Culture

Le mystère Messmer

Il prétend utiliser son «magnétisme» pour hypnotiser les vedettes et le grand public. Qui se cache sous le personnage de Messmer ?

Photo : Jean-François Bérubé

Messmer me fixe de son regard bleu clair. Il vient tout juste de terminer son spectacle au Centre Bell, à Montréal, où il a hypnotisé – affirme-t-il – 422 spectateurs sur les 5 000 présents. En coulisse, c’est à mon tour.

Complet noir sur gilet rouge, l’air solennel, Messmer égrène ses instructions d’une voix théâtrale en agitant lentement ses doigts devant mes yeux. «?Concentrez- vous sur ma voix. Vous êtes détendue, complètement détendue…?» Soudain, il pose un doigt sur mon front et me déséquilibre subtilement en déclarant?: «?Et maintenant, vous dormez?!?»

«?Euh… non, je ne dors pas…?» Sans sourciller, il fournit une explication?: «?Seulement 10 % des gens sont très réceptifs à l’hypnose.?»

Que ce soit vrai ou non, sa popularité, elle, ne peut être mise en doute. Plus de 250 000 billets du spectacle Messmer?: Fascinateur ont été vendus, et 1,3 million de téléspectateurs en moyenne ont vu les émissions spéciales Messmer?: Drôlement mystérieux, diffusées à TVA. Après avoir remporté, en mai, l’Olivier du spectacle d’humour le plus populaire de l’année au Québec, il tentera de séduire la France en y lançant son nouveau spectacle à l’automne.

Messmer a ébranlé quelques sceptiques en hypnotisant le comédien Claude Legault sur le plateau de Tout le monde en parle, en janvier 2010. «?Claude, au compte de trois, je vais faire disparaître de ton esprit le chiffre sept. Le sept n’aura jamais existé pour toi?», a-t-il ordonné au comédien, plongé sous hypnose. Quelques secondes plus tard, l’air dubitatif, Claude Legault était incapable d’additionner trois plus quatre et il butait sur le titre de son dernier film, Les sept jours du talion. Sur le plateau, Georges Laraque, visiblement nerveux, évitait le regard de Messmer, dont il avait été la victime quelque temps auparavant. «?Je ne peux pas dire que c’était plaisant, a confié Claude Legault au magazine 7 Jours la semaine suivante. Quand on sent que quelqu’un a le contrôle sur nous, ce n’est pas rassurant.?»

«?Legault est probablement un bon sujet?», affirme Jean-Roch Laurence, directeur du Départe­ment de psychologie de l’Uni­ver­sité Concordia, à Montréal. Les travaux de ce chercheur, qui étudie l’hypnose depuis trois décennies, confirment au moins une des prétentions de Messmer?: environ 10 % des gens possè­dent une très bonne capacité à entrer dans cet état modifié de cons­cience qu’est l’hypnose. Un état assez semblable à la méditation profonde sur le plan neurologique, et dans lequel le sujet devient très réceptif aux suggestions de l’hypnotiseur, qu’il exécute sans trop se poser de questions.

 

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Photo : Karine Dufour

À l’émission Tout le monde en parle, le comédien Claude Legault s’est révélé un sujet très réceptif aux suggestions de Messmer, qui lui a fait oublier l’existence du chiffre 7.

«?L’hypnose de scène véhicule cependant plusieurs fausses croyances, notamment qu’un regard « magnétique » peut subjuguer ou encore que l’hypnotiseur prend le contrôle du sujet?», dit Jean-Roch Laurence. Dans les faits, c’est la personne sous hypnose qui fait le plus gros du boulot?! Elle accepte tout bonnement d’être guidée par la voix de l’hypnotiseur pour atteindre cet état.

Messmer lui-même le répète durant ses spectacles?: «?Pour vivre cette expérience, il faut le vouloir et, surtout, il faut se concentrer.?» Les candidats ne manquent pas. La tournée de Messmer?: Fascinateur, qui s’est achevée en mai dernier, a fait salle comble pendant quatre ans, de Drummondville à Rimouski en passant par Saguenay et Maniwaki. Certaines villes ont accueilli plus de 10 séries de spectacles supplémentaires?!

Pour la dernière représentation à Montréal, au Centre Bell, le 20 janvier dernier, Ernest King, jeune homme de 18 ans de Rawdon, crâne rasé et chandail rayé, s’est assuré d’avoir une place dans la première rangée en achetant un forfait «?VIP Messmer?» à 115 dollars, com­prenant également un test de réceptivité en groupe après le spectacle. «?J’avais conscience d’être là, mais comme dans un rêve. Je me suis déjà fait hyp­notiser par un autre, mais Messmer, c’est incomparable?!?» m’assure-t-il après s’être livré à de multiples pitreries sur scène en compagnie d’une trentaine d’autres élus recrutés dans le public.

Ce ne sont pas les répliques de Messmer qui amusent la galerie, mais plutôt les situations farfelues dans lesquelles il plonge ses volontaires, un sourire moqueur aux lèvres. L’un d’eux, convaincu d’être un dauphin, attrapera les poissons imaginaires lancés par l’hypnotiseur, un autre se livrera à une «?danse sexy?», et tous incar­neront des vampires dévorant des zombies. Le tout dans un décor aux accents occultes, où miroirs et horloges trouvent place entre de lourdes tentures rouges.

Afin de repérer les bons candidats, Messmer invite les spectateurs à joindre les mains, doigts entrelacés, pour se prêter à un test de réceptivité. «?Vos mains sont de plus en plus collées, de plus en plus soudées… Elles sont tellement collées, tellement soudées, qu’au compte de trois il vous sera impossible de les décoller…?» En moins d’une minute, la voix amplifiée de Messmer qui résonne dans l’enceinte du Centre Bell, la musique envoûtante et l’éclairage tamisé suffisent à convaincre des dizaines de personnes qu’elles ne peuvent plus se décol­ler les paumes. L’hypnotiseur les invite sur scène, et une trentaine d’entre elles s’écroulent par terre dès qu’il leur touche la nuque ou leur impose les mains. Il renvoie les autres à leur place.

«?Je sens son magnétisme quand il entre dans la salle?», me confie Francine Lauzier, une Montréalaise de 56 ans qui vient le voir pour la deuxième fois.

Un voile de mystère flotte autour du personnage. Sur les plateaux de télé, il se présente toujours vêtu d’un sobre veston noir, ne précise jamais d’où il vient et se fait très discret sur sa vie privée. Son nom véritable, Éric Normandin, n’a été publié qu’à de rares occasions dans les journaux et ne figure pas dans le bottin de l’Union des artistes. Sur les plateaux de tournage, même les techniciens ignorent comment il s’appelle.

«?Beaucoup croient que Messmer possède des pouvoirs quasi surnaturels et ils sont prêts à tout pour entrer en contact avec lui?», plaide son agent, Éric Young, pour justifier les efforts déployés afin de cacher sa véritable identité. «?Nous recevons déjà plus de 200 courriels par semaine et de nombreux appels de gens atteints de dépression, de cancer, de paralysie ou de cécité, pour qui Messmer semble l’ultime solution à leurs problèmes.?»

Cette culture du secret a une autre fonction, croit Thierry Bardini, professeur au Département de communication de l’Université de Montréal. «?Le mystère, c’est son métier. Avec l’hypnose, on est toujours à l’interface entre le vrai et le faux. Le travail consiste à entretenir ce mystère, à jouer sur les rebondissements. Et comme il y a quelque chose d’apocalyptique dans l’air en ces temps de catastrophes annoncées, ça marche très bien?!?» dit le professeur, qui signe ce mois-ci un article sur le thème de l’envoûtement médiatique dans la revue philosophique française Multitudes.

Après 25 années de carrière – il aura 41 ans en août -, Messmer maîtrise parfaitement son métier. Il est âgé d’à peine 16 ans lorsqu’il donne son premier spectacle, en 1987. Il pratique l’hypnose depuis qu’il est enfant, grâce à de vieilles techniques apprises dans des livres ayant appartenu à son grand-père, mais ne s’est jamais produit devant public. «?Tout ce que j’avais fait jusque-là, c’était essayer des trucs sur quelques cobayes dans les arcades près de chez moi?!?» se souvient-il. Messmer rêve de devenir DJ et va voir un ami aux commandes des platines du Restaurant Bleu, à Iberville. Dès qu’il franchit le seuil, ce dernier le présente comme l’invité spécial de la soirée.

«?J’étais alors très timide. J’ai paniqué?!?» relate l’artiste. Il se jette tout de même à l’eau, improvisant des numéros inspirés du spectacle de Domineau, le maître de l’hypnose à ce moment-là au Québec. «?Je me suis aperçu qu’avec un micro dans les mains, j’étais un personnage différent. Je venais de découvrir ce que je voulais faire dans la vie.?»

Marianne Dreppe a enseigné la morale à l’adolescent à cette époque, à l’école secondaire Paul-Germain-Ostiguy, à Saint-Césaire. «?C’était un garçon réservé et discret, très souriant, se souvient-elle. Dès qu’il avait le temps, il dessinait?; il était excellent en arts plastiques.?» Son album de finissants précise aussi?: «?Éric aime bien s’occuper de sa personne, cela semble une bonne raison pour le retrouver souvent devant un miroir à chaque récréation…?»

Messmer gagne d’abord sa vie comme graphiste?; il travaille dans des journaux, conçoit des enseignes, puis ouvre sa propre boîte d’arts graphiques. Il mènera de front ses carrières de graphiste et d’hypnotiseur pendant une quinzaine d’années. «?Je concevais et distribuais moi-même mes affiches?!?» raconte Messmer, qui partage sa vie avec la même femme depuis 21 ans et vit toujours en Montérégie.

Leurs deux fils sont aujour­d’hui adultes?: le plus jeune a récemment atteint la majorité et l’aîné vient d’avoir un enfant.

Après une première prestation rémunérée, à Saint-Jean-sur-Richelieu, lors de la Fête nationale de 1991, Messmer fait le circuit des bars, des petites salles et des activités d’entreprise avec différents spectacles, dont Le seigneur des dormeurs.

Quand son agent actuel, Éric Young, le remarque, en 2006, il fait salle comble deux soirs par semaine au Cabaret Box Office, à Drummondville. Messmer est prêt pour la tournée des grandes salles. Éric Young, lui, connaît le show-business?; il a travaillé pour le promoteur Donald K. Donald et vient alors de lancer sa propre agence, Entourage, avec son père, André Young.

Ils font les choses en grand. Un metteur en scène et un auteur épaulent l’artiste dans la création de son spectacle, et l’équipe de production forge un terme pour le définir?: le Fascinateur. «?Je n’utilise pas seulement l’hypnose pour fasciner les gens, mais aussi la puissance du magnétisme et le transfert d’énergie?», prétend Messmer.

Le «magnétisme» dont il parle, un attrait puissant et mystérieux permettant d’attirer et d’influencer les autres, n’a rien à voir avec celui qu’étudient les physiciens, propre aux aimants et au champ magnétique terrestre.

Messmer a choisi son nom de scène dès 1995 en l’honneur de Franz Anton Mesmer, un médecin autrichien du 18e siècle, auteur de travaux sur le «magnétisme animal», qui postulait l’existence d’un fluide magnétique universel pouvant être équilibré par un magnétiseur, aujour­d’hui considéré comme une pseudo-science. Le dictionnaire Larousse classe d’ailleurs le magnétisme animal sous la rubrique «occultisme».

 

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Photo : Jean-François Bérubé

Messmer a endormi les volontaires montés sur la scène du Centre Bell. À gauche : Numéro d’hypnose collective. Les 422 sujets hypnotisés lèvent le bras. Ils auront l’ordre de jouer les astronautes, de leur place.

Dans la projection sur écran géant qui ouvre la soirée au Centre Bell, on énumère les grands noms qui ont marqué l’histoire de l’hypnose?: Franz Anton Mesmer, Sigmund Freud, le psychiatre américain Milton Erickson… et Messmer. «?Nous allons tester votre degré de réceptivité magnétique pour que je puisse trouver ceux et celles qui sont sur la même fréquence que moi?», déclare-t-il aux spectateurs.

Une approche bien différente de celle de Pierre-Olivier Cyr, animateur de L’hypnotiste, à Canal Vie, une émission où il utilise l’hypnose pour aider les gens à se défaire de leurs phobies. «?L’hypnose, c’est simplement un ensemble de techniques. Ça s’apprend?!?» affirme ce jeune homme de 27 ans, à la bouille sympathique. En jeans et chandail bleu, il commence la leçon sans autre forme de cérémonie?: «?Tu me fais confiance?? Tu serres tes mains ensemble. Tu serres très fort, ça serre de plus en plus fort?», répète-t-il en tenant mon coude. J’ai une bouffée de chaleur. Serais-je en train de me faire avoir??

Il poursuit la leçon?: «?Quand je te dis?: « Tu serres », je m’adresse à ton conscient, et tu exécutes. Alors que quand je dis?: « Ça serre », je m’adresse à ton inconscient.?» Incrédule, je constate que j’arrive difficilement à séparer mes mains… «?Ah, t’es coincée?! O.K., détache tes mains maintenant?», m’ordonne-t-il en claquant des doigts, dans un grand éclat de rire.

Messmer jure pourtant maîtriser le magnétisme. «?Je vois la différence quand je m’en sers. Il y a une complicité qui se crée avec la personne avant même que je lui parle. Elle se sent vibrer, assure-t-il le plus sérieusement du monde. Pour l’instant, c’est tabou, mais un jour la science va pouvoir l’expliquer. Grâce à des travaux en laboratoire, on sait maintenant que l’hypnose existe. Mais les chercheurs ne savent pas encore pourquoi. Tant qu’ils vont chercher du côté physique, ils passeront à côté de l’essentiel, à mon avis.?»

Entre les numéros, son spectacle flirte avec la conférence sur l’épanouissement personnel. «?Ne sous-estimez jamais la puissance du subconscient, dit Messmer. Vous pouvez apprendre à le maîtriser?; cela peut vous aider à apprendre une langue seconde ou à arrêter de fumer. Il existe des ressources comme la sophro­logie dynamique pour y arriver.?» La sophrologie? Peu connu en Amérique du Nord, cet ensemble de techniques de relaxation physique et mentale vise à traiter les troubles psychiques et psychosomatiques, et ultimement à atteindre un développement harmonieux de la personnalité.

Messmer a lui-même appris ces techniques auprès de la sophro­logue Gizelle Savard, vers l’âge de 18 ans, et il n’hésite pas à lui envoyer des clients. Le Centre du savoir est logé dans un grand bâtiment de briques roses planté au bord de la rivière, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Capteurs de rêves, fioles, bibelots et affiche de chat décorent les lieux, constitués d’une vaste salle de cours au plafond concave et de plusieurs chambres.

«?J’enseigne à diminuer la fréquence des vibrations du cerveau pour aller au deuxième et au troisième niveau de conscience?», dit Gizelle Savard. Ce petit bout de femme d’un certain âge m’expli­que longuement les bénéfices que l’on peut en tirer et me suggère d’assister à un séminaire. En persévérant, on peut apprendre à harmoniser les chakras, à faire un «?dédoublement en astral?» ainsi qu’une «?rétrogression pour mieux comprendre la réincarnation?»?! Ça frôle l’ésotérisme.

Messmer a été thérapeute quelques années au début de sa carrière. «?Mon message sur scène, c’est d’ouvrir l’esprit des gens à cette puissance que l’on a à l’intérieur de nous, mais que l’on n’a pas appris à maîtriser, surtout en Amérique du Nord. Avec le spectacle, on a trouvé la façon d’attirer les foules en salle. Une fois que les gens sont là, on peut les aider à comprendre comment ça fonctionne.?»

La télévision touche un public encore plus vaste. Aucune mention de la sophrologie dynamique, mais on parle beaucoup du subconscient dans les six émissions spéciales Messmer?: Drôlement mystérieux, produites par la filiale télévision d’Entourage et diffusées depuis 2010. Le but est avant tout de faire connaître Messmer et de divertir. Une trentaine de personnalités du petit écran, sélectionnées lors de castings où l’hypnotiseur teste leur réceptivité, se sont ainsi retrouvées dans des situations totalement abracadabrantes. Le jour du tournage, elles ne savent pas ce qu’elles vont vivre. «?C’est un peu comme un Surprise sur prise?», dit Éric Young.

Ainsi, le comédien Jasmin Roy a incarné le personnage rustre et macho de Jasmin le Barbare, l’analyste sportif Dave Morissette a cru qu’il accouchait, et Josée Lavigueur a subi un interrogatoire mené par les Denis Drolet après avoir volé un rouleau de papier hygiénique dans un musée. C’est tellement gros qu’on a peine à croire qu’ils ne jouent pas un peu…

Comme ce grand brun, choisi pour participer à un spectacle donné par Messmer en avril au Théâtre Marcellin-Champagnat, à Laval?: malgré sa performance convaincante (il étendait de la crème solaire sur une déesse invisible sans maillot de bain dont on devinait sans peine les mensurations), il est disparu à l’entracte. «?Je voulais vraiment monter sur scène. Mais j’étais hypnotisé à seulement 60 %. J’ai décidé de ne pas faire la deuxième partie?», m’a-t-il expliqué quand je l’ai croisé à la sortie.

«?Si on compare l’hypnose de scène avec l’hypnose clinique, les réactions sont amplifiées, a observé le chercheur Jean-Roch Laurence. Ça ne veut pas dire qu’elles ne sont pas réelles, au moins en partie.?»

Le contexte – se retrouver sur une scène ou un plateau de tournage – y est probablement pour beaucoup. José Gaudet, du duo Les Grandes Gueules, qui a cherché avec détermination une araignée dans sa chaussette sur l’ordre de Messmer, sur le plateau de Soirée de clowns, au canal V, le confirme?: «?Il y a un côté de toi qui sait ce qui se passe et un autre qui te dit?: « Fais ça, c’est le temps. » Je me demande s’il aurait pu me faire faire ça si on n’avait pas été à la télé ou devant une foule. Est-ce que l’énergie du live ne vient pas stimuler l’élan de vouloir bien faire?? C’est ce que je fais dans la vie, donner des spectacles?!?»

Pour la comédienne Pascale Montpetit, ça n’a pas suffi. Messmer n’a pas réussi à lui faire croire que la personne déguisée assise devant elle était René Angélil, et elle s’est réveillée?! La nature même de l’hypnose rend les tournages imprévisibles. Mais Messmer ne perd jamais patience, au dire du réalisateur Luc Sirois. «?Il est concentré, il veut que ça fonctionne, mais il a zéro égo.?» À l’entendre, l’artiste a une personnalité bien différente de celle de son personnage Messmer.

Sur le plateau, quand quel­qu’un s’impatiente, c’est plutôt Éric Young. C’est lui qui tient les rênes de l’imposante machine Entourage (qui dirige aussi la carrière d’une dizaine d’autres artistes, dont Peter MacLeod et Jean-Michel Anctil) et jongle avec les décisions d’affaires. La vente de 250 000 billets de spectacle, à des prix variant entre 35 et 60 dollars, a probablement permis d’engranger un peu d’argent, mais Éric Young s’apprête à jouer un sacré coup de poker en lançant le nouveau spectacle de Messmer en France, cet automne. Pour cette mouture, intitulée Intemporel, dont la tournée québécoise ne débutera qu’en janvier 2013, la production délaissera le décor de cabaret pour celui d’un laboratoire futuriste. Après un rodage de quelques semaines en août, à Joliette et à Sainte-Agathe, le Fascinateur s’envolera vers l’Hexagone.

Éric Young a préparé le terrain. En décembre dernier, la chaîne française M6 a diffusé l’émission Messmer, plus qu’un hypnotiseur, dans laquelle il hypnotise quelques vedettes d’outre-Atlantique. L’artiste vient aussi de se produire au Casino de Paris (salle de 1 500 places) dans le cadre d’un festival d’humour.

«?Je ne voulais pas entrer en France avec une salle de 80 places, dit Messmer. Un Fascinateur, il faut que ça arrive big?!?»

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Photo : Robert Etcheverry

«L’hypnose, ça s’apprend!», affirme l’hypnotiste Pierre-Olivier Cyr. Sur scène et à la télé (ici sur le plateau de La vie est un cirque, à TV5), il démystifie cet état. Une approche bien différente de celle de Messmer.

Êtes-vous hypnotisable ?

De 10 % à 15 % des gens peuvent facilement être hypnotisés. Pas qu’ils soient plus crédules que les autres… Ils ont simplement plus de facilité à accéder à cet état modifié de conscience, grâce à trois traits caractéristiques.

«?Ces gens ont une excellente capacité d’imagerie mentale?; ils ont une grande capacité de concentration?; et leur cerveau traite l’information de façon plus automatisée que la moyenne?», explique Jean-Roch Laurence, directeur du Département de psychologie de l’Université Concordia. Ce traitement «?automatique?» de l’information permettrait de répondre aux suggestions de l’hypnotiseur sans que le jugement critique vienne leur barrer la route. «?Quand Messmer nous dit qu’on a peur, on a peur pour de vrai, sans raison?! Et quand il nous dit de danser, les jambes partent toutes seules », témoigne une admiratrice, Mélanie Mador.

De nombreuses expériences d’imagerie cérébrale ont démontré que, sous hypnose, les zones du cerveau associées à la vision et aux sensations sont activées, comme si la personne vivait réellement les suggestions de l’hypnotiseur plutôt que de seulement les imaginer.

Les applications médicales de l’hypnose, comme la maîtrise de la douleur, mettent à profit cette capacité. Depuis qu’elle est devenue allergique aux anesthésiques, Lise Éthier s’est tournée vers un dentiste qui pratique l’hypnose. Le Dr Claude Verreault lui a fait plusieurs interventions sans anesthésique, dont un traitement de canal. «?J’ai visualisé ma gencive devenir un morceau de glace. Je n’ai ressenti aucune douleur?», raconte cette femme de 63 ans, réalisatrice de documentaires et photographe. Durant l’intervention, elle s’est plongée dans les souvenirs d’un voyage en Grèce, comme elle l’aurait fait lors d’une séance de relaxation.

Même si elles ne sont pas assez hypnotisables pour donner un spectacle, la plupart des personnes le sont suffisamment pour bénéficier des applications thérapeutiques de l’hypnose. Seuls 15 % des gens ont une faible capacité hypnotique, selon les tests menés au laboratoire d’hypnose de Concordia.

Le Dr Claude Verreault se vante de pouvoir les traiter eux aussi?! «?Si les tests standardisés ne fonctionnent pas pour eux, il s’agit de trouver la méthode qui leur convient. La motivation du patient est le critère le plus important. Un patient pour qui l’anesthésie est dangereuse est extrêmement motivé?! Notre rôle est simplement de l’accompagner.?»

 

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Photo : Jean-François Bérubé

Après avoir tenter de « magnétiser » la journaliste Catherine Dubé de face, Messmer essaie de dos.


Photo : Jean-François Bérubé

Sans Succès.

Hypnose de scène : ce qu’il faut savoir

L’hypnose de spectacle est associée à des effets indésirables chez un nombre restreint de personnes, qui présentent déjà des fragilités psychologiques. Quelques cas (rares, il faut le dire) ont été documentés dans la littérature scientifique. Un exemple, rapporté dans l’American Journal of Clinical Hypnosis en 2010?: après avoir passé une soirée sur scène, un soldat américain a fait un épisode psychotique?; croyant être un prisonnier de guerre, il a attaqué une collègue et a dû être hospitalisé en psychiatrie.

Sans subir de séquelles à proprement parler, les gens très hypnotisables sont susceptibles de ressentir temporairement des émotions négatives après certains types de suggestions. Rien de dramatique.

«?Je ne pense pas qu’il faut déchirer sa chemise parce que l’hypnose de scène existe, dit Jean-Roch Laurence, directeur du Département de psychologie de l’Université Concordia. Mais il faut se demander si cela vaut la peine, pour amuser la galerie, de causer des problèmes à un certain pourcentage de gens, même s’il est minime.?»

Jusqu’à ce qu’elle soit abrogée, en 1997, une loi interdisait les spectacles d’hypnose en Ontario. Seuls les professionnels de la santé étaient autorisés à utiliser cette technique. Une loi semblable est toujours en vigueur en Israël?; elle vient même de faire l’objet d’une campagne de sensibilisation auprès du grand public.

Rien de tel au Québec. On peut apprendre l’hypnose en quelques fins de semaine dans une école ou un institut, et ensuite faire des spectacles ou ouvrir un cabinet d’hypnothérapeute. Seule la Société québécoise d’hypnose exige de ses membres qu’ils soient d’abord des professionnels de la santé (psychologue, dentiste, médecin, etc.). «?L’hypnose est un outil puissant, comme peut l’être un bistouri?», dit le dentiste Claude Verreault, qui l’utilise pour anesthésier ses patients.

À la fin de ses spectacles, Messmer prend quelques minutes pour s’assurer que ses volontaires vont bien. Une fois le rideau fermé, il les place en cercle. «?Au compte de trois, vous serez libérés de toute suggestion?», a-t-il dit aux vedettes du jour, en avril, au Théâtre Marcellin-Champagnat, à Laval.

Messmer affirme pouvoir compter sur les doigts d’une seule main les moments où il a eu des problèmes. Il se souvient d’une personne sous antidépresseurs qui ne semblait plus vouloir s’éveiller, même après qu’on lui eut mis de la glace dans le cou. Messmer a dû pousser un cri puissant pour la réveiller. «?Elle était si bien dans cet état qu’elle ne voulait plus en sortir?», affirme-t-il.

En spectacle, l’artiste demande dorénavant aux gens sous antidépresseurs ou sous l’emprise de l’alcool de ne pas se prêter aux tests de réceptivité. Aucune mise en garde n’est adressée aux personnes risquant de faire une psychose, comme les schizophrènes, que Messmer affirme pouvoir repérer parmi les volontaires. «?Ça paraît dans leur gestuelle. Je n’en ai jamais eu sur scène.?» Pourquoi ne pas simplement donner un avertissement en début de spectacle, comme le fait l’hypnotiseur Pierre-Olivier Cyr?? «?Les femmes enceintes ainsi que toute personne souffrant d’un quelconque malaise, qu’il soit physique ou mental, doivent s’abstenir de monter sur scène. Avec ce message, la production se dégage de toute responsabilité?», dit l’enregistrement.

«?On ne veut pas faire peur aux gens, répond Messmer. Un avertissement serait une suggestion en soit?! Il peut créer un état d’angoisse et encore plus de problèmes, notamment avec les hypocondriaques.?»

Fait à noter, les personnes les plus réceptives peuvent être hypnotisées sans même monter sur scène. C’est ce qui est arrivé à Nathalie Fontaine lorsqu’elle a assisté au spectacle au Centre Bell. En deuxième partie, ses yeux se sont fermés sans qu’elle puisse les rouvrir, et elle s’est mise à donner le spectacle dans sa section. «?Mon corps vivait ce que Messmer suggérait et mon esprit s’était fait à l’idée que je faisais une folle de moi devant les gens qui m’entouraient?», raconte la jeune femme. Un hypnothérapeute est venu l’éveiller, mais deux minutes plus tard, elle continuait malgré elle. Médusée par ce qui lui est arrivé, elle a beaucoup aimé sa soirée, mais se demande si elle retournera voir l’hypnotiseur en spectacle…