Culture

Malgré tout on rit à Saint-Henri

Extrait du recueil Malgré tout on rit à Saint-Henri, par Daniel Grenier, avec l’aimable autorisation des éditions Le Quartanier.

Extrait du recueil Malgré tout on rit à Saint-Henri, par Daniel Grenier

Chèque en blanc

C’est peu dire qu’il avait tout essayé. Le lendemain matin, il s’était présenté quand même et avait essayé de négocier une baisse de salaire. La semaine suivante, il y était retourné pour se mettre à genoux devant son gérant s’il le fallait, façon de parler. On ne l’avait pas laissé entrer. Un homme lui avait fait comprendre qu’il n’était pas le bienvenu et que c’était comme s’il n’avait jamais travaillé là. Même Francine avait baissé les yeux, en sortant du Château, juste avant de le croiser sur le trottoir. Elle avait fait mine de fouiller dans sa sacoche, évitant de regarder dans sa direction, comme s’il avait été un mendiant. Francine et son look Mireille Deyglun. Francine avec qui il avait presque eu un flirt. Elle avait marché à travers lui, sans le voir, sans s’en rendre compte, mais en perçant tout de même quelque chose.

Chaque jour, il passait devant le Château durant ses marches de chômeur et n’arrivait même pas à se mettre en colère. Il ralentissait, se traînait un peu les pieds, se rappelait soudainement que c’était peut-être une des raisons secrètes de son congédiement, et il pressait le pas en s’éloignant. Il avait essayé d’appeler Norbert, des ressources humaines, chez lui, mais sa femme lui avait quasiment raccroché au nez. Il avait essayé d’appeler quelque part pour déposer une plainte, pour se plaindre, pour exprimer quelque chose de plaintif, au siège social, à Ottawa, ou à Oshawa, mais il n’avait pu parler qu’à des machines vraiment plus intelligentes que lui, d’une certaine manière.

Un matin, alors qu’il déjeunait au Greenspot, il s’était mis à observer du coin de l’œil ses anciens collègues qui gloussaient, qui se racontaient des inside jokes qu’il aurait comprises il y avait à peine un mois. Il se sentait seul et désœuvré. Colette, après avoir noté sa commande de miroirs / bacon / pain blanc sur un calepin, lui avait parlé d’un livre supposément magique qu’elle appelait Le secret et qui était en vente partout.

- Tu devrais checker ça, je te dis.

- Oué, peut-être.

- C’est pas comme si t’avais grand-chose à perdre.

- Non, c’est sûr.

- Paraît que ça marche.

Et elle avait léché son pouce pour tourner la page de son calepin en retournant vers les cuisines. Il avait replongé dans son café, penaud. Il se disait que c’était encore beau qu’elle continue à lui adresser la parole, malgré son air farouche. Malgré ses cheveux embroussaillés et sa maudite face de bœuf. Durant les semaines qui avaient suivi son licenciement, il avait tout essayé, même de faire comme si de rien n’était et de prendre les choses à la légère, de sourire à tout le monde. De sourire et de garder le dos droit même quand tout le monde lui disait des trucs comme une chance que t’as pas d’enfants ou comme compte-toi chanceux de pas être marié ou comme sans famille à soutenir pis en faisant ben attention tu le sais que tu peux survivre de même sans fin sur le bs pratiquement pour toujours.

Lui qui avait tout essayé, l’idée ne lui serait jamais passée par la tête de survivre sans fin sur un chèque, de se pointer aux rendez-vous mensuels avec le ministère en préparant de fausses déclarations de recherches actives, en refilant de faux numéros d’entreprises et en s’inventant des entrevues où on aurait supposément été d’une flagrante mauvaise foi à son égard, de continuer pour l’éternité à mentir et à recevoir des prestations et de tranquillement mais sûrement grossir sur les rangs des assistés sociaux.

Au contraire, il avait tout fait depuis le début dans les règles de l’art. À part peut-être un peu de harcèlement durant les premiers jours de son désarroi. À part quelques coups de téléphone désespérés – durant la nuit, dans le noir, un air de détresse psychologique un peu trop collé sur le visage -, il avait tout fait dans les règles. Il s’était renseigné sur ses options, à court et à moyen termes, avait recueilli ici et là des informations à propos de cours spécialisés de développement et de perfectionnement, ramassé des prospectus. Il avait appris à faire fonctionner efficacement un moteur de recherche. Il avait écouté ce que tout le monde avait à lui dire et à lui proposer et à lui conseiller.

Son pas était lourd, certes, mais ce n’était pas le pas d’un homme qui n’allait nulle part, ou qui tournait en rond. Chaque fois que le train sifflait, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, coupant le quartier en deux, ça lui rappelait l’idée d’une direction précise, d’un but et d’un enjeu, même si le train en sens inverse arrivait moins d’une dizaine de minutes après et sifflait dans la direction opposée. Il sortait la mine basse mais la tête haute de chacun de ses rendez-vous avec des fonctionnaires, provinciaux ou fédéraux.

 

La suite dans le livre…