Culture

Les Ballets de la controverse

Grogne dans le milieu du tutu : Les Grands Ballets Canadiens comptent de moins en moins de Canadiens. La nouvelle directrice de l’École supérieure de ballet contemporain et ex-danseuse étoile Anik Bissonnette entend renverser la tendance.

Les Ballets de la controverse
Photo : Alexandre Chabot

Janie Richard vient d’accepter un contrat d’un an avec le Ballet-théâtre atlantique, du Nouveau-Brunswick. Bien qu’elle soit heureuse de pouvoir vivre de sa passion, cette ballerine de 24 ans, originaire de Montréal, a du mal à cacher sa déception.

« Je ne peux pas nier que j’aurais préféré être engagée par Les Grands Ballets Canadiens. Ça m’aurait permis de rester à Montréal, près de ma famille et de mes amis », soupire cette diplômée de l’École supérieure de ballet contemporain de Montréal (ESBCM), le seul établissement québécois dont la formation en danse classique est reconnue par les ministères de l’Éducation et de la Culture.

Après avoir essayé, sans succès, d’inté­grer les « Grands », comme elle les appelle, Janie Richard a dû se résigner. « Depuis quelques années, on dirait que la com­pagnie boude les interprètes canadiens. Et c’est encore pire pour les danseurs québécois. »

Les chiffres semblent lui donner raison. Il y a 10 ans, Les Grands Ballets comptaient 33 danseurs, dont 10 Québécois et 5 Canadiens des autres provinces. Aujourd’hui, sur les 36 interprètes, seulement 6 sont canadiens, dont 4 ont étudié la danse au Québec. Aucun danseur québécois n’a d’ailleurs rejoint les rangs des « Grands » depuis 2002. Alors qu’à l’Opéra de Montréal et à l’Orchestre symphonique de Montréal, pour ne nommer que ceux-là, on emploie en majorité des artistes canadiens.

 

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Sources : grandsballets.com ; Pierre Dufour ; Opéra de Montréal ;
Marie-Josée Desrochers, OSM

 

« On a conclu des ententes avec l’Opéra de Montréal et l’OSM afin d’établir des quotas d’artistes québécois », dit le président de l’Union des artistes (UDA), le comédien Raymond Legault, pour expliquer ce décalage. Ces deux institutions culturelles montréalaises doivent ainsi réserver 40 places dans leurs chœurs à des membres actifs de l’UDA.

L’Union ne peut cependant conclure une telle entente avec Les Grands Ballets Canadiens : les danseurs de cette troupe sont des salariés, alors que le mandat de l’UDA est de représenter les artistes, lesquels sont, au sens de la loi, des entrepreneurs indépendants. « Le gouvernement devrait lui-même imposer des quotas afin de mettre fin à ce qui s’apparente drôlement à de la discrimination », croit Raymond Legault.

Ce qui choque particulièrement le président du syndicat, c’est que Les Grands Ballets sont en partie financés par des fonds publics : le tiers des revenus – soit plus de trois millions de dollars – proviennent de subventions, provinciales en majorité depuis les coupes fédérales de 2009 dans le domaine de la culture.

Sur le papier, ces subventions ont entre autres pour objectif de favoriser l’embauche d’artistes locaux. Dans les faits, tou­te­fois, la représentation québécoise ou cana­dienne n’influe aucunement sur l’admissibilité. « Notre mission, d’abord et avant tout, c’est d’encourager l’excellence. Si un directeur juge que son œuvre est mieux servie par un artiste étranger, c’est son droit. On ne peut pas brimer sa liberté artistique », dit Carl Allen, directeur des relations publiques au Conseil des arts et des lettres du Québec, l’organisme chargé d’accorder les subventions québécoises.

Du côté des Grands Ballets, on affirme qu’à talent égal les artistes québécois sont favorisés. Et s’ils sont si peu nombreux au sein de la troupe, c’est que, « contrairement à plusieurs compagnies internationales, Les Grands Ballets ne sont plus affiliés à une école de danse », explique le directeur général, Alain Dancyger.

À ses débuts, en 1957, la compagnie fondée par Ludmilla Chiriaeff entrete­nait des liens très étroits avec l’École supérieure de danse des Grands Ballets Canadiens (aujourd’hui l’École supérieure de ballet contemporain de Mont­réal). Ludmilla Chiriaeff l’avait créée expres­sément pour former les futurs danseurs de la troupe. Mais en 1980, à la demande du ministère des Affaires culturelles (aujourd’hui le ministère de la Culture), le mandat de l’école s’est étendu aux besoins généraux du marché, pour permettre aux élèves d’élargir leurs horizons.

Cette orientation a bel et bien permis l’essor des talents québécois sur la scène internationale. Les danseurs formés à l’ESBCM se produisent désormais dans des troupes françaises, autrichiennes, néerlandaises… En revanche, ils ont du mal à se démarquer lorsqu’ils auditionnent pour les « Grands ».

« Leur formation n’est plus axée uniquement sur nos besoins. À nos yeux, ils ne maîtrisent pas suffisamment les techniques du ballet classique. De plus, ils connaissent mal notre répertoire », déplore Alain Dancyger. Pour le directeur, la solution à la faible représentation québécoise passe donc, entre autres, par l’amélioration de la communication entre l’ESBCM et Les Grands Ballets.

Rétablir les ponts entre l’école et la compagnie, c’est justement l’objectif que s’est fixé la directrice, Anik Bissonnette, ancienne première danseuse des Grands Ballets Canadiens. « Les organismes culturels comme Les Grands Ballets ont une responsabilité envers les artistes québécois. Les jeunes ont besoin de modèles d’ici auxquels ils peuvent s’identifier », affirme celle qui est à la tête de l’ESBCM depuis quelques mois.

Afin de permettre aux danseurs du Québec de reprendre leur place au sein des Grands Ballets, l’ex-danseuse étoile compte utiliser les contacts qu’elle a su entretenir avec son ancien employeur. Et ses efforts portent déjà des fruits. « Le maître de ballet des « Grands » est venu donner quelques classes. Personne à l’école n’avait souvenir d’un tel événement ! » dit-elle fièrement.

Anik Bissonnette est consciente que pour voir son rêve se réaliser, il faudra du temps. Elle sait aussi que pour cer­tains danseurs, comme Janie Richard, il est peut-être déjà trop tard. « Mais pour la prochaine génération de danseurs, il y a de l’espoir », conclut-elle, les yeux brillants.