Culture

L’Abitibi change d’air

Il n’y a pas que des mines en Abitibi. La région est le théâtre d’un boum culturel étonnant. Et ce sont les jeunes qui mènent la danse !

Il n’y a pas que des mines en Abitibi. La région est le théâtre d’un boum cultur

Photos : Hugo Lacroix

Le matelas gonflable occupe un pan de mur de l’atelier de Geneviève Crépeau et Matthieu Dumont. Posé à la verticale, il est devenu un étrange tableau sur lequel les artistes ont peint des hommes et des femmes dans le plus simple appareil, jouant à saute-mouton dans un décor alpin. L’œuvre n’est pas à vendre. Ces créateurs déjantés, également musiciens, comptent plutôt sauter dessus au cours d’un prochain spectacle !

Le centre d’artistes où ils travaillent, L’Écart, a pignon sur rue dans le nouveau « quartier culturel » de Rouyn-Noranda, à l’ombre des cheminées de la fonderie Horne. Ce quartier se résume à un pâté de maisons, mais il est devenu l’épicen­tre d’une effervescence étonnante pour une ville d’à peine 41 000 habitants, située dans un coin de pays dont on entend principalement parler pour ses mines et ses épinettes.


Geneviève Crépeau et Matthieu Dumont

« La région se démarque surtout sur le plan des arts visuels et des manifestations cultu­relles », explique Eric Parazelli, blogueur médias à Sympatico.ca, qui écume la scène artistique québécoise depuis 20 ans. Ce Mont­réalais d’origine, de retour dans la métropole après cinq ans à Rouyn, peut en témoigner : durant la dernière décennie, une vingtaine de nouveaux festivals ont vu le jour en Abitibi-Témiscamingue, dont le Festival des guitares du monde, le Festival du DocuMenteur et sa délirante programmation de faux documentaires, ainsi que le Festi­val de musique émergente, pour lequel des amateurs de musique d’avant-garde de Mont­réal sont prêts à parcourir 600 km à travers le parc de La Vérendrye. L’Abitibi-Témiscamingue est même la région où le nombre de rendez-vous culturels par tranche de 100 000 habitants est le plus élevé de la province !

À la source de ce bouillonnement : une poignée de jeunes trentenaires attachés à leur région et qui ont l’énergie d’une dynamo. « Quand on a envie de voir quelque chose, on n’attend pas d’obtenir une subvention ou que les autres l’organisent à notre place. On le fait », dit Sandy Boutin, cofondateur du Festival de musique émergente (FME), qui partage son temps entre sa région natale et Laval, d’où il gère la carrière du groupe Karkwa.

L’idée de créer un festival de musique a germé dans son esprit tandis qu’il roulait dans le parc de La Vérendrye avec sa bonne amie Jenny Thibault. Tous deux travaillaient alors à temps plein, lui à Québec à titre d’attaché politique du ministre péquiste Richard Legendre, elle à Mont­réal aux Rencontres internationales du documentaire. Durant des mois, ils ont consacré leur moin­dre temps libre (y compris les pauses-café au bureau) à l’orga­nisation du festival. Ils ont convaincu l’association touristique régionale et d’autres organismes de leur donner 60 000 dol­lars afin de le mettre sur pied et ils ont enrôlé tous leurs amis comme bénévoles.

« On n’avait pas assez d’argent pour loger tous les musiciens à l’hôtel, alors on leur a demandé d’apporter leur sac de couchage et on a réservé un camp de vacances, raconte Jenny. C’est devenu la marque distinctive de notre festival : après les spectacles, les artistes fraternisent autour d’un feu de camp jusqu’à 6 h du matin. »

Dès la deuxième année, en 2004, ce sont des artistes de la pointure d’Ariane Moffatt qui appelaient pour être invités. Le FME a été deux fois lauréat du Félix de l’événement de l’année à l’ADISQ et il attire maintenant plus de 18 000 spectateurs. Des magazines tels que Les Inrocks (France) et Exclaim (Toronto) y ont dépêché des journalistes.

L’audace semble inscrite dans l’ADN des Abitibiens, descendants de colons et de prospecteurs. Rouyn et Noranda se sont construites à grande vitesse à partir de 1924, à la suite de la découverte d’un immense gisement de cuivre et d’or. « Notre région est la plus jeune du Québec, souligne Sandy Boutin. Les routes, les écoles, les édifices, tout a été bâti par nos grands-parents et nos arrière-grands-parents. »

La nature sauvage y serait aussi pour quelque chose. « Ça forge le caractère de grandir sur un cap de roche ! » assure Jenny Thibault.

Les Rouynorandiens eux-mêmes le disent : leur ville ne risque pas de remporter un concours de beauté. Le visiteur est accueilli par un chapelet de concessionnaires automobiles, suivi de maisons revêtues de vinyle et de commerces aux enseignes criardes… Même dans le Vieux-Noranda, le cœur culturel, la brique des maisons de style boomtown est souvent recouverte de tôle ondulée grise, blanche ou bleu pâle. Ouille ! Il y a heureusement, ici et là, de petits bijoux dans la grisaille, tels qu’Olive et Basil ou L’Abstracto, où on peut manger un panini ou boire un expresso.

Mais l’intérêt de cette ville est ailleurs, dans l’énergie contagieuse de quelques visionnaires qui mobilisent les troupes. Au lancement du FME, en 2003, la région traversait une période morose qui n’en finissait plus. Rien ne pouvait retenir les jeunes, ni l’industrie minière – en déclin – ni la scène culturelle – anémique. Jean-Christian Aubry avait déjà quitté l’Abitibi depuis longtemps et il n’est jamais retourné y vivre. « J’étais membre d’un groupe de musique alternative et c’était très difficile de trouver des endroits où jouer. Il n’y avait pas grand-chose à voir non plus, car très peu de groupes venaient dans la région », dit cet homme de 37 ans, aujour­d’hui à la tête de Bonsound, maison de disques et agence d’artistes de Montréal.

Selon lui, le FME a changé la donne. Les artistes montréalais peuvent désormais pointer Rouyn sur une carte et plusieurs petites salles ont ouvert leurs portes : le Petit Théâtre, lieu de prédilection du rappeur abitibien Anoda­jay ; la scène Évolu-Son, qui accueille des artistes en tournée, comme Vincent Vallières ; le Café Bistro Chez Bob, idéal pour les prestations des cinq à sept du FME.

Internet a aussi changé la vie des artistes des régions éloignées. Anodajay (photo) peut non seulement faire carrière, mais aussi gérer sa maison de disques, 7ièmeCiel, à partir de Rouyn.

Geneviève Aubry, petite sœur de Jean-Christian, a choisi de revenir dans sa région natale en 2009, après avoir obtenu son diplôme de maîtrise en gestion de projets à Montréal. « On peut gagner sa vie comme travailleur culturel à Rouyn-Noranda ! » affirme avec enthousiasme cette jeune femme de 30 ans. Elle a ouvert sa propre boîte de consultation pour épauler les artistes et les organismes culturels lorsqu’ils doivent élaborer un plan d’affaires ou une stratégie de communication.

Elle a aussi d’autres cas­quettes : responsable (bénévole) de l’accueil des invités au FME, membre du conseil d’administration du Petit Théâtre (encore du bénévolat) et responsable des communications du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (un contrat de trois mois par année). Et c’est pareil pour ses amis ! Dans ce milieu très soudé, tout le monde rame dans le même sens.

Partout au Québec, les 25 à 39 ans sont de plus en plus nombreux à reprendre le chemin de leur région d’origine, et l’Abitibi-Témiscamingue ne fait pas exception à la règle. Cela ne suffit pas à contrebalancer l’exil des jeunes qui partent étudier, mais l’hémorragie démographique s’est résorbée. Selon l’Institut de la statistique du Québec, l’an dernier, le solde migratoire a été de 400 départs (tous âges confondus) sur une population de 145 800 personnes. Il y a une décennie, c’était six fois plus !

« Quand une région est dynamique sur le plan culturel, c’est plus facile de convaincre les jeunes diplômés de s’y établir », dit Guy Parent, cofondateur du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, longtemps la seule manifestation culturelle d’envergure dans la région. C’est La grande séduction, version abitibienne !

« Toute la ville vit à fond le Fes­tival du cinéma et le FME », note Isabelle Demers, ex-Montréalaise qui travaille à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. « Il y a moins de festivals qu’à Montréal, mais ils sont plus facilement accessibles. À Rouyn, on peut aller n’importe où en voiture en 10 minutes ! »

La découverte de nouveaux gise­ments miniers, notamment du côté de Malartic et de Val-d’Or, a dopé l’activité économique de la région et chassé la moro­sité. En 2011, Rouyn-Noranda s’est classée au 10e rang des villes les plus dynamiques du Canada, selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

Une excellente nouvelle pour l’industrie culturelle. Le Festival du cinéma, qui comptait la compagnie minière Xstrata au nombre de ses commanditaires, y a ajouté Agnico-Eagle. Et Osisko a assumé le coût des œuvres commandées à des sculpteurs de la région par la Ville de Malartic pour embellir l’énorme remblai de résidus sur le pourtour de la mine à ciel ouvert.

« Il y a 20 ans, c’était difficile de convaincre les entrepreneurs d’investir dans la culture. Plus maintenant », dit Randa Napky, directrice générale de l’association touristique régionale de l’Abitibi-Témiscamingue. La plupart ont compris qu’ils avaient tout à y gagner. Le Festival du cinéma génère à lui seul des retombées économiques évaluées à deux millions de dollars.

Pour assurer leur financement, les manifestations culturelles peuvent donc compter sur le soutien du milieu. Le Festival du cinéma amasse 47 % de son budget auprès de commanditaires privés et 14 % auprès du public (vente de billets et d’articles promotionnels) ; le reste provient de subventions.

La créativité essaime dans la région, comme à La Sarre, où de joyeux lurons ont lancé le Festival des langues sales, qui célèbre la langue française par la chanson, la poésie et d’épiques joutes oratoires. À Val-d’Or, où le succès du Festival d’humour ne se dément pas, le calendrier s’est enrichi du Festival de la relève indépendante musicale en Abitibi-Témiscamingue et du Festival Art’Danse, dont la soirée d’ouverture est présentée dans les bâtiments d’une mine d’or désaffectée, la Cité de l’Or.

« Entre deux festivals, la vie quotidienne n’est cependant pas toujours aussi dynamique. On n’est pas sur le Plateau-Mont-Royal », nuance le chroniqueur culturel Eric Parazelli. Il ne regrette pas d’avoir suivi sa conjointe en Abitibi, où ils sont restés cinq ans. « J’y ai fait des choses que je n’aurais jamais faites autrement, comme être attaché politique d’une députée. Il y a moins de compétition, alors quand tu as une bonne idée, peu importe ton âge et ton expérience, tu peux arriver à la réaliser », dit-il.

L’artiste multidisciplinaire Matthieu Dumont ne le contredira pas. Il est devenu coordonnateur du centre d’artistes L’Écart lorsqu’il n’avait que 22 ans. « À Montréal, je n’aurais jamais pu imaginer ça », dit ce jeune homme de 34 ans. Mieux encore, en 2010, le collectif d’artistes dont il est membre a acheté l’immeuble qui abrite le centre, pour en faire un complexe comprenant sept ateliers, huit logements et trois salles d’exposition. On y accueille même des artistes étrangers en résidence !

L’Abitibi-Témiscamingue possède une richesse naturelle que l’on voudrait pouvoir exporter : la capacité de réaliser ses rêves.

LES PIONNIERS

Il fallait bien que je sois à Rouyn-Noranda pour me trouver, sans l’avoir cherché, dans le même véhicule qu’Andrée Lachapelle, André Melançon et Rémy Girard ! Pendant le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, il n’y a là rien d’étonnant. Du matin au soir, des bénévoles font la navette entre l’hôtel et le Théâtre du cuivre, où ont lieu les projections. C’est pour cette proximité favorisant les rencontres que les vedettes du grand écran viennent et reviennent en Abitibi.

Au fil des ans, les trois audacieux cinéphiles qui l’ont créé, Jacques Matte, Guy Parent et Louis Dallaire, ont réussi à y faire venir Claude Lelouch, Pierre Richard et Serge Gainsbourg, entre autres célébrités.


Louis Dallaire, Jacques Matter et Guy Parent.

« Pour avoir du succès avec un tel festival en région, il faut se surpasser, dit Jacques Matte. Rien ne sert d’essayer de concurrencer Toronto ou Montréal sur leur propre terrain. Il faut être créatif. » Un exemple ? Pour faire vivre une véritable « expérience abitibienne » au comédien français Pierre Richard, ils l’ont fait descendre dans une mine à l’aube, casque sur la tête et bottes aux pieds ! Une aventure qu’ils proposent à tout nouveau venu dans la région.

Ils ont toute la population derrière eux. Pendant le festival, une trentaine d’infirmières, de conseillères pédagogiques et autres professionnels rouynorandiens prennent une semaine de vacances pour accueillir les vedettes et les journalistes qui arrivent en ville. En 2011, le réalisateur Philippe Falardeau a pu compter sur les services de l’ex-député bloquiste de la région Marc Lemay comme chauffeur privé pour aller présenter Monsieur Lazhar à La Sarre, lors d’une tournée régionale. « Si tu voyais ta professeure de 6e année, la reconnaîtrais-tu ? » lui a demandé une spectatrice après la projection du film, tourné dans une école. « Oui, bien sûr, je me souviens de Mme Dumas », a répondu le réalisateur, avant d’être pris d’un doute… « Madame Dumas, c’est vous ? » C’était elle. Pourtant, Falardeau n’a pas grandi à La Sarre, mais à Hull. Il n’y a qu’en Abitibi que de telles histoires peuvent arriver…

Émigrer à Rouyn ?

Dans les années 1930, les villes les plus cosmopolites du Québec, après Montréal, étaient… Rouyn et Noranda ! Les Polonais, les Ukrainiens, les Finlandais, les Italiens, les Bulgares et autres immigrants venus travailler dans les mines formaient 30 % de la population, comme le rappelle l’église orthodoxe russe de la rue Taschereau Ouest.

Les coupoles de cette église transformée en centre d’interprétation sur les immigrants tranchent avec les maisons en vinyle du quartier. L’Abitibi est une région de métissage, climat propice à la création.

Aujourd’hui encore, l’Abitibi-Témiscamingue attire une population venue d’ailleurs, comme en témoigne la conversation en arabe entendue au café Van Houtte. Chimiste dans le domaine minier, Youssef Benarchid a trouvé du travail au Centre technologique des résidus industriels. Ses amis Ahmed et Benomar ont obtenu des bourses pour étudier en biologie et en foresterie à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Ces Marocains resteront à Rouyn-Noranda tant qu’ils pourront y gagner leur vie. Surtout qu’un restaurant marocain vient d’y ouvrir ses portes !

Samian et compagnie

Rien de mieux que la musique pour jeter des ponts entre les cultures. À Val-d’Or, la Journée nationale des autochtones, le 21 juin, est devenue l’occasion de faire connaître non seulement la culture traditionnelle des Premières Nations, mais aussi le talent d’artistes de la scène musicale contemporaine. Lors de la Journée de 2011, le groupe rock cri CerAmony, lauréat d’un Juno l’an dernier, a attiré autant d’autochtones que de non-autochtones à son spectacle en plein air, organisé par le Centre d’amitié autochtone. Près de 1 500 personnes se sont rassemblées pour entendre le duo originaire de la Baie-James.

Les membres des Premières Nations représentent 4,5 % de la population de l’Abitibi-Témiscamingue, soit 6 600 personnes sur les 145 000 que compte la région (le poids démographique des autochtones ne dépasse pas 1 % dans l’ensemble du Québec). En Abitibi seulement, ils sont environ 3 200 (2,4 %). Pour ceux qui choisissent la vie citadine, Val-d’Or demeure le principal pôle d’attraction. Les autres sont établis principalement dans les localités algonquines de Kitcisakik et de Lac-Simon, sans oublier Pikogan, d’où vient le rappeur métis Samian. Tatoué, capuchon sur la tête, cet artiste qui a conquis la planète hip-hop avec ses chansons en algonquin et en français n’oublie toutefois pas ses racines. C’est accompagné d’un danseur traditionnel au visage peint de rouge et de noir qu’il a participé, en novembre dernier, à un des spectacles soulignant le 10e anniversaire du Petit Théâtre du Vieux-Noranda, haut lieu de la création artistique abitibienne.

« C’est un beau modèle pour les jeunes des Premières Nations », dit la directrice générale du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, Édith Cloutier.