Culture

Pour ne pas gougouliser sa vie

À la fois anthropologue et poète, Serge Bouchard est aussi une voix. Quiconque en conviendra s’il a un jour goûté le bonheur incommensurable de rouler sur une autoroute en écoutant la voix chaude de ce passionné d’histoire, de « lieux communs » et d’amérindianité raconter le destin d’un « remarquable oublié » à la Première Chaîne de Radio-Canada. Bouchard envoûte tout autant à l’écrit qu’à la radio. Le lire, c’est l’entendre.

Dans la vingtaine d’essais rassemblés dans ce recueil, pour la plupart déjà publiés dans l’excellente revue montréalaise L’Incon­vénient, Serge Bouchard garde ses lunettes d’anthropo­logue pour décrire le réel, mais il adopte, davantage que dans ses ouvra­ges précédents, le ton de la confidence.

Il faut écouter ce grand-père du temps des mammouths laineux s’interroger sur la moder­nité. Peut-on imaginer un monde sans Facebook, sans Twitter, sans Wikipédia, sans tout ce savoir et ces facilités auxquels nos enfants sont exposés à la vitesse de la lumière ? demande-t-il. « Ils pensent vite, ils apprennent, ils savent, ils voyagent, ils voient, ils sont en train de devenir une espèce supérieure, des êtres de clavier, de fichiers, de trucs numériques et de phrases courtes. Que feront-elles, ma fille et mes petites-filles, de tout ce pouvoir ? […] La terre est Google, vont-ils gougouliser leur vie ? Dans les archives de leur time machine, qui leur expliquera le Temps ? Qui leur parlera du doute, de l’angoisse, de la douleur, de la force et de l’élan de vivre ? Qui leur dira que leur main est autre chose qu’un pouce sur une souris, qu’un doigt sur une touche ? Ils verront le monde en résumés de résumés.  »

Tout en réfléchissant sur la nature, l’amour, l’écriture, le temps, la mort et autres grands thèmes, Bouchard raconte son itinéraire d’enfant « gâté par la malchance ». On rit parfois mais on compatit, surtout, quand il énumère sa suite de petits « échecs » professionnels : du poste de professeur à l’Université du Québec qui lui a échappé parce qu’il avait le défaut de ne pas être marxiste, au coup de fil d’un patron de Radio-Canada qui lui annonçait, sans cérémonie, qu’il n’y aurait plus de Remarquables oubliés. Mauvais œil, mauvais œil… Non, tous les baby-boomers ne l’ont pas eue facile.

Quand il traite de la mort, « le lieu commun par excellence », Bouchard choisit le récit intime et écrit des pages carrément poignantes. Son texte « La mort est un chat » nous remue aux larmes. Dans une lettre qu’il adresse à sa première femme, décédée d’un cancer dans la fleur de l’âge, il nous rappelle qu’il est tout autant un homme de cœur qu’un homme d’esprit.

Voilà un livre qui mérite qu’on le lise lentement, pour en apprécier chaque réflexion. Et surtout, pour ne pas gougouliser sa vie.

***

C’était au temps des mammouths laineux, par Serge Bouchard, Boréal, coll. « Papiers collés », 232 p., 24,95 $.

VITRINE DU LIVRE >>

Le monde en 140 caractères



Professeur de poésie à la retraite, Jean-Yves Fréchette se passionne désormais pour la « twittérature ». Cet ex-enseignant estime que « même si elle s’amuse à petite dose, la twittérature n’échappe pas à l’engagement premier de toute littérature, qui est de réfléchir le monde ».

Sous le pseudonyme de @pierrepaulpleau, Jean-Yves Fréchette utilise aussi le bon vieux livre de papier pour offrir 1 001 concentrés de gazouillis en 140 caractères pile-poil. Celui qui devient peu à peu aussi célèbre que son fils (Sébastien Fréchette, alias Biz, de Loco Locass) a même cofondé avec un journaliste de Bordeaux l’Institut de twittérature comparée. Avec l’appui de la Ville de Québec, il entend organiser sous peu un festival consacré à ces courtes créations littéraires. Il voit dans ce nouveau genre un outil privilégié pour donner aux jeunes le goût de la littérature.

Tweet rebelle, par @pierrepaulpleau [Jean-Yves Fréchette], L’instant même, 176 p., 9,95 $