Culture

Bizango

Extrait du roman Bizango, par Stanley Péan, avec l’aimable autorisation des éditions Les Allusifs.

Extrait du roman Bizango, par Stanley Péan

Le radio-réveil jouait à tue-tête depuis au moins une demi-heure quand Madeleine Gélinas se résolut enfin à entrouvrir les yeux. À la radio de la métropole, le morning-man discutait avec le chroniqueur- à-tout-faire Luc Marquis des faits divers de la veille, dont l’incendie de la résidence pour personnes âgées dans le quartier Rosemont. Comme elle ne recevrait aucune cliente en consultation avant le milieu de la matinée, elle serait restée au lit encore une demi-heure, n’eussent été ses chats qui réclamaient son attention. Avec une pointe de moquerie, la dame se demanda si ce chœur de miaulements était dû à la faim ou aux péroraisons des deux hommes.

         – Ben oui, mes amours ; maman va vous nourrir…

         Les paupières encore engluées de résidus de sommeil, la sexagénaire rabattit ses couvertures, enfila sa robe de chambre, empoigna sa canne et claudiqua vers le corridor, en évitant de heurter des orteils les objets épars qui jonchaient la moquette, précédée et suivie par une meute de félins affamés. Au radar, elle se dirigea vers la cuisine où d’autres chats de races diverses l’accueillirent en miaulant de plus belle. En faisant abstraction des douleurs de l’arthrite, elle se pencha pour soulever le sac de moulée. Sans se soucier du dégât par terre, elle en déversa de généreuses portions dans les quelques bols alignés près du tapis de l’entrée.

         Après avoir mis de l’eau à bouillir pour sa tisane du matin, Madeleine Gélinas sortit prendre le journal glissé par le camelot dans sa boîte aux lettres. Même s’il faisait frisquet, elle resta un moment sur le pas de la porte, à inspirer l’air pur et frais de ce coin de campagne, qu’elle n’aurait troqué pour rien au monde, avant de rentrer et de refermer derrière elle.

         Une trentaine d’aînés à la rue ! clamait Le Quotidien de Montréal en gros titre. La femme plongea le nez dans les textes signés Andréa Belviso, en pages 2 et 3. Dans un style par moments un peu appuyé, la journaliste relatait comment une défectuosité électrique dans une cuisine au rez-de-chaussée avait provoqué le sinistre.

         Assise à la table, tasse d’infusion de camomille fumante à portée de main, cigarette au bec, Madeleine Gélinas parcourut le papier en diagonale jusqu’à l’encadré tramé en gris qui racontait l’insolite sauvetage de madame Laurent, qu’elle lut avec davantage d’attention. Au souvenir d’incidents qu’elle aurait préféré oublier à jamais, cette histoire d’apparition céleste ne manqua pas de la faire frémir. Et, pour une raison qui lui échappait encore, elle n’arrivait pas à se défaire de l’impression que la journaliste en savait davantage que ce qu’elle avait écrit.

         Elle écarta sans cérémonie les couverts sales et les cendriers débordant de mégots qui traînaient devant elle, et entreprit son rituel tarot quotidien. Ces temps derniers, pour se distinguer de ses nombreuses compétitrices, Madeleine Gélinas avait adopté le Tarot des animaux Seigneurs, qui transpose les signes des tarots usuels dans un univers fabuleux dont les héros sont des animaux humanisés. Depuis l’aube des temps, les humains considéraient la nature et ses phénomènes comme des clefs d’interprétation de la réalité et s’efforçaient d’en comprendre les mystères dans l’espoir de maîtriser les forces de l’Univers. Madeleine estimait qu’il n’était pas étonnant alors qu’on puisse associer les allégories du monde animal à la symbolique divinatoire du tarot.

         La cartomancienne battit le paquet de lames, le posa sur la table et en tira trois censées représenter respectivement sa propre personne, ce qui s’opposait à elle et l’issue de la situation.

         En voyant l’illustration qui ornait la deuxième lame, Madeleine tira très fort sur sa cigarette et fixa le bout incandescent avec autant d’insistance que d’appréhension.

         La salamandre.

         Du coup, une locution latine à laquelle elle n’avait pas songé depuis des années lui revint en tête : Nutrisco et extinguo.

D’un geste brusque qui fit sursauter quelques-uns de ses chats, la cartomancienne repoussa son paquet de lames qui s’éparpillèrent sur le plancher, avec un pincement au cœur à l’idée de voir ses craintes confirmées : après toutes ces années, il était donc revenu.

 

La suite dans le livre…