Culture

Des livres et des jeux !

Pour attirer les jeunes, les bibliothèques du Québec ouvrent leurs portes aux héros virtuels. Et ça fonctionne !

Pour attirer les jeunes, les bibliothèques du Québec ouvrent leurs portes aux hé
Photo : Louise Bilodeau

Tous les vendredis, Adeline Grigorescu brûle d’impatience. À 18 h, l’adolescente de 16 ans franchira les portes de la bibliothèque de son quartier et pourra se glisser dans la peau de personnages rocambolesques, dénouer des intrigues capti­vantes et bondir sur sa chaise quand l’action explosera. Pourtant, quand elle quittera les lieux, à 21 h, elle n’aura pas lu un livre de J.K. Rowling ou de Daniel Pennac. Elle aura défié ses adversaires à ses jeux préférés, dont Super Smash Bros. Brawl.

En moins de trois ans, la présence de 19 consoles de jeux a convaincu quelque 1 700 jeunes de s’abonner à la bibliothèque de la Maison culturelle et communautaire de Montréal-Nord. « Ce n’est pas un appât pour les attirer vers les livres, mais pour les amener à fréquenter l’établis­sement », m’explique, entre deux branchements de consoles, Jean-François Cusson, bibliothécaire responsable des deux soirées de jeux vidéo hebdomadaires (vendredi et samedi, de 18 h à 21 h) destinées aux adolescents et aux jeunes adultes.

Depuis mai dernier, les résidants de l’arrondissement peuvent en outre emprunter gratui­tement des jeux vidéo. Les 200 titres offerts ont déjà été prêtés plus de 3 000 fois. Cécile Lointier, chef de division des bibliothèques de Montréal-Nord et instigatrice des soirées de jeux vidéo, lancées en février 2009, ne cache pas sa fierté : « Ce service a un effet sur la fréquentation, sur les abonnements et sur l’image de la bibliothèque. »

Inspirées par ce bilan, une quarantaine de bibliothèques du Québec font maintenant appel aux héros virtuels pour attirer les jeunes et, à plus long terme, sauver leur établissement de la désertion. À Montréal, 6 bibliothèques sur 44 offrent même un service de prêt de jeux permanent et organisent des activités de jeu de façon ponctuelle.

Pour Thierry Robert, bibliothécaire à la direction associée des Bibliothèques publiques de Montréal et concepteur de jeux éducatifs, « les jeux sont des produits culturels, au même titre que les films ou les disques ». Ce jeune homme de 29 ans consacre sept heures par semaine à la promotion du « 10e art » dans les bibliothèques : il tient un blogue sur les jeux dans les espaces publics (ludicite.com), donne des confé­rences et guide les bibliothèques dans leur mutation. « Beaucoup de bibliothécaires ont un amour des livres, mais très peu sont des joueurs », dit-il.

Depuis peu, il travaille aussi au sein d’un comité chargé de baliser l’intégration des jeux vidéo dans les espaces publics. Parmi les recommandations du comité : allouer chaque année une partie du budget d’acquisition des bibliothèques de l’île – environ 1 % la première année, soit 70 000 dollars, et jusqu’à 3 % en 2014 – au service de jeu (prêt et activités). Ces chiffres ne tiennent pas compte d’un acteur important, la Grande Bibliothèque, qui fera part de ses projets en 2012.

Le réseau de bibliothèques de la Ville de Québec a été plus rapide sur la manette ! En 2010, les 25 établissements de la Vieille Capitale ont mis à la disposition de leurs abonnés quelque 2 000 jeux vidéo, en plus d’organiser des tournois à l’occa­sion. Séduite par le nombre exceptionnel d’emprunts – 5 251 en août seulement -, la bibliothèque Gabrielle-Roy, au cœur du quartier Saint-Roch, comprend depuis le mois de mai une aire réservée aux consoles de jeux vidéo. Sa popularité ne cesse de croître.

Le livre jeunesse n’a pas pour autant perdu la partie contre l’envahisseur techno. Dans un esprit de conciliation, le bibliothécaire Jean-François Cusson anime à Montréal-Nord l’acti­vité « Je lis donc je joue », un club de lecture et de jeux vidéo destiné aux tout-petits. Et, à Montréal comme à Québec, l’arrivée des jeux a entraîné une légère hausse des prêts de livres pour adolescents. « Généra­lement, plus on augmente et diversifie notre offre de produits culturels, plus nos abonnés en consomment », explique Louis Frémont, responsable des services multimédias à la bibliothèque Gabrielle-Roy.

Dans les régions, les consoles de jeux se font attendre : manque d’espace à Rivière-du-Loup, autres priorités à Sherbrooke, ressources insuffisantes à Rimouski. Le coût de l’équipement – 5 000 dollars minimum pour mettre en place un ser­vice de prêt de jeux et environ 2 000 dollars pour aménager un local consacré aux jeux sur place – et le besoin de formation influent aussi sur la motiva­tion des Villes de petite et de moyenne taille.

À Saguenay, la chef de division des bibliothèques, Anne LeBel, et la conseillère municipale Sylvie Gaudreault sont prêtes à prendre le virage techno. Elles profiteront de la construction de deux nouvelles bibliothèques, à Jonquière et à La Baie, et de la mise à niveau de l’équipement à Chicoutimi pour acheter des consoles mobiles, aménager des salles, former le personnel et organiser des tournois : jamais les adolescents n’auront eu un aussi beau terrain de jeux !

De leur côté, les psychologues se sont, pour la plupart, réconciliés avec les consoles – le Néerlandais Keith Bakker a fermé sa clinique de « désintoxication » en 2008, admettant avoir surévalué le problème de dépendance. Mais comme pour les livres, le meilleur côtoie le pire au pays du pouce musclé. « De là l’importance d’encadrer les activités de jeu », dit le psychi­atre français Serge Tisseron, auteur de l’ouvrage Qui a peur des jeux vidéo ?

À Montréal-Nord, ils sont au moins quatre – un technicien, un bibliothécaire et deux intervenants du centre des jeunes L’Escale – à conseiller, animer et superviser Adeline Grigorescu et ses amis. Fidèle aux consoles depuis bientôt trois ans, l’adoles­cente n’est pas devenue dépendante aux petits bonshommes imaginaires. En revanche, elle s’avoue complètement accro à ses partenaires de jeu. « Ici, c’est comme une famille ! » lance-t-elle, enfin installée dans son chez-soi, où les sorciers des livres de J.K. Rowling côtoient les créatures numériques de Super Smash Bros. Brawl.