Culture

Lourd comme une plume

L’écriture est d’une grande utilité pour exprimer le repentir, mais elle n’allège en rien le poids de la culpabilité. Présentation des deux derniers ouvrages de Yann Martel et de Simon Lambert.

Lourd comme une plume
Yann Martel – Photo : Darren Calabrese / PC

Est-ce le souvenir des pensums d’antan qui assimile parfois l’acte d’écrire à une pénitence ? On n’a pas oublié avec quelle prouesse Ian McEwan a exploité cette idée dans Expiation, roman douloureux où une écrivaine tentait de réparer, par son œuvre, le tort qu’elle avait causé à sa sœur et son amant. Cet automne, le jeune Québécois Simon Lambert pousse le châtiment scrip­tural jusqu’à son paroxysme dans La chambre, un premier roman qui a la force cathartique des plus lourds aveux.

« Qu’on m’avait condamné à écrire, cela ne pouvait faire aucun doute », affirme d’emblée le narrateur, lequel se trouve enfermé dans une pièce qui n’est pas sans rappeler celle du Scriptorium, de Paul Auster, avec son bureau où l’attendent une rame de papier, une plume et un encrier. S’attelant à la rédaction de sa confession, il cherche à mettre le doigt sur la faute qu’il a commise. Est-il coupable d’avoir glissé autrefois une mèche de cheveux entre les pages d’une encyclopédie ? D’avoir désiré la fiancée d’un torero, lâchement triché durant une partie de bridge ou encore ignoré une amie d’enfance aperçue au bistrot ?

La solitude de son incarcération est entrecoupée par les intrusions de Martha, la geôlière qui lui apporte ses repas. Lorsque le papier vient à manquer, celle-ci fournit au prisonnier les pages d’un manuscrit où il arrive à déchiffrer les scènes d’une pièce de théâtre – l’œuvre, soupçonne-t-il, d’un autre détenu : « Cet immeuble est un alambic. On y distille les condamnés afin d’en extraire l’essence, l’aveu. » La pièce est inachevée et Martha encourage le narrateur à la terminer. C’est ainsi qu’il découvre la dure vérité sur sa situation – et sur sa confession : « Il était impossible de tout dire. Car j’étais incapable de tout voir. » Il lui faudra pourtant ouvrir les yeux s’il veut s’échapper…

Dans le nouveau roman de Yann Martel, Béatrice et Virgile, le narrateur est également recruté pour aider un dramaturge à terminer sa pièce – un dialogue entre un singe et une ânesse persécutés par les humains. L’auteur est un vieux taxidermiste bourru, renfermé, préoccupé par la disparition des espèces animales. « Je voulais voir, dit-il, si on pouvait sauver quelque chose après que l’irréparable eut été commis. » En fait, sa pièce, qui se déroule dans un pays aux rayures bleues et grises (comme une chemise de camp de concentration), est une métaphore de l’Holocauste.

Ce taxidermiste est-il vraiment un ancien collaborateur nazi qui essaie de se racheter en rédigeant un plaidoyer pour les animaux ? Ou est-il le double de Yann Martel, qui nous raconte, en introduction, comment il a lamentablement échoué dans sa tentative d’écrire un roman allégorique sur l’Holocauste ? Renonçant à son ambition, l’écrivain a transformé son projet en anatomie d’un échec littéraire. Les efforts déployés pour sauver les meubles ne réussissent malheureusement pas à faire renaître Béatrice et Virgile des cendres de son propre holocauste : malgré ses énumérations, ses redites, ses exégèses, ce roman rafistolé n’apporte pas un éclairage très pénétrant quant à la résistance de l’Holocauste à la licence poétique.

Yann Martel cite au passage deux auteurs juifs qui ont réussi à traiter ce sujet délicat autrement que par le réalisme historique. Curieusement, il omet de mentionner Moacyr Scliar, qui a si brillamment représenté l’antisémitisme nazi sous les traits d’un tigre empaillé et d’un jaguar dans Max et les fauves – le même roman qui avait inspiré à Martel L’histoire de Pi…

 

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Yann Martel vit de sa plume depuis l’âge de 27 ans, mais c’est la publication de son deuxième roman, L’histoire de Pi, qui l’a véritablement propulsé sur la scène internationale. Béatrice et Virgile lui a donné beaucoup de fil à retordre : refusé par l’éditeur, le manuscrit a été repensé et réécrit trois fois sur une période de neuf ans. L’écrivain vit à Saskatoon avec sa femme, l’auteure Alice Kuipers, et leur fils, Theo. Depuis avril 2007, il publie dans Internet la chronique des livres qu’il envoie chaque mois à Stephen Harper (quelitstephenharper.ca).

 

La chambre, par Simon Lambert, VLB, 176 p., 19,95 $.

Béatrice et Virgile, par Yann Martel, 220 p., 22,95 $.