Culture

Canal Savoir : petite chaîne, grand destin ?

La Polynésie française a repris ses émissions sur la Bible, l’Iran s’intéresse à celles sur les enfants philosophes, le Québec se passionne pour sa série sur Napoléon : le Canal Savoir fait de la télévision pour un public exigeant.

Canal Savoir : petite chaîne, grand destin ?
Photo : Christian Blais

Dans la forêt des chaînes spécialisées au Québec, le Canal Savoir est un tout petit arbre auquel les plus gros, comme ARTV, Canal D, Historia et Canal Vie, font de l’ombre. Il y a trois ans, sec et rabougri, il reprenait en boucle des cours vieillots et des conférences périmées. Aujourd’hui, l’arbre est vert et déborde de fruits appétissants. Quelle grâce l’a donc touché ? Ou plutôt : quel bon samaritain l’a arrosé et soigné ? Sa grande sœur de la télé éducative, Télé-Québec.

Membre de son conseil d’administration depuis quelques années, la télévision d’État québécoise est en effet devenue le partenaire principal du Canal Savoir en 2008, mettant à sa disposition ses studios de production régionaux pour créer du contenu nouveau, et l’aidant à décrocher une subvention de trois millions de dollars (un million par année pendant trois ans) du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. C’est ainsi qu’une pléiade de nouvelles émissions ont vu le jour, comme autant de fenêtres ouvertes sur ce qui se passe et se découvre dans les universités québécoises, de Rimouski à Trois-Rivières en passant par Québec et Montréal.

Car avant toute chose, le Canal Savoir est une télé universitaire. Son antenne appartient à un consortium formé de la plupart des universités et collèges de la province ainsi que de Télé-Québec et de TFO, la télévision éducative de l’Ontario francophone. Sa mission, à ses débuts, en 1984, consistait à diffuser des cours comptabilisés destinés à des étudiants qui recevaient une formation à distance. Des téléspectateurs se sont déjà arrêtés sur ses cours-cultes « Effets des substances psychotropes » (que d’anciens étudiants se rappellent avoir regardés, tard le soir, dans un état de conscience altéré…), « Initiation à l’astronomie : le cosmos et l’être humain » (avec Hubert Reeves) ou « Initiation à la Bible », qui sont tous restés plus de 10 ans à son antenne.

Vers 2005-2006, il aurait fallu renouveler la programmation, qui avait l’air d’un vieux menu de restaurant tout jauni. Mais le Canal Savoir, organisme sans but lucratif, n’avait rien d’autre à mettre en ondes. Et pas d’argent pour acheter des émissions. « Les universités éprouvaient des problèmes financiers et plusieurs départements d’audiovisuel avaient été fermés. Elles ne créaient donc pas de nouveaux contenus télévisuels », raconte Sylvie Godbout, directrice générale de la chaîne, qui a bien cru que celle-ci allait mourir de sa belle mort. C’était sans compter sur la présence d’esprit de Michèle Fortin, PDG de Télé-Québec et… membre du conseil d’administration du Canal Savoir (dont elle est devenue la présidente depuis).

Michèle Fortin, qui a consacré la moitié de sa carrière à l’éducation – notamment à titre de sous-ministre de l’Éduca­tion – et l’autre à la télévision, ne manque pas de suite dans les idées. Pour elle, les missions des deux chaînes se complètent : « Télé-Québec est la chaîne éducative des enfants. Le Canal Savoir, celle des adultes, qui peut se permettre de diffuser de longues entrevues et des conférences sur des sujets pointus, ce que Télé-Québec, destinée à un plus grand public, ne peut pas faire. » C’est ce que la présidente du conseil a fait valoir au ministère de l’Éducation pour le convaincre de subventionner la chaîne moribonde.

Deux ans plus tard, 450 heures de nouvelles émissions, couvrant tous les domaines de la connaissance, ont été diffusées sur le Canal Savoir, qui a rajeuni son site Web et actualisé son logo pour souligner sa renaissance. Il n’y a plus beaucoup de cours reconnus (les professeurs en téléformation tendent de plus en plus à utiliser le Web pour transmettre leur contenu), mais un éventail d’émissions savantes pour tous les goûts. La série CursUS-santé, de l’Université de Sherbrooke, donne la parole à des professeurs de médecine, qui vulgarisent les grandes maladies de ce siècle. Campus célèbre l’excellence dans nos universités. Dossiers de l’histoire, d’Henri Guillemin, raconte, à la façon des maîtres d’autrefois, les des­tins extraordinaires de Napoléon ou de Jeanne d’Arc. Et Le droit de savoir, produite par le Barreau du Québec, répond aux grandes questions que l’on peut se poser dans le domaine juridique.

Aujourd’hui, le Canal Savoir est plus qu’une télévision universitaire. Il diffuse et vulgarise le savoir, peu importe d’où il émane. Grâce à Télé-Québec, il a établi des liens avec les grandes institutions culturelles québécoises que sont les musées et les bibliothèques, partenaires naturels de la télé d’État. Le résultat est à l’écran : Portes ouvertes… au Musée de la civilisation invite le téléspectateur dans les réserves du Musée. Des émissions sur des expositions prolongent la vie de ces présentations éphémères. Les midis litté­raires de la Grande Bibliothèque ainsi que les conférences que l’établissement consa­cre aux 50 ans de la Révolution tranquille trouvent un nouveau public à la télé.

Pour Michèle Fortin, il n’y a que des gagnants dans la renaissance du Canal Savoir. Télé-Québec consolide ses liens avec les milieux éducatifs et culturels en région, et ceux-ci atteignent de nouveaux publics. « Après tout, la démocratisation du savoir, c’est notre mission à tous », dit-elle. Cet esprit contamine même le milieu scientifique. Pierre Noreau, professeur au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal et président de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), admet que le Canal Savoir oblige les chercheurs à se poser de nouvelles questions, puisqu’ils s’adressent, grâce à lui, à un public plus large. « Nous sommes amenés à trouver d’autres mots pour parler de notre travail, ce qui fait de nous de meilleurs scientifiques », assure-t-il.

Lorsqu’elle se rend dans des foires télévisuelles afin d’acheter des émissions pour Télé-Québec, Michèle Fortin magasine aussi pour le Canal Savoir. Elle voit grand pour la petite chaîne. Elle aimerait que d’autres universités canadiennes se joignent au consortium. Et elle entend créer plus de liens et d’échanges avec des télés étrangères – déjà, la télévision de la Polynésie française a diffusé L’univers de la Bible, de l’Université Laval, et la télé iranienne s’intéresse à Des enfants philosophent, série de la même université, dans laquelle les élèves d’une classe du primaire sont invités à se poser des questions sur le sens de la vie. Enfin, Michèle Fortin souhaite que tout le contenu créé par ou pour le Canal Savoir devienne un jour une sorte de bibliothèque télévisuelle accessible sur le Web ou ailleurs.

Mais bon ! Un pas à la fois. « Pour le moment, je pense qu’on est en train de faire la preuve auprès des universités et de l’État que le Canal Savoir a sa place », dit Michèle Fortin, qui espère qu’au bout des trois années où elle sera subventionnée la chaîne trouvera de nouvelles sources de financement.

Comme pourrait le dire Henri Guil­lemin, Napoléon était petit, lui aussi. Ce qui ne l’a pas empêché de devenir grand !

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Employée du Canal Savoir depuis 1985, à sa barre depuis 1998, Sylvie Godbout a parfois le sentiment d’être assise sur une mine d’or : « Nous avons des trésors dans nos archives, dont une centaine d’entrevues majeures du professeur Louis Sabourin avec de grands bâtisseurs du Québec : René Lévesque, le cardinal Léger, Antonine Maillet, le père Marcel de la Sablonnière, Paul Gérin-Lajoie, Jean Drapeau. »

Sylvie Godbout ne compte pas laisser dormir ces documents dans des tiroirs.

La fille de l’écrivain Jacques Godbout, qui a une maîtrise en technologie de l’éducation et qui a rêvé de produire des émissions pour enfants, est à sa place en tant que directrice du Canal Savoir.

« Mon travail est de donner le goût d’apprendre, d’être curieux, dit-elle. L’éducation, c’est ce qui a sorti le Québec du marasme pendant la Révolution tranquille, c’est encore ce qui nous fera grandir comme société. »