Culture

Les enfants lumière

Extrait du roman Les enfants lumière, par Serge Lamothe, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Les enfants lumière, par Serge Lamothe

SELENA

 

Que nous devions obéir à toutes les lois, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, est une invention récente.
Mahatma Gandhi

 

Il y a maintenant trois jours que Selena est partie, son sac à dos sur l’épaule, vêtue de son éternel kangourou. Elle n’a rien dit en franchissant la porte de notre refuge. Elle a seulement relevé sa mèche de cheveux d’un air excédé et m’a lancé ce regard noir que je lui connais bien et qui me fait sentir chaque fois comme la dernière des lâches.

         Au-dessus du centre-ville, les hélicos sont stationnaires. Ils se relaient environ toutes les deux heures. Les sirènes hurlent de tous les côtés et ne s’arrêtent que pour de très courts moments, contribuant ainsi à maintenir le climat de tension qui, d’un point de vue stratégique, doit absolument prévaloir.

         Depuis que la Maison Universelle d’Amour, de Justice, de Prospérité et de Paix a lancé son appel à la désobéissance civile, plusieurs centaines de milliers de personnes ont dû être évacuées. Des quadrilatères entiers ont été rasés par les flammes. De nombreux incendies font toujours rage, en particulier dans les quartiers du centre et du sud de la ville où les pompiers refusent désormais d’intervenir. Il leur a été demandé de concentrer leurs efforts dans les quartiers de l’ouest, afin de protéger les demeures cossues des sympathisants du régime, qui n’ont pourtant jamais été menacées depuis le début de la crise.

         Je m’inquiète pour Selena. Trois jours et bientôt quatre nuits, maintenant, que je suis sans nouvelles d’elle. D’habitude, elle rentre au matin, fourbue, le corps couvert d’ecchymoses, les cheveux poisseux de sang, parfois ; mais au moins elle rentre. Je peux l’étendre sur la paillasse, la laver, la panser, m’assurer qu’elle avale quelque chose et qu’elle se repose un peu avant de retourner au front.

         Il y a des chiens dans l’immeuble d’en face qui hurlent comme si on les écorchait vifs avec un tout petit canif mal aiguisé. Combien sont-ils ? Ce cauchemar dure depuis des jours. Je n’en dors plus.

         Si Selena était là, si elle me voyait ainsi, tremblante, recroquevillée dans un coin de la pièce, elle me traiterait de mauviette. Ou peut-être qu’elle ne dirait rien. Peut-être qu’elle se contenterait d’attraper son masque, son écharpe et ses gants, de les jeter au fond de son sac et de repartir en claquant la porte.

         L’armée a été appelée en renfort quelques jours après le début du conflit. Les militaires se sont déployés rapidement ; mais jusqu’à maintenant, ils ne sont pas intervenus. Ils se contentent d’encercler la ville et de construire les camps dans lesquels on devrait sous peu entasser pêle-mêle les réfugiés et les détenus.

         Des troupes de mercenaires engagés par les patrons du cybercapital sillonnent la ville depuis plusieurs jours dans des camions banalisés qui portent le nom d’une poissonnerie bien connue. Les poissons qu’ils transportent d’un carrefour à un autre ne sont pas très frais. À dire vrai, ils puent. Ils portent des casques, des gilets pare-balles et sont armés jusqu’aux dents. Plusieurs témoins affirment les avoir vus user d’intimidation envers les populations les plus vulnérables, procéder à des arrestations arbitraires et commettre des méfaits; mais ils jouissent apparemment de l’immunité présidentielle et demeurent intouchables.

         Dans l’immeuble d’en face, tandis que j’écris ces lignes, les chiens s’égosillent à n’en plus finir. Qui peut bien habiter là? Quelle espèce de maniaque? On ne voit jamais personne dans cet édifice aux façades couvertes de slogans haineux. Ces chiens sont increvables. Ils hurlent comme si on les plongeait très lentement dans un bain d’acide. Plus je les entends couiner et hurler, moins je suis certaine que ce soient des chiens. C’est insupportable. Quelqu’un va-t-il enfin se décider à mettre fin aux souffrances de ces créatures ?

         Selena saurait quoi faire. Elle saisirait la barre de fer qu’elle garde planquée près de la porte ; elle traverserait la rue comme l’éclair, entrerait dans l’immeuble et donnerait la raclée qu’ils méritent à ces tortionnaires dégénérés.

         Mais pour l’instant, Selena a d’autres chats à fouetter.

         Depuis le milieu de la nuit, sur l’ordre des miliciens, les insurgés ont commencé à se disperser. Le scénario se répète chaque soir depuis le début de la crise. Du haut de la montagne, ça ressemble à une immense main. Une main de lumière. Elle irradie du centre de la ville vers les banlieues.

         Comme toujours, au cœur de l’action, quelques milliers d’insurgés résistent. Ils ne le savent pas encore, mais ils seront bientôt cernés de toutes parts. La cavalerie a chargé trois fois depuis le début de la nuit. Quelques noms se sont ajoutés à la liste des martyrs. Beaucoup de blessés. Parmi eux, des journalistes, des personnes âgées, des enfants et quelques observateurs étrangers. Les insurgés les mettent à l’abri dans les halls d’immeubles aux vitrines fracassées. Après s’être aspergé d’eau le visage et les yeux, ils remettent leurs masques et retournent aux barricades.

         Les slogans fusent de partout. Les insurgés les scandent en martelant sur tout ce qui leur tombe sous la main. Ce sont des formules à la fois simples et créatives, souvent injurieuses. La plupart de ces slogans réclament la fin du turbolibéralisme et l’abolition du cybercapital, d’autres exigent que le Président à vie soit destitué et mis en accusation.

         Pendant que les insurgés se font matraquer, la télévision d’État rediffuse un discours du Président: il y vante les mérites de la déréglementation en matière d’environnement, la vigueur de notre industrie minière, et dénonce, du même souffle, les débordements antipatriotiques qui ont cours dans les rues de la capitale. Ce sont ses propres mots.

         Je pense à Selena. Où est-elle, maintenant ? Sûrement sur le front le plus avancé, le plus exposé et le plus explosif. Je sais bien que je ne devrais pas m’inquiéter. Selena sait ce qu’elle fait. Elle l’a toujours su. Mais je tremble quand même pour elle, comme pour compenser sa témérité de bouledogue, et parce que je sais qu’elle ira jusqu’au bout, même si cela veut dire qu’elle ne reviendra peut-être jamais.

 

Au bout des grandes artères, des barrages ont été érigés. Les milliers d’insurgés qui marchent vers la périphérie ne peuvent encore les voir, mais un peu plus loin, derrière les lignes ennemies, des véhicules lourds, sans doute destinés au transport des détenus, attendent sous escorte armée.

         Du toit de l’immeuble, je peux voir les réfugiés. La plupart semblent épuisés. Les enfants et les personnes âgées qui les accompagnent constituent des proies faciles pour les forces répressives. Les plus alertes se faufilent entre les mailles du filet policier, mais certains, même parmi les plus agiles, sont capturés, matraqués, menottés et emmenés avec les autres. Ils seront tous bientôt encerclés et repoussés vers les camions banalisés qui les mèneront au camp.

         Là-bas, au centre-ville, plusieurs insurgés sont déjà informés du gigantesque coup de filet perpétré en périphérie. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Au bout d’un moment, au cœur de l’action, les tirs cessent et les gaz commencent à se dissiper. Il y a alors cet instant de pure beauté, tandis que les insurgés et leurs oppresseurs se regardent les yeux dans les yeux. On entendrait une mouche voler, s’il n’y avait, recouvrant tout d’un incessant bourdonnement, les battements sourds des pales des hélicos qui continuent de braquer leurs projecteurs sur la foule.

         Soudain, quelqu’un hurle dans un porte-voix des paroles indistinctes. C’est un ordre de dispersion, mais cela ressemble davantage à un cri de guerre. Comprenant d’instinct qu’on annonce une nouvelle charge de la cavalerie, les insurgés resserrent les rangs. Selena est parmi eux. Elle a ramassé un pavé à ses pieds. Elle s’est penchée et l’a pris dans sa main, comme s’il avait toujours été là, ce pavé, comme s’il avait attendu tout ce temps que Selena s’en empare et que, dans sa rage et sa soif de liberté, elle le lance en direction des miliciens. Mais elle reste là, avec son cœur éventré de bête féroce, de l’espoir plein les mains. De toute sa vie, jamais elle n’a ressenti autant de haine. Toute la haine du monde, depuis le fond des âges, remonte en elle. Son corps et son esprit sont concentrés, tendus dans ce poing brandi en direction des gnomes de la force répressive.

         Il n’y a pas d’issue. Tout le monde s’attend à un dernier assaut qui laissera derrière lui des rivières de sang. Mais il se produit alors un événement inouï: une fillette d’à peine huit ans s’avance en tapant sur un petit tambour d’un rythme lent et solennel. C’est un battement de tambour un peu maladroit au début, mais qui prend vite de l’assurance.

         Derrière Selena, la foule s’écarte pour laisser passer la fillette aux cheveux roux et bouclés, au visage couvert de taches de rousseur. Elle porte une salopette de jeans maculée d’huile de vidange, chausse des bottes de caoutchouc jaune et marche fièrement en battant la mesure sur son tambour avec un ustensile de cuisine. Quand elle passe près de Selena, elle lui décoche une œillade et il n’en faut pas davantage pour que celle-ci abaisse son bras et laisse glisser le pavé de sa main vers le sol. Elle reste là, les bras ballants, tandis que la petite marche vers les rangées de miliciens en armure et que la foule retient son souffle.

         Certains miliciens commencent à matraquer leur bouclier en cadence, sûrement dans l’espoir d’intimider l’enfant ; mais ils sont estomaqués par l’aplomb de la fillette qui s’avance vers eux et que rien ne semble pouvoir arrêter. Décontenancés, ils cessent un à un de marteler leur bouclier et l’on n’entend bientôt plus que le tambour de la petite.

         Selena est sur le qui-vive. C’est une panthère prête à bondir. Elle a la connaissance de ces choses : elle sait que tout peut arriver. Elle prend sa décision sans le moindre temps de réflexion, comme si elle était née pour vivre ce moment: elle se consacrera à la fillette au tambour, elle veillera sur elle comme une lionne sur sa lionçonne. Selena emboîte aussitôt le pas à la petite et toise les miliciens du regard.

         Il se produit alors une chose qui aurait été impensable il y a une minute : lorsque la fillette au tambour se retrouve nez à nez avec un premier milicien, celui-ci fait un pas de côté pour la laisser passer. Un second fait de même, puis un troisième… Le quatrième va jusqu’à se courber légèrement comme pour tirer sa révérence devant cette petite tête rousse; même les chevaux s’écartent d’instinct sur son passage. Bientôt, les boucliers tombent : plusieurs miliciens les abandonnent sur la chaussée et enlèvent leurs casques.

         Les insurgés comprennent ce qui est en train d’arriver, et que cela tient du miracle. Des cris de liesse se répandent à travers la ville. La petite rouquine au tambour mène la marche avec Selena qui chemine dans son ombre et protège ses arrières. Des milliers d’insurgés les suivent, bientôt rejoints par les miliciens.

Le palais présidentiel se dresse au bout du boulevard, sombre forteresse où règne désormais le chaos. Ils y seront bien avant le matin. Pour le régime turbolibéral, ce sera le commencement de la fin.

 

La suite dans le livre…