mieux jouer », raconte-t-il. Le résultat a été plus qu’heureux et couronné de succès (la série a même été diffusée en France). De ce récit de la vie de trois portiers de bar écorchés et bourrus émanait une réelle grâce, une poésie froide et bleue comme la glace. La rage et la tendresse se passaient la puck sur le petit écran. « J’avais l’impression de me jouer, des bouttes », dit Legault.

C’est vrai, Claude Legault ressemble beaucoup à Marc Forest, son personnage de videur à la mèche courte, disent ses amis. Il a son énergie nerveuse. Les injustices lui donnent envie de sortir les poings. La rage couve en lui : le goût (le goût seulement) lui vient souvent de tabasser un gars qui le dépasse brusquement sur l’autoroute. Mais il a en même temps cette hypersensibilité qui va le faire pleurer, par exemple en regardant un film de Noël. Comique comme un singe, joyeux luron, il est aussi parfois drôlement tourmenté. « Je suis à la fois Darth Vader et Luke Skywalker », dit-il. Une bipolarité (non pathologique) qu’il partage avec l’auteur-scénariste Pierre-Yves Bernard et qui leur a permis de met­tre au monde deux œuvres aux antipodes : l’absurde Dans une galaxie… (au petit et au grand écran) et le sombre Minuit, le soir, dont Bernard est devenu, au fil des trois saisons, l’auteur principal.

Mais d’où lui vient cette sensibilité si particulière ? Claude Legault a grandi à Montréal-Nord dans une famille ordinaire de quatre enfants, dont il est le cadet. Son père, qui n’est pas non plus étranger au personnage de Marc Forest en raison de son caractère explosif, travaillait dans la construction et faisait du taxi afin d’arrondir les fins de mois. Sa mère, d’origine acadienne, « travaillait à la maison avec nous autres ». La famille vit un peu tassée dans un petit quatre-pièces de ce quartier populaire, déjà blanc et noir dans les années 1970. « Je dormais avec ma sœur, et mes frères étaient ensemble. Y avait pas de salon, mettons. » Pas grave, Claude est toujours dehors, surtout l’hiver, sur les patinoires. Quand il reste à la maison, il est rivé à la série Star Trek, à laquelle il porte un amour immo­déré. « Dans ma tête, j’étais Kirk. »

Le garçon se sent parfois un peu comme un extraterrestre dans son milieu. Il ne connaît personne qui, comme lui, passe des heures à regarder des livres de géographie, connaît tous les drapeaux et se passionne pour la Deuxième Guerre mondiale. Cet intérêt lui vient du frère de sa mère, son oncle Évariste Lagacé, qui a débarqué en Normandie le 6 juin 1944 avec le régiment North Shore, du Nouveau-Brunswick, pour libérer la France. « On allait couper des arbres ensemble et il me racontait comment il avait attaqué des fermes où les Allemands étaient cantonnés : il mettait le feu aux granges pour les faire sortir. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’au fond il me racontait comment il tuait des hommes… »

Le passage à l’adolescence sera difficile pour cet enfant nostalgique qui pressent la gravité de la vie de grand. À l’école Henri-Bourassa, qu’il fréquente, il se cherche, se trouve laid, a « honte d’exister », a l’impression qu’il est le seul à être si mal dans sa peau. Sa vie amoureuse est inexistante. « J’ai aimé tellement de filles en silence ! Des belles filles. Je les regardais, pis… Ah ! ! ! Mais ça ne se pouvait pas, je n’aurais jamais pensé pouvoir m’approcher d’elles. » Même s’il est bon en histoire, en géographie et en composition, il perd toute motivation pour l’école. « Quand ils ont commencé à mettre des lettres dans les mathématiques, ils m’ont perdu ! » dit-il en parlant de l’algèbre. Au point que, en 5e secondaire, il décroche.

Pendant près de deux ans, il erre, en ayant le sentiment de s’enfoncer toujours plus profondément dans un marécage. C’est la spirale de la dépression, qui l’amène à « prendre un coup solide » et à consommer des substances illicites – « pas pour le plaisir, mais pour m’engour­dir ». Il tente de suivre une formation professionnelle en cuisine, mais il abandonne. « Je me « pognais » avec tout le monde, ce n’était pas ma place. » Il travaille dans des usines de gants et de chapeaux, où il est péniblement conscient de chaque minute qui passe. « J’haïssais tellement ça… Je regardais les employés qui étaient là depuis des années, pis je me disais : non, je ne vivrai pas de même. C’est là que j’ai eu mes premières idées suicidaires. » Il n’a pas 18 ans.

Le suicide, il y a pensé vraiment ; c’est pourquoi il est si sensible à la souffrance des jeunes, lui qui n’a pas (encore) d’enfant. « On n’a pas idée de quel désert ça peut être, l’adolescence. Et les ados sont extrémistes. Quand ils souffrent, ils pensent que leur douleur est la pire du monde, qu’il n’y a pas d’issue. » Il s’indigne que le film Tout est parfait (2008), qui aborde le problème du suicide et dans lequel il joue le rôle d’un parent, ait été mal distribué et mal utilisé. « On aurait dû le présenter dans les écoles et s’en servir comme prétexte à des discussions franches et ouvertes sur le sujet. Mais au lieu de ça, on lui a accolé la cote « 16 ans et plus » en craignant qu’il ne donne à des jeunes l’idée d’en finir ! »

Trois choses « sortiront du trou » le jeune Legault, le « fabriqueront », comme il dit. D’abord, l’école Marie-Anne, un établissement pour raccrocheurs, où il obtient finalement son diplôme d’études secondaires, au début des années 1980. Ensuite, sa première blonde, la comédienne Martine Francke, avec qui il découvre la réciprocité de l’amour – « Je l’ai déjà dit à Martine : « T’as aucune idée de l’importance que t’as eue pour moi. » » Et finalement, l’improvisation. « La première fois que j’ai vu un match d’impro à la télé, j’ai eu comme… un appel divin ! » Il y avait l’enrobage « hockey », irrésis­tible pour lui, mais aussi la découverte de quelque chose qui s’appelle le jeu et qui deviendrait sa vie. « C’est venu me chercher tellement fort ! » Le jeune homme était remis sur les rails. Pour de bon.

C’est au collège Montmorency, où il fait un DEC en cinéma, que Legault se trouvera vraiment. Il s’y lie d’amitié avec Michel Courtemanche, qui deviendra humoriste, Paul Buisson, futur animateur à la télé (aujourd’hui décédé), et Benoît Chartier, qui sera auteur d’humour et scénariste. Avec ces gars, « qui ont un humour d’enfer », il se lance dans mille projets de films, de radio, de théâtre, de spectacles et de… grèves étudiantes ! Surtout, il fonde le Mouvement d’improvisation de Montmorency (MIM), ligue d’impro qui existe encore. Exit les drogues et l’alcool, la vie est déjà assez exaltante ! À cette époque, celui qui découvre avec passion les univers cinématographiques de Marcel Pagnol et de Sergio Leone caresse un rêve secret : jouer dans la Ligue nationale d’improvisation (LNI).

Ce rêve, il le réalisera quelques années plus tard, devenant même une étoile de la LNI, un champion marqueur ! En attendant, DEC en poche, il s’inscrit en théâtre à l’UQAM, mais échoue aux auditions… à cause d’une impro. « J’avais vraiment été mauvais », se souvient-il. Il décide alors d’étudier l’histoire à l’Université de Montréal, pensant peut-être devenir prof. Il y restera juste assez longtemps pour être recruté par la Ligue universitaire d’improvisation, qui se produit au Café Campus. Là, il se distingue par son talent et devient capitaine. « C’était un bon leader, humain, généreux, rassembleur », se rappelle Pierre-Yves Bernard, qui était dans son équipe. C’est aussi dans cette ligue que Legault rencontrera Réal Bossé, Stéphane Crête, Sylvie Moreau, Didier Lucien… Soit une bonne partie de l’équipage du vaisseau spatial Romano Fafard, de Dans une galaxie… !

Après avoir écrit ensemble un spectacle pour les cinq ans de la Ligue universitaire d’improvisation, Claude Legault et Pierre-Yves Bernard ne se quitteront plus. Leurs débuts dans le monde artistique sont difficiles. « Nos premiers spectacles dans les bars étaient assez mauvais », confesse Bernard. Ils apprennent, peaufinent leur style, qui navigue entre l’ironie, l’absurde et l’humanisme. « On crevait de faim. Claude venait chez nous et on vendait des bouteilles pour s’acheter à manger. » Un jour, ils décident d’envoyer leurs curriculum vitæ à des boîtes de production, dans l’espoir de devenir auteurs pour la télé. « On en a envoyé 96 ! On a reçu une réponse : la gang d’Yvon Deschamps, à Samedi de rire, nous engageait comme auteurs. » C’était parti, mon kiki.

Au début des années 1990, les deux amis, qui écrivent pour Le club des 100 watts ainsi que pour les spectacles de Michel Courtemanche et de Patrick Huard, créent un concept de parodie de Star Trek : Vadrouilles du cosmos, qui mènera à Dans une galaxie près de chez vous. Le concept sera long à vendre (Canal Famille, devenu Vrak.TV, l’acceptera) et sera aussi long à trouver son public. « C’est l’été, après la diffusion de la première saison, alors qu’on la présentait en reprise plusieurs fois par jour, que l’émission a décollé », raconte Pierre-Yves Bernard. Depuis, Dans une galaxie… est devenue une série-culte qui a donné naissance à deux films, un troisième étant en gestation. Et le rôle de Flavien Bouchard, le gentil opérateur radar de l’équipage, a propulsé la carrière d’acteur de Claude Legault.

À 40 ans et des poussières, après avoir développé les muscles de son torse et de ses épaules pour son rôle de portier dans Minuit, le soir, Legault a constaté que le regard que les filles posaient sur lui avait changé. Il s’en étonne encore. « Je suis passé d’un sandwich au jambon à un osso buco. Je suis devenu appétissant ! » dit le célibataire, qui ne sait pas toujours comment composer avec ça. « C’est étrange, tu ne sais pas le genre de filles qui t’appro­chent ni pourquoi elles t’approchent. Mais bon, on s’entend que ce n’est pas un problème majeur ! » dit celui qui admet avoir « des faiblesses » pour le genre féminin et avoue ne pas toujours avoir été parfaitement « droit ».

Claude Legault a d’ailleurs peu de problèmes majeurs en ce moment. Il a cessé de manger du Kraft Dinner depuis longtemps. Propriétaire d’un triplex dans le quartier Villeray, à Montréal, il vient de s’acheter un chalet, où se dérouleront désormais ses parties de hockey du 31 décembre. Ses cartons débordent de projets : il écrit, avec Réal Bossé, une série télé qui se passera dans le milieu policier et nous fera entrevoir d’autres côtés sombres de Montréal. Il rêve de faire un film sur la Deuxième Guerre mondiale et ses répercussions sur les gens ordinaires, et aimerait que ce soit Podz qui le réalise. Ce dernier ne se fera pas prier, lui qui a décidé de faire de Legault son De Niro, c’est-à-dire, comme Martin Scorsese, d’aller toujours plus loin avec lui de film en film.

Reste qu’il y a des sphères de sa vie où ça va moins bien. « J’ai fait beaucoup de sacrifices sur le plan personnel pour atteindre ça », dit-il en me montrant son nom, inscrit à côté de celui de Rémi Girard, sur une reproduction de l’affi­che des Sept jours du talion. « Le prix à payer pour le temps que tu ne donnes pas aux personnes importantes est élevé, dit-il. À 46 ans, je suis à réfléchir à tout cela. »

Claude Legault aspire sa dernière gorgée de jus d’orange, coiffe sa casquette des Canadiens, endosse sa veste de cuir et part rejoindre son ami Pierre-Yves au Centre Bell. Ce soir-là, son équipe gagnera 5 à 1.

« ON A TOUS PERDU NOS REPÈRES »

Les sociologues de l’avenir le confirmeront : Minuit, le soir aura marqué une rupture dans la représentation de la masculinité à la télévision. Josette Brun, professeure à l’Université Laval et historienne des médias et des rapports sociaux de sexe, a été séduite par la richesse des personnages d’hommes de la télésérie. « Ils sont aux prises avec les contraintes de la masculinité traditionnelle. Leur identité s’ouvre sur une masculinité moins étroite, qui fait place à l’introspection, à l’expression des émotions, à l’appel à l’aide, à l’engagement amoureux, à l’homosexualité, à l’amour de la lecture… », explique-t-elle.
Les auteurs, Pierre-Yves Bernard et Claude Legault, n’ont pourtant pas cherché à dresser ce portrait nuancé et complexe de l’homme québécois. « Ça s’est fait inconsciemment ; on ne fait que parler de ce qu’on observe », dit Legault. La question de la masculinité (et celle, cousine, des relations hommes-femmes) l’intéresse. Pour lui, la révolution féministe était la bienvenue parce que les filles « n’avaient pas d’affaire à être tassées dans le coin ». Mais elle a créé des vagues sur lesquelles on tente encore de surfer. « On a tous — les hommes comme les femmes — perdu nos repères et on essaie de se réaligner », dit-il.
Sans nier les difficultés des femmes à concilier famille et travail, l’acteur estime qu’il n’est pas facile, non plus, d’être un gars par les temps qui courent. « Il faudrait être bon amant, bon avec les enfants, compétent dans son travail, intelligent, riche, aimable, défendre sa famille sans être une brute, parler de ses émotions, mais ne pas trop s’épancher… C’est impossible ! » lance-t-il. De plus, les gars, croit-il, sont plus « varlopés » par le discours ambiant. « Quand une fille trompe son chum, c’est qu’il ne devait pas la satisfaire. Quand un gars trompe sa blonde, c’est un salaud, un cochon ! On ne voit pas de la même façon les besoins sexuels des femmes — toujours légitimes — et ceux des hommes », déplore-t-il.
Pour Claude Legault, un homme « complet » aux yeux des autres gars est bien plus qu’un bon rénovateur-mécanicien-père-amant-cuisinier ; c’est quelqu’un qui « met ses culottes ». Lui qui dit l’avoir appris un peu tard dans sa vie revendique, par exemple, le droit de dire non aux autres. Comme dans : « Non, on n’ira pas chez ta mère tous les dimanches après-midi à 4 h, ça ne me tente pas ! » L’homme complet sait faire plein de choses, mais il les fait à sa manière. « Qui est différente, précise-t-il, de celle de sa blonde. Et c’est correct comme ça ! »