Culture

Miron rapaillé

Il est le seul poète du Québec à avoir eu droit à des funérailles nationales. C’est un Gaston Miron passionné par les femmes et qui peine à écrire que nous fait découvrir Pierre Nepveu dans un ouvrage magistral.

Il est le seul poète du Québec à avoir eu droit à des funérailles nationales. C’

Gaston Miron était un homme exubérant. Il vivait sa vie « à bout portant » – c’était une de ses expressions préférées. Tous ceux qui le rencontraient étaient médusés par son énergie, sa passion. Il menait tambour battant ses nombreuses vies : poète, éditeur, militant indépendantiste, polémiste, amoureux excessif et père soucieux.

En voulant raconter la vie du seul écrivain québécois qui a eu droit à des funérailles nationales au Québec, Pierre Nepveu – qui était une « connaissance » du poète – se lançait tout un défi. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Gaston Miron est tombé entre de très bonnes mains. Poète parmi les plus respectés de sa génération, essayiste brillant, professeur à la retraite du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, Pierre Nepveu vient de recevoir l’Ordre du Canada pour l’ensemble de son œuvre, honneur rendu à très peu d’écrivains.

Après cinq années passées à dépouiller des centaines de lettres, à interviewer plus de 80 proches du poète et à rédiger Gaston Miron : La vie d’un homme (Éditions du Boréal), biographie de plus de 800 pages, Pierre Nepveu peut se dire qu’il a relevé le défi avec mention honorable !

Le résultat est saisissant. Non seulement on suit à la trace les nombreux Miron, se déployant avec fougue sur tous les fronts, mais on voit le Québec s’épanouir devant nos yeux, passant de la Grande Noirceur à la Révolution tranquille, puis des années d’incertitude qui ont suivi le référendum de 1980 au référendum de 1995, qui, un an avant sa mort, a brisé le cœur de Miron. Non seulement on retrace le parcours d’un poète qui découvre sa voix à force de travail acharné (« Je suis un homme simple avec des mots qui peinent », écrit-il dans L’homme rapaillé, rare cas de best-seller pour un recueil de poésie québécoise), mais on assiste aussi à la naissance du milieu moderne de l’édition québécoise, à un Québec qui finit par prendre son destin en main.

L’actualité s’est entretenu avec Pierre Nepveu.

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Pourquoi une biographie de Gaston Miron s’imposait-elle ?

Elle s’imposait parce que, bien avant la publication de L’homme rapaillé, en 1970, Gaston Miron était devenu une légende vivante. Il était déjà considéré comme le poète national du Québec. Et rien dans sa vie n’a par la suite détruit cette légende. Le but d’une biographie, c’est de retourner vers l’homme concret, réel. C’était là mon objectif premier. De plus, étant donné sa personnalité extravertie, Miron parlait beaucoup de lui, mais il était très sélectif. De grands trous noirs subsistaient. Mon but n’était pas de faire tomber une statue de son socle. J’aime Gaston Miron, et je crois que pour écrire la biographie de quelqu’un, il faut ressentir de l’amour pour cette personne. Mais oui, un de mes buts était d’aller au-delà de cet écran que dressait le personnage public.

Pourquoi est-ce que ses origines « modestes », comme il les décrit lui-même, marquent à ce point l’œuvre et la vie de Gaston Miron ?

Cette question est très intéressante. Miron, comme d’autres intellectuels des années 1950, constate que les conditions économiques des Canadiens français sont très mauvaises. Il constate aussi la pauvreté morale et culturelle du Québec. Par exemple, sur le plan littéraire, les publications sont peu nombreuses dans les années 1950.

Sur le plan familial, Miron a beaucoup évoqué ses origines modestes, qui venaient surtout de ses grands-parents maternels. Et, il est vrai, ses ori­gines ont fini par prendre beaucoup de place dans le récit qu’il racontait de sa vie dans ses poèmes et ses interventions publiques. Il faut toutefois nuancer ici. Bien souvent, Miron oublie la figure de son père. Il va souvent dire : « Je suis le premier Miron qui a rompu avec la longue lignée des menuisiers. » Dans les faits, c’est son père qui a le premier rompu avec l’héritage de la pauvreté, parce que les grands-pères maternel et paternel de Gaston Miron ne savaient pas lire. C’est son père qui devient un petit entrepreneur prospère en installant des portes et fenêtres à Sainte-Agathe-des-Monts. Ainsi, Gaston Miron n’est pas pauvre durant son enfance. Mais à la mort de son père, quand Gaston a 12 ans, tout change, effectivement. Un an plus tard, par contre, ce qui sauve Miron de la pauvreté que subira le reste de sa famille, c’est qu’il entre chez les Frères du Sacré-Cœur à Granby. De sorte qu’il ne connaît réellement la pauvreté qu’à 20 ans, lorsqu’il quitte la communauté et qu’il vient s’installer à Montréal. À ce moment-là, il étudie et vit avec très peu de moyens, occupant des emplois de manutentionnaire ou de bureau.

Qu’avez-vous trouvé de plus étonnant sur le poète au cours de vos recherches ?

Je dois dire que tout son parcours amoureux m’a beaucoup étonné, bien que je pouvais déduire certaines choses à partir de sa poésie. Mon travail de biographe m’a mis en contact avec des femmes qui ont vécu une relation amoureuse avec le poète. Et sur ce plan se dessine un personnage qui se passionnait pour les femmes, comme il se passionnait pour la poésie. Sauf que ce feu de la passion se mesure assez mal aux réalités de la vie quotidienne. Il vit environ huit relations assez sérieuses, dont la plupart durent moins d’un an. Grosso modo, il idéalise la femme, en tombe éperdument amoureux, mais est souvent malhabile et finit par lui faire peur. Il est donc souvent malheureux en amour. De plus, dans les années 1950, Miron se trouve laid et souffre beaucoup de ça. Aussi, il fréquente les bordels, ce que j’ignorais complètement. Dans l’ensemble, sa vie amoureuse a été une série de catastrophes qui, par contre, connaîtra un beau dénouement avec Marie-Andrée Beaudet, relation qui durera 12 ans.

Votre biographie montre bien le long chemin parcouru par Miron pour se découvrir comme poète. On est loin de la figure du génie qui a une facilité avec les mots. Pourtant, Gaston Miron est devenu le poète national du Québec. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

C’est sûr qu’il subsistera toujours une part d’inexplicable à ce sujet. Il est certain qu’on peut nommer plusieurs poètes, comme Émile Nelligan, Paul-Marie Lapointe et Jean-Guy Pilon, qui, au même âge, étaient beaucoup plus doués que lui. C’est très difficile, en lisant les poèmes de Miron produits quand il avait 18, 19 ans, de prédire qu’il deviendra le poète national. Alors, cette mutation-là tient à beaucoup de travail. Trop souvent, on s’imagine que la poésie vient de l’inspiration. Il suffit de parcourir la masse de brouillons de L’homme rapaillé, recueil de poésie sur lequel il a travaillé presque toute sa vie, pour s’apercevoir que Gaston Miron a beaucoup tâtonné. Au milieu des mauvais vers, des mauvais poèmes, on retrouve tout à coup des perles. Malgré le fait qu’il ait pris du temps à trouver sa voix, il avait un don, c’est indéniable.

Il est difficile de lire cette biographie sans établir un parallèle entre le destin de Gaston Miron et celui du Québec au 20e siècle. Vous ne trouvez pas ?

Je crois qu’il n’y a aucun livre comme L’homme rapaillé qui marque aussi bien le passage entre l’ère Duplessis, où les Canadiens français se sentaient humiliés, opprimés, et la Révolution tranquille, marquée par le désir d’émancipation. Déjà dans sa poésie, le destin du Québec et le destin de Miron se confondent. Et il est vrai que tout son itinéraire va dans le même sens. Comme éditeur, il crée, avec des amis – Olivier Marchand et le cinéaste Gilles Carle, entre autres -, les éditions de l’Hexagone, maison qui accompagnera toute l’évolution de la poésie et de l’édition québécoises dès les années 1950. À la parution de L’homme rapaillé, en 1970, Jacques Godbout dira : « Miron et L’homme rapaillé, c’est nous. » Il y a un sentiment d’identifica­tion très fort à sa poésie et à son parcours. C’est comme si Miron, par son propre cheminement, par­lait d’une société qui manque de confiance en elle, qui se sent aliénée, mais qui se transformera graduel­lement en une société dynamique et créatrice.

Ce qui ressort de la lecture de votre biographie, c’est une image du Miron militant moins fougueuse, moins radicale que celle de la légende. Son parcours politique semble, tout bien considéré, marqué par la prudence et la modération. Faites-vous ce même constat ?

Je ne sais pas si le mot « prudence » est le bon mot. Mais, il est vrai, la pensée politique de Miron n’est pas une pensée de l’affrontement. D’une façon générale, sa pensée politique ne va pas dans le sens des factions, des divisions, mais dans le sens du rassemblement. Son idée première est de créer une culture globale et légitime permettant à un peuple d’accéder à son émancipation. En octobre 1970, il a appuyé les actions du Front de libération du Québec. Mais ce sera le seul moment où il justifiera la violence.

Je cite dans la biographie une lettre qu’il a écrite en 1953, destinée à Gilles Carle et dont le contenu est clairement indépendantiste. Mais les idées présentes dans ce texte restent lettre morte. Sur la question nationale, il était en avance sur son temps. Seulement, le contexte n’était pas propice à ses idées.

Il faut dire aussi qu’il y a un mythe du Miron militant. Des militants, comme Andrée Ferretti, m’ont raconté qu’ils ne le voyaient pas souvent aux réunions. Dans les faits, c’était un militant sporadique.

Un des grands combats de Gaston Miron a été celui qu’il a mené pour la langue française au Québec. En quoi consistaient ses idées sur cette question ?

Miron s’insurge contre l’idée selon laquelle les Québécois ne parlent pas bien et doivent être corrigés. Selon lui, il faut d’abord changer le contexte économique, où tous les patrons parlent anglais et tous les employés, français. Autrement dit, on ne réglera pas la question linguistique si on ne règle pas la question économique. Ce contexte avait, selon lui, un effet psychologique, parce que pour occuper un poste important il fallait parler anglais. Entre les lignes, on comprend qu’être un Québécois francophone était perçu comme un handicap. Il se créait une mentalité d’infériorisation. Pour Miron, c’est cela qu’il fallait changer.

Il faut ajouter à cela que Miron n’a jamais accepté que la langue du Québec soit considérée comme distincte de la langue française. Il emploie des québécismes, mais il n’a jamais adhéré au joual, par exemple. Il parlera parfois de « langue québécoise », mais en précisant toujours que c’est une variante du français. Pour lui, l’enjeu principal, c’est le français menacé par l’anglais. Et le temps lui a donné raison. Les idées linguistiques de Miron ont été parmi les plus justes et modérées de son temps.

Pourquoi est-il toujours pertinent de lire la poésie de Gaston Miron aujourd’hui ?

Je dirais qu’on a tous besoin d’un langage dans nos vies qui n’est pas seulement de l’information et de la communication. La preuve, la plupart d’entre nous prenons plaisir à écouter des chansons. La poésie de Miron présente un homme qui se met en scène dans son mal d’amour, dans sa quête d’un pays absent, dans ses pertes de mémoire et de raison. « J’ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant », c’est le premier vers de L’homme rapaillé. Parfois, on ne colle pas tou­jours à ce qu’on est, on est en quête de sa propre identité. Qui n’a jamais éprouvé ça ? Avant tout, L’homme rapaillé raconte l’histoire d’un homme qui tente de se retrouver en lui-même. Ce côté très humain qui fait parler une personne concrète, c’est sans doute une des plus grandes qualités de la poésie de Miron.

Gaston Miron : La vie d’un homme est publié aux Éditions du Boréal.