Culture

Mystique Patrick Drolet

Après avoir joué le salaud, le dévot, le pathétique, le tourmenté, Patrick Drolet rêve d’incarner… un ecclésiastique. En attendant, il est André Mathieu, le compositeur au destin tragique. Rien pour éclaircir le mystère de ce comédien hors normes.

Après avoir joué le salaud, le dévot, le pathétique, le tourmenté, Patrick Drole
Photo : Dominique Lafond

Adolescent, l’acteur Patrick Drolet s’endormait tous les soirs sur la musique envoûtante de Bach ou de Rachmaninov, dans le dortoir qu’il partageait avec 119 autres garçons au collège Bourget, à Rigaud.

La musique classique, c’était l’astuce des frères qui dirigeaient le collège pour calmer leur bruyante tribu de pensionnaires après une dure journée de mathématiques, d’histoire, de grammaire. Redoutable d’efficacité, elle a eu un effet collatéral : celui de former des mélo­manes. Au moins un, en tout cas.

Patrick Drolet s’est servi de ce cadeau des religieux pour aborder le plus grand rôle de sa carrière d’acteur jusqu’à ce jour : celui du compositeur et pianiste André Mathieu, dans le film L’enfant prodige, que l’on peut voir ces jours-ci au grand écran. Un génie incompris, au destin tragique, ça manquait à son répertoire, qui compte un maniacodépressif (20 h 17, rue Darling), un nécrophile (Fortier III), un suicidaire (De père en flic), bref, une majorité de personnages assez sombres !

Avant que je le rencontre, ce garçon à la bouille de hibou m’intriguait. Je l’avais vu dans la série télé Les invincibles, en Richard « Rich the Bitch », le pathétique bouche-trou de la célèbre bande de gars. Il était extraordinaire. Tellement qu’on l’a gardé trois saisons, même s’il ne devait apparaître que dans deux épisodes ! Je l’avais vu dans La neuvaine, de Bernard Émond, en jeune homme qui fait des dévotions pendant neuf jours dans l’espoir d’obtenir la guérison de sa grand-mère aimée. Fabuleux de retenue et de vérité. Ce rôle lui a valu le Léopard d’or du meil­leur acteur au Festival international du film de Locarno, en Suisse.

L’homme de 36 ans est incontestablement talentueux. « C’est un de nos grands acteurs. Pour moi, il est à mettre dans la même catégorie qu’un Rémy Girard », dit la productrice Denise Robert, qui a travaillé avec lui dans De père en flic – où il incarnait justement le fils de Girard – et dans L’enfant prodige. « Il peut jouer n’importe quoi », dit le cinéaste Bernard Émond, qui est en train de lui écrire un rôle principal pour son prochain film – celui d’un professeur d’université. Comment se fait-il alors qu’on le connaisse si peu ? me demandais-je avant de proposer son portrait à L’actualité.

J’ai eu tôt fait de le savoir ! Le garçon est un solitaire, passionné de son métier, mais mal à l’aise dans le rôle de la vedette qui se raconte. Son ami Bernard Émond le décrit bien : « C’est un être assez secret, retiré. Il n’a pas nécessairement envie de faire partie du cirque médiatique, de la course aux honneurs. » Quand on l’interviewe, il répond machinalement aux questions, sans être complètement disponible, sans trop laisser voir l’être derrière la carapace. On a la curieuse impression d’être sur le parvis d’une chapelle ancienne, qui, on le devine, recèle des trésors. Mais dont l’entrée, réservée à certains VIP, nous est interdite !

On se rend bien compte qu’il ne passe pas un moment agréable. Assis devant un thé vert, dans un petit bistrot de Saint-Lambert, son nouveau patelin sur la Rive-Sud, il regarde de temps en temps vers la sortie, comme dans l’espoir secret de s’évader. Patrick Drolet a le dos un peu voûté des grands (il fait plus de six pieds [1,80 m]) qui sont gênés de prendre trop de place. Ses lunettes vintage occupent une bonne partie de son visage. Ses cheveux sont courts et son sourire, léger, est un peu en coin, pince-sans-rire. Il est plus mince que son Richard des Invincibles. « J’ai perdu 20 livres [9 kilos] pour interpréter André Mathieu », explique-t-il sur le ton très affable, gentil et posé qu’il conservera malgré tout pendant l’entrevue.

Au moment de notre rencontre, il se préparait à partir pour Shanghai afin d’assis­ter à la première mondiale de son film, en compagnie du pianiste Alain Lefèvre, qui porte à bout de bras l’entreprise de réhabilitation d’André Mathieu depuis 25 ans. Nerveux ? « Pas vraiment. Mon tra­vail à moi est fait, dit-il sobrement. Depuis le tournage, j’ai joué dans un autre film [Le poil de la bête, sortie prévue cet automne], publié un roman [J’ai eu peur d’un quartier autrefois, Hurtubise] et eu un bébé [Émile, six mois, qui dort dans sa maison quelques rues plus loin]. Je suis rendu ailleurs. Mais j’ai hâte que les gens voient le film et arrêtent de penser qu’André Mathieu est un ancien maire de Laval [où une salle de spectacle porte son nom] ou un archevêque quelconque ! »

Son « travail est fait ». Il n’en fait pas un plat, mais quel travail ! Jouer un pianiste, quand on n’en est pas un, relève de l’exploit. Il a eu quatre mois de leçons de piano avec Alain Lefèvre avant le tournage. « Il suffisait d’une scène où l’on ne croit pas que je joue pour tout gâcher », dit celui qui a quand même une doublure de mains dans le film. Il s’est préparé consciencieusement, rencontrant le biographe de Mathieu (Georges Nicholson), des gens qui l’ont connu à différentes périodes de sa vie, regardant des émissions de variétés où le compositeur était apparu. Et il a écouté beaucoup, beaucoup de Mathieu – de vieux enregistrements comme de plus récents – pour mieux plonger dans l’âme troublée du « petit Mozart canadien » (voir « Vie et mort d’un prodige », p. 65), décédé à 39 ans, en 1968.

Malgré son haut degré de difficultés techniques, ce rôle, il le voulait. Il connaissait et aimait l’œuvre d’André Mathieu depuis des années – grâce aux albums d’Alain Lefèvre découverts quand, étudiant en théâtre, il travaillait comme disquaire. Aussi, lorsqu’il a entendu qu’on préparait un film sur la vie du compositeur, il est allé voir la productrice, Denise Robert, et lui a demandé de passer une audition. « C’était un fantasme de musicien frustré d’en jouer un ! » dit celui qui a momentanément fait partie d’un groupe de musique à l’adolescence, comme chanteur et bassiste. Son Mathieu, il l’a voulu tout en retenue. « Il y a beaucoup de films musicaux où les acteurs en mettent trop », dit-il, citant le film Shine, de l’Australien Scott Hicks. « Pour moi, le personnage ne devait pas porter ombrage à sa musique. »

A posteriori, on pourrait croire que le rôle a été écrit pour lui tant il y a de ressemblances entre Drolet et Mathieu. En effet, les deux hommes partagent un front large et haut, une chevelure ondoyante, un regard ténébreux. Mais bien plus encore. « Je m’étais imaginé tant de fois l’acteur qui incarnerait André Mathieu », dit Alain Lefèvre, l’homme qui le connaît sûrement le mieux avec son biographe. Dès les premières paroles échangées avec Patrick Drolet – qui venait d’être choisi pour le rôle et qu’il ne connaissait pas -, il a regardé sa compagne et lui a dit : « C’est ça, c’est lui ! » « André Mathieu, c’est un romantique, un gars suprêmement intelligent, un peu timide. Quand tu regardes Patrick Drolet, c’est exactement ça qui te saute aux yeux », ajoute celui qui est devenu un bon ami, un VIP !

Pour Alain Lefèvre, Patrick Drolet est un être hors du commun. « C’est un homme d’une autre époque, un esprit de la Renaissance ! » dit-il en évoquant l’amour de la culture qui le définit. « Il a cette capacité d’être toujours émerveillé par l’art. Quand il ouvre un livre ou met un CD dans son lecteur, il n’a besoin de rien d’autre. » Lefèvre parle aussi de l’empa­thie et de la sensibilité de Drolet : « Il avance sans poser de jugement sur les autres. » Puis, il ajoute : « Cela peut paraître étrange, mais Patrick est un des rares hommes avec qui je n’ai pas besoin de revêtir une cuirasse pour me protéger. C’est un garçon dont on sent qu’il est toujours capable de s’imaginer les possibles douleurs ou fragilités de l’autre. Probablement parce qu’il est lui-même intensément vulnérable… »

Vulnérable, oui. Ce n’est pas aux journalistes qu’il en parlera, mais il n’y a qu’à lire son roman et son recueil de poésie (Un souvenir ainsi qu’un corps solide ont plusieurs tons de noirceur, Les 400 coups, 2008) ou à fréquenter son auteur fétiche, le sombre Autrichien Thomas Bernhard, pour se douter qu’on a affaire à un homme fragile qui a connu l’angoisse. Il dédramatise : « Quand j’écris, c’est de la fiction. Je m’amuse à aller dans ces zones-là et à grossir le trait. » N’empêche. Quelqu’un qui joue comme il joue a nécessairement au fond de lui une vaste réserve d’états d’âme… Néanmoins, derrière le gars secret, intense et tourmenté, il y a aussi un vrai bouffon, dit son ami François Létourneau, coauteur des Invincibles et partenaire de jeu de Drolet dans cette même série. « Sur un plateau, il est vraiment blagueur, rigolo ! »

Le bouffon en Patrick Drolet a toujours été là, côtoyant l’autre, le timide et réservé. Petit, il était le clown de la classe. « C’était plaisant de déranger, de faire rire les autres », dit-il avec un petit sourire. Mais les adultes autour de lui le trouvent un peu moins drôle. Le petit Patrick se pose en effet beaucoup de questions sur le fonctionnement du monde. Des questions du genre : de quelle façon se fissure une fenêtre si on lance une roche dedans ? ou combien de temps prend l’eau d’une piscine pour se colorer quand on y dissout une pastille de peinture ? Et ayant l’esprit empirique, il ne peut s’empêcher de tenter de répondre à ses questions en utilisant… le voisinage comme laboratoire d’expérimentation. Cela explique peut-être que sa famille ait dû déménager quelques fois (!), toujours « en périphérie de la métropole », comme il le dit sans être précis.

Patrick passe son enfance dans des quartiers où il joue au hockey dans la rue en français et en anglais. Quand il entre à la maternelle, celui qui a un grand-père maternel d’origine irlandaise est bilingue. Ses parents se séparent durant son primaire. « Ça se passe bien », dit-il rapidement, comme pour classer le sujet. Il réussit assez bien à l’école… mais seulement quand il le veut. « J’étais hyperactif, mais je ne prenais pas de Ritalin, ma mère était contre. Alors j’ai pratiqué tous les sports ! » Au secondaire, il fait une année à l’école privée et déteste son expérience. Passé au public, il voit ses notes dégringoler à 40 %, 30 %. « Je n’allais pas à mes cours, j’aimais mieux lire et m’amuser. » Patrick Drolet est sur la voie de devenir un petit bum, et pour l’empêcher de glisser sur cette pente, sa mère l’envoie pensionnaire chez les Clercs de Saint-Viateur, au collège Bourget, à Rigaud, un établissement mixte.

Pendant les trois ou quatre premiers mois, il fera tout pour se faire mettre à la porte du collège. C’est en copiant des pages et des pages de la Bible, alors qu’il est en retenue, qu’il finit par comprendre qu’il est là pour de bon. Sa mère l’a fermement décidé. Il en prendra son parti, canalisera son énergie et se fera des amis chers, qu’il voit toujours. C’est avec eux, en faisant de la musique dans leur groupe (ils étaient persuadés de révolutionner l’histoire du rock !) et en s’immergeant dans la poésie et la prose de Baudelaire, Rimbaud, Camus, Sade – œuvres subtilisées sur les hauts rayonnages de la bibliothèque – que Patrick Drolet surmontera le deuil de son père, qui meurt quand il a 14 ans. Dans cet établissement de pierres grises sis en pleine nature, près du mont Rigaud, où résonne la musique de Bach et de Rach­maninov, il amasse un bagage sensoriel et émotionnel important, dans lequel il saura puiser, le temps venu. Il se bran­che sur sa petite musique intérieure…

Quelques années plus tard, Patrick Dro­let se retrouve au cégep du Vieux Mont­réal. Il ignore encore qu’il possède un don d’acteur, mais il a pris conscience qu’il n’avait pas assez de talent pour devenir musicien. Lui qui vient d’une famille d’admi­nistrateurs – et qui sait très bien ne pas avoir hérité l’amour des chiffres de ses parents – pense alors se diriger vers le droit. Mais il fait de l’impro dans la ligue collégiale, et il se trouve que quelques-uns de ses « amis d’impro » préparent leurs auditions pour des écoles de théâtre. Sans trop y croire, il décide de tenter lui aussi sa chance. Sous la supervision de Stéphane Archambault (membre de la formation musicale Mes Aïeux), il se fait donner la réplique par son amie Sophie Cadieux. Il est accepté à l’École nationale de théâtre du premier coup, chose rare. « Si ça n’avait pas été le cas, je ne sais pas si j’aurais persévéré », avoue celui qui a profité de ses vacances d’étudiant pour voyager sur les traces de son aïeul, en Irlande, en Écosse, en Angleterre. De ces pays, il aime « les grandes éten­dues, le vent, la mer, les bons scotchs »…

Après sa sortie de l’École, Drolet fonde, avec deux collègues, la compagnie de théâtre de création Les Trois Tristes Tigres (dont le nom vient d’un roman du Cubain Guillermo Cabrera Infante), pour laquelle il écrit et joue pendant quatre ans. Les expériences s’enchaînent aussi à la télévision et au cinéma. « J’ai été chanceux, je n’ai jamais manqué de travail. Je pense qu’il faut une petite part de talent, mais qu’il faut aussi être au bon endroit au bon moment », dit-il. Puis, en avançant dans la trentaine, il éprouve le besoin de mener seul des projets d’écriture. Il se lance dans la poésie et le roman pour explorer plus avant l’angoisse, la mort, l’oubli, lui qui a perdu sa mère en l’an 2000. Dans J’ai eu peur d’un quartier autrefois, un jeune homme en proie à une horrible crise d’angoisse teste sa mémoire en retournant au collège tenu par des frères où il a passé son adolescence. « Il y en a qui vont en thérapie, d’autres qui prennent de la drogue ; moi, j’écris », dit-il.

À l’âge de Patrick Drolet, il restait trois ans à vivre à André Mathieu, qui n’a pas su comment gérer l’immense don qui était le sien et qui a sombré dans le désespoir et l’alcool. S’il y a une chose que Patrick Drolet ne partage pas avec son personnage, c’est ce côté destructeur. Réservé, gêné, angoissé, vulnérable, sûrement, mais heureux aussi. Tel est Patrick Drolet à cette période de sa vie. Telle est sa petite musique intérieure, comme une cantate de Bach.

Il a hâte de découvrir de nouveaux projets, de rencontrer, par leur intermédiaire, de nouvelles personnes. Rêve de jouer un jour un homme de Dieu, lui le non-croyant fasciné depuis le collège par les êtres qui ont la foi. Hâte aussi de se replonger dans sa solitude pour écrire. Pour le moment, bien sûr, il y a beaucoup de promo à faire. Et les nuits sont un peu courtes à cause d’Émile, qui vient d’arriver en ce monde. Mais Émile, c’est le bonheur.