Culture

Statue de Cartier : ceci n’est pas un ange

Le monument que les Montréalais surnomment « la statue de l’ange » , au pied du mont Royal, rend hommage à un grand oublié : George-Étienne Cartier. Petite histoire d’une œuvre au destin mouvementé.

Statue de Cartier : ceci n'est pas un ange
Photo : Michel Dubreuil

Les joueurs de tam-tam qui s’exercent à ses pieds les dimanches d’été sont plus populaires que lui (jusqu’à 5 000 spectateurs, bien souvent !). L’ange de bronze qui déploie ses ailes au-dessus de sa tête lui vole la vedette. Noyé parmi les statues allégoriques, cet austère personnage en redingote passe pour un figurant.

C’est pourtant lui, la star du monument pompeux qui se dresse à l’entrée du parc du Mont-Royal, à Montréal : sir George-Étienne Cartier (1814-1873), l’un des politiciens les plus influents de son temps. Patriote réformé, avocat, il a joué un rôle de premier plan dans la naissance de la Confédération canadienne.

La sculpture a été érigée en son honneur en 1919, au terme d’une aventure rocambolesque. Avec ses 18 figures en bronze et ses 31 m de haut, c’est le plus imposant monument du Québec. « Il n’y avait rien de trop beau pour Cartier, souligne Joanne Chagnon, spécialiste de l’art québécois ancien. C’est ce que voulait l’époque. »

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– La statue vue de face –

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1) UN HÉROS NATIONAL

L’ange de cinq tonnes qui trône au sommet de la colonne, couronne de laurier à la main, est une figure allégorique appelée Renommée, symbole de la reconnaissance publique. La notoriété de Cartier dépasse les frontières lorsque, en 1911, un groupe de partisans entreprend de lui dédier un monument pour commémorer le centenaire de sa naissance. On le présente alors comme « l’une des grandes figures de notre histoire », « l’homme dont l’indomptable énergie a jeté les bases de notre prospérité », un héros national qui a veillé à l’union des « deux races de ce pays ».

Grâce à une campagne de souscription, on recueille des dons partout au Canada, aux États-Unis et aux quatre coins de l’Empire britannique pour financer l’œuvre. La facture dépassera les 100 000 dollars ! Des journaux du monde entier font état du projet.

Le monument est inauguré le 6 septembre 1919, sous une pluie torrentielle. C’est Sa Majesté George V lui-même qui dévoile la sculpture… en direct de son château de Balmoral, en Écosse, grâce à « la merveille de l’électricité » ! La statue de Cartier avait été dissimulée derrière un grand drapeau britannique, tendu tel un rideau et maintenu par un système de poulies et de cordes. En appuyant sur un bouton, relié au monument par des câbles télégraphiques, le roi a coupé le courant qui, de l’autre côté de l’Atlantique, alimentait un levier : 31 secondes après son geste, l’Union Jack s’affaissait au son des coups de canon et des fanfares, ce qui permit de découvrir le bronze de sir George.

2) UNE DRÔLE DE FIÈVRE

Il n’y a pas que sir George qui a été immortalisé dans le bronze à cette époque, où la fièvre de la « statuomanie » s’est emparée de l’Amérique du Nord comme de l’Europe. « Il y a un grand mouvement social de reconnaissance des héros de la patrie, précise Joanne Chagnon. Les monuments poussent comme des champignons ! » Rien qu’au Québec, de 1880 à 1930, quelque 150 ouvrages commémoratifs sont édifiés. Plus du tiers sont l’œuvre de trois sculpteurs : Louis-Philippe Hébert, Alfred Laliberté et George Hill.

Le public se prend de passion pour ces ouvrages, qu’il finance de sa poche. Des foules monstres assistent aux dévoilements, souvent accompagnés de mises en scène spectaculaires et de discours d’hommes d’Église et d’État.

3) UN AIR DE RÉVOLTE

On a dit de George-Étienne Cartier qu’il était « le plus anglais des Canadiens français ». Lui qui tenait son prénom du roi George III (d’où l’orthographe à l’anglaise, sans « s »), il a été le premier Canadien reçu au château de Windsor et a été nommé baronnet par la reine Victoria. Mais le monument montre aussi son autre visage : celui de l’homme qui, dans sa jeunesse, a pris la plume – et les armes – contre l’oppression britannique.

« Avant tout soyons canadiens » : ces mots sont gravés dans le document que la statue de Cartier tient à la main. C’est un vers d’une chanson nationaliste devenue célèbre, qu’il a composée à 20 ans en hommage à la patrie canadienne-française. En 1837, les Fils de la Liberté en ont fait leur hymne de ralliement.

Cet automne-là, le jeune homme a lutté aux côtés des Patriotes. Accusé de trahison, il a dû s’exiler aux États-Unis pendant quelques mois, en 1838… avant de retourner sa veste. Autorisé à rentrer au bercail, il a écrit aux autorités pour réaffirmer son allégeance envers « le gouvernement de Sa Majesté ». Il parlera plus tard de sa révolte comme d’une aventure de jeunesse.

4) PARFUM DE SCANDALE

Sir George n’a pas toujours été fidèle à sa devise, « Franc et sans dol », qui apparaît sur son blason. Il a trempé dans le « scandale du Pacifique », qui a coûté son poste au premier ministre John A. Macdonald.

En 1873, le gouvernement confie à la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique la mission de construire une voie ferrée reliant l’est du pays à la Colombie-Britannique. Or, on apprend que le président de cette société a ni plus ni moins acheté le contrat en versant quelque 350 000 dollars au Parti conservateur lors de la dernière campagne électorale. Une fortune ! Une commission royale d’enquête est mise sur pied : on découvre que Cartier a écrit à l’homme d’affaires pour lui promettre le mandat et lui réclamer des sommes d’argent. Pis, il a personnellement empoché 85 000 dollars dans cette affaire.

5) « L’UNION DES RACES »

Sous les traits de figures féminines, les quatre premières provinces de la Confédération se dressent à l’avant du monument. De la main, Cartier semble inviter le Québec à se joindre à ses sœurs, l’Ontario, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick. Dans les années 1860, le leader canadien-français a milité pour convaincre ses compa­triotes d’accepter une alliance avec les colonies britanniques voisines. Au prix de débats parfois violents. « Cartier avait l’audace du lion. Sans lui, la Confé­dération n’aurait pu s’accomplir », a dit son collègue John A. Macdonald.

La crainte d’être annexé par le voisin américain, la promesse d’une plus grande prospérité et l’urgence de sortir le Canada-Uni de son impasse politique perpétuelle avaient rendu l’idée d’une telle union séduisante. Cartier s’est fait le plus vigou­­­reux défenseur d’un système fédéral, seul moyen, à ses yeux, de permettre à la « race française » de protéger sa langue et ses coutumes. Il s’est battu pour que le Québec préserve son autonomie en matière d’éducation, de justice et d’institutions locales.

Le Dominion du Canada a vu le jour le 1er juillet 1867, avec Macdonald comme premier ministre et Cartier, son bras droit, presque son égal, comme ministre de la Milice et de la Défense.

Sir George n’avait pas gagné tous les siens à sa cause. Aux premières élections de l’histoire de la Confédération, en 1867, sur les 65 députés du Québec à la Chambre des communes, 12 étaient des antifédéralistes déclarés.

L’homme politique mourra d’une maladie des reins, à 58 ans. Macdonald fondra en larmes en annonçant la nouvelle aux Communes.

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– La statue vue de dos –

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6) EN ATTENDANT LA STATUE

L’œuvre devait être inaugurée à l’automne 1914, pour le cen­tenaire de la naissance de sir George. Mais la Première Guerre mondiale a bousillé ce plan. Deux statues ont failli disparaître : celle de Cartier et le Soldat défendant le drapeau, référence à la milice établie par le politicien en 1868.

En 1914, George Hill modèle les statues à son studio de Bruxelles, en Belgique. En juillet, alors que gronde la menace des hostilités, 16 statues sont expédiées au Canada à partir du port  d’Anvers. Celle de Cartier sera prête le 2 août. Trop tard : le 3, l’Allemagne déclare la guerre à la Belgique.

Au moment où les Allemands pénètrent dans le pays, le bronze de sir George est abandonné sur les quais d’Anvers. Henry Kendall, commandant du seul navire du Canadien Pacifique qui effectue encore la liaison avec Anvers, s’offre pour transporter la statue à Londres, d’où elle sera envoyée à Montréal. Ce capitaine anglais était passé à l’histoire quelques mois auparavant : il avait survécu au naufrage de l’Empress of Ireland dans le Saint-Laurent !

La statue du soldat connaîtra un sort bien plus périlleux. Le bronze n’est pas encore assemblé quand les Allemands réquisitionnent tous les métaux. Mais malgré leurs visites répétées à la fonderie, les « vandales boches » ne le trouveront jamais. Il restera enfoui sous terre pendant tout le conflit et n’atteindra Montréal qu’en juillet 1919.

7) L’HOMME DES RÉFORMES

Élu pour la première fois en 1848 au Parlement du Canada-Uni – qui réunissait le Bas-Canada et le Haut-Canada -, George-Étienne Cartier est devenu, au cours des 25 années suivantes, le politicien canadien-français le plus influent. On lui doit plusieurs institutions qui gouvernent toujours la société québécoise.

Un trio de statues symbolisant la Législation rappelle une réforme dont il était particulièrement fier. C’est grâce à lui si le Québec (le Bas-Canada, à l’époque) s’est doté, en 1866, d’un Code civil qui unifiait en un seul recueil la masse de lois françaises, britanniques et locales en vigueur dans la province. En plus de dissiper la confusion juridique, cette initiative a eu valeur de symbole : elle a confirmé l’appartenance du Québec à une tradition héritée de la Nouvelle-France, celle du droit civil, qui n’existe pas ailleurs au Canada.

8) EN ROUTE VERS L’OUEST

Les cinq femmes enlacées à l’arrière du socle incarnent les provinces qui se sont jointes à la Confédération après 1867 (il manque Terre-Neuve-et-Labrador, qui n’y est entrée qu’en 1949). Cartier a été le principal artisan du prolongement du Canada vers l’ouest : c’est lui qui a négocié l’acquisition des Territoires du Nord-Ouest et du Manitoba, en plus d’avoir fortement contribué à l’adhésion de la Colombie-Britannique.

9) SCULPTEUR ACADÉMIE

Un concours pour le choix de l’artiste s’ouvre en 1912. Sur les huit concurrents, deux sculpteurs se rendent jusqu’à la finale : le jeune Alfred Laliberté, qui espère sa première commande d’importance, et George William Hill (1861-1934), Québécois anglophone qui a étudié les beaux-arts à Paris et qui a quelques monuments à son actif. C’est à ce dernier que le jury accorde sa préférence… après lui avoir ordonné de recommencer sa maquette. Hill avait d’abord prévu de placer un cheval ailé, Pégase, au sommet, Cartier assis dans un fauteuil à la base.

L’annonce du lauréat déchaîne les protestations : les journaux locaux accusent le jury d’incompétence et de partialité. La rumeur veut qu’on ait choisi un Canadien anglais pour attirer les dons de la population anglophone. Alfred Laliberté crie à l’injustice. « La décision du jury compromet l’avenir de l’art au Canada », déclare-t-il à un journaliste.

Comble de l’injure, on ne digère pas ce sir George trop modeste, relégué au pied d’un monument qui semble glorifier la Confédération. « C’est ce qu’on a toujours reproché à l’œuvre de Hill : la représentation de Cartier se trouve écrasée par cette grande colonne », estime Joanne Chagnon.

 

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Chicane de territoire

C’est en raison d’un compromis que la statue a abouti dans cette vaste étendue de verdure. Il a d’abord été question de l’édifier dans un rond-point, en plein centre de l’avenue du Parc, à la manière des monuments européens. Mais il aurait fallu faire dévier l’artère.

D’autres auraient préféré l’installer au parc La Fontaine. Frustrés de voir l’ouvrage destiné à l’ouest anglophone de la ville, des francophones voulaient le rapatrier dans l’est, estimant avoir droit à leur part de « monuments somptueux » et rappelant que sir George avait longtemps été député de Montréal-Est.