Culture

L’inconnue

Extrait de L’inconnue, par Claude Vaillancourt, avec l’aimable autorisation des éditions Québec Amérique.

Extrait de L’inconnue, par Claude Vaillancourt

J’ai été, comme tout le monde, très surpris d’apprendre la mort de Béatrice Robin.

Je me suis réveillé tard ce matin-là, j’ai pris comme d’habitude mon journal qu’on me livre au pied de l’escalier et j’ai vu, bien visible au bas de la première page, le nom de mon ex-compagne, trouvée sans vie, ensanglantée dans sa baignoire.

Béatrice, morte ! Évidemment, ça m’a donné tout un choc…

J’ai pensé tout de suite : un meurtre. Ce sont des choses qui arrivent, même les personnes les plus innocentes meurent ainsi, un fou entre dans un appartement, armé d’un poignard, à la recherche d’un peu d’argent. Au journal télévisé, on raconte parfois des histoires semblables, dans les romans encore plus.

Béatrice aurait donc eu une malchance terrible. À moins qu’elle n’ait noué quelque relation suspecte, sait-on jamais… On a avancé dès le lendemain l’hypothèse du suicide. Ce me semblait encore plus improbable. Béatrice, se suicider ? Pas son genre de garder en elle le fiel, l’amertume secrète qui pousse à s’en prendre à soi-même. Encore moins de se servir de sa déprime pour faire du chantage émotif, d’annoncer sa propre disparition afin qu’on s’occupe un peu d’elle.

Évidemment, je pouvais me tromper : je l’ai à peine revue depuis notre rupture… il y a combien de temps déjà ? Quinze ans ? J’ai plutôt tendance à croire que les gens changent en fait très peu, quoi qu’ils en disent, que seules les circonstances nous forcent à être différents, parfois… Et je ne voyais pas comment les circonstances auraient pu pousser Béatrice à devenir suicidaire.

Auteure à succès, bien mariée, riche, vivant dans un des meilleurs pays du monde, etc. Un pays où l’on se suicide certes beaucoup. Où l’on ne croit plus à grand-chose, dans lequel le néant tel un grand espace enneigé nous semble à la fois si près et si loin.

Mais Béatrice…

Bien sûr que son décès a soulevé en moi certaines angoisses. Celles que l’on éprouve à la mort d’un proche, qui nous font trembler devant l’éprouvante fragilité de la vie et nous amènent à envisager notre propre fin. Mais elle a aussi fait renaître des souvenirs, les heures passées avec elle, quelques images des années qui se sont écoulées. Inévitable, ce genre de relents, on ne peut rien y faire. On les subit avec douceur, la plupart du temps, la mélancolie ne heurte pas, elle enveloppe comme un brouillard, puis s’efface.

Béatrice et moi. Un même point de départ, deux parcours très différents. Elle, la lumière, le succès, puis la chute brutale. Moi, l’ombre, une existence dans la marge marquée par une forme de discrétion constante qui me rassure mais aussi, qui me frustre parfois. Une vie de petits boulots d’écriture. Une femme que j’aime. Et deux livres que j’ai écrits, des romans qualifiés de « littéraires » et qui ne m’ont apporté qu’une parcelle de reconnaissance en comparaison avec la grande popularité de Béatrice. J’y reviendrai. J’étais le plus fragile, à ses yeux. Mais ma carapace tient le coup.

Je ne sais pas quelle place aurait pris normalement Béatrice dans mes souvenirs. Une belle et grande tombe dans mon cimetière imaginaire, encore assez petit heureusement, que je visite en silence en pensant à ceux que j’ai connus et qui sont maintenant disparus.

Sauf que Béatrice a su me réserver une surprise. Une grande surprise. Qui a fait que j’ai davantage vécu avec elle depuis sa mort que lorsque je la voyais tous les jours, que je l’embrassais, entrais en elle, m’étendais à ses côtés…

 

La suite dans le livre…