Culture

Tout pour le LOL

Une petite clique d’artistes et d’humoristes aux créations trash sévit sur Internet. Ne connaissant pas la censure, ces nouvelles stars du Web québécois veulent faire rire. Et choquer. Leurs admirateurs en redemandent. Esprits chastes s’abstenir.

Tout pour le LOL

Une ruelle montréalaise, la nuit. Un flic tabasse un homme qui vient de vomir des litres de lait. Gros plan sur son visage, qui se penche amoureusement sur la victime, inerte sur l’asphalte. Un mince filet de lait coule entre les lèvres du policier, une berceuse accompagnant la scène.

Bienvenue dans l’univers déjanté de Jay St-Louis et de Gab Roy ! Ces deux amis sont les vedettes de l’heure sur le Net québécois, où leurs délires humoristiques sont suivis par des milliers d’internautes.

Et ils ne sont pas seuls. Tabuu Broadcast, Matthieu Bonin ou Cyynpute ont tous leurs hordes d’admirateurs. Sketch scatologique, langage vulgaire ou opinion indéfendable, rien n’arrête ces « artistes » montréalais dans leur chasse aux clics.

Ces mal élevés du Web sont les dignes descendants, en moins éclaté, des Jackass, ces casse-gueules américains qui sévissent depuis la fin des années 1990. Ils sont dans la lignée (sans en avoir toujours le talent) des Rock et Belles Oreilles, des Bougon et autres Mike Ward, et ont un lien de parenté, pour l’aspect artisanal de leurs capsules, avec les Têtes à claques.

Le nombre de visionnements laisse pantois. Certaines des vidéos de Camille Piché-Jetté mettant en scène son personnage de Cyynpute ont été vues 170 000 fois, et le nombre de visiteurs uniques sur la page Web de Gab Roy peut atteindre, mensuellement, 150 000 !

Née dans l’esprit de Mathieu St-Onge, 30 ans, Madame Coucoune est une vieille femme à la libido explosive, qui distille des « conseils » dans ses vidéos : comment se faire une infusion de « cacafé », comment transformer un inoffensif ours en peluche en gadget sexuel (avec des ciseaux et de la viande à fondue…).

« J’adore créer un malaise, une des réactions les plus intéressantes en création », dit l’humoriste, diplômé de sciences politiques et communications. Déguisé et maquillé en Madame Coucoune, le visage barbouillé de blanc et de rouge à lèvres, il dégoûte et dérange.

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Mathieu St-Onge vit de sa peinture, inspirée des têtes de Turc de vidéos virales. Et une pièce de théâtre dort dans ses tiroirs. Le Web, dit-il, lui permet de faire « la première niaiserie qui lui passe par la tête ».

Toute la nuance entre un humoriste professionnel et un amateur est là, selon Nicolas Boucher, directeur de programmation des galas Juste pour rire et professeur à l’École nationale de l’humour. « Les amateurs se disent : on a un bon flash, faisons-le ! Est-ce qu’il y a un marché pour cela ? Oui. Est-ce que ça veut dire que c’est bon ? Non. »

Les jeunes ne cherchent pas du contenu vulgaire à tout prix, poursuit Nicolas Boucher. Mais ils sont souvent séduits par la limite de l’acceptable, et le malaise est un puissant agent comique pour eux. « Ils aiment beaucoup l’idée de voir des choses que leurs parents n’apprécieraient pas. » Les Cyniques, ce groupe qui a régné sur l’humour québécois dans les années 1960, étaient eux aussi mal perçus par les parents de leur public, rappelle-t-il.

« Plus la société est permissive, plus il faut aller loin pour choquer », dit Lucie Joubert, professeure au Département de français de l’Université d’Ottawa, qui s’intéresse aux théories de l’ironie et de l’humour. La vulgarité vient de la facilité et du confort, ajoute-t-elle. « L’outrance, c’est payant, dans la mesure où l’attention que l’on recherche est assurée. Recourir à l’abject, c’est flirter avec le nihilisme. Il n’y a plus de valeurs qui tiennent. »

Mathieu St-Onge, l’homme derrière Madame Coucoune, en convient : le Web crée une distorsion du réel, ce qui provoque des aberrations sur le plan moral. Par exemple, cette vidéo reprise en boucle sur le Web, où l’on voit un vieillard accusé d’inceste, qui a dit devant les caméras de TVA, en 2008, n’avoir jamais abusé de ses filles, « excepté une fois, au chalet ». Des internautes en ont fait de nombreuses parodies. Dont une où, sous une photo de Jean Charest, il était écrit : « Je n’ai jamais reçu d’enveloppes brunes, excepté une fois, au chalet. » « Rares sont ceux qui se choquent lorsqu’ils voient une telle parodie », dit Mathieu St-Onge.

Âgé de 32 ans, papa de deux enfants, Gab Roy est très populaire auprès des 15-25 ans. Dans ses premières capsules Mon point de vue, son langage cru donnait le ton à ses cinq minutes d’opinion. Il peut aujourd’hui défendre les syndiqués de Couche-Tard… ou déraper : un personnage de pédophile qui clame son amour pour une enfant lors d’une représentation théâtrale, une invitation dans son blogue à tabasser un homosexuel pour lutter contre l’homophobie…

Peut-on rire de tout ? « Fuck, oui ! Je m’en fais un devoir ! »

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Ses détracteurs accusent Gab Roy de sexisme, de racisme, d’intimidation. « Certains de mes fans sont très intelligents, d’autres complètement débiles. Dois-je abaisser le niveau de mon humour pour les débiles ? » rétorque l’humoriste. Il n’anime pas une émission pour adolescents, rappelle-t-il, mais gère un site Web indépendant, « qui vise à faire rire des gens comme moi, qui comprendront le deuxième degré de mes blagues ».

Une telle tribune comporte son lot de responsabilités, croit Nicolas Boucher, de l’École nationale de l’humour. « On ne peut pas tout dire sous prétexte que c’est du deuxième degré ! »

Yanick Farmer, professeur d’éthique et de communications à l’UQAM, estime que Gab Roy se déresponsabilise facilement : « N’importe quel communicateur doit prendre conscience de l’influence qu’il a sur son public, surtout si c’est un jeune public, comme celui de Gab Roy. » Il faut accepter, dit-il, que des tabous soient malmenés au nom de la liberté d’expression, mais aussi s’interroger sur ce qui est compris, sur l’ambiguïté possible du message.

Julien Day, blogueur de 26 ans, fait partie de ceux que la « méthode » Roy hérisse. Dans un billet ayant pour titre Gab Roy est dangereux, publié sur sa page Web en 2011, il l’accuse d’encourager l’intimidation. Vrai, Gab Roy publie des billets de blogue qu’il intitule Cyber-intimidation, dans lesquels il ridiculise des admirateurs. « Gab Roy, c’est le gros gars qui intimide dans la cour d’école, avec ce qu’il appelle son « armée de trolls » : de jeunes adolescents influençables, qui prennent tout ce qu’il dit au premier degré, dit Julien Day. Et si on ose le critiquer, on est inondé de messages haineux. » Il a lui-même connu le raz-de-marée d’attention qui va de pair avec la mention du nom de Gab Roy.

Pareillement, Cyynpute est devenue populaire parce qu’elle incarne la petite brute de son école, l’intimidatrice, et que c’est libérateur de pouvoir rire d’elle, croit la créatrice du personnage, Camille Piché-Jetté, 16 ans.

Cyynpute est une adolescente vulgaire qui sait à peine aligner deux mots sans les ponctuer d’un juron ou d’un anglicisme. Dans la vraie vie, sa créatrice est très éloignée de son personnage décadent et hypersexué : elle cite, parmi ses auteurs préférés, le philosophe québécois Gaétan Soucy et l’écrivaine d’origine hongroise Agota Kristof. « Les gens ont peur que Cyynpute puisse exister réellement », dit Camille Piché-Jetté en riant.

La jeune femme insiste sur l’aspect caricatural de Cyynpute, mais précise que sa façon de parler est caractéristique d’une partie de sa génération. « Je cherche à sensibiliser les gens par l’humour, à dénoncer certains comportements, et cela passe toujours mieux par le rire ! »

Ses vidéos aux titres poétiques – Fuck les stéréotypes! ou Mon ex stun esti dtrou dcul – tranchent avec sa récente initiative : Camille Piché-Jetté vient de créer une chaîne YouTube, TheWebHomo, où elle invite les jeunes gais et lesbiennes comme elle à y parler de leur sortie du placard.

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Pour sa part, Jay St-Louis déniche sur Internet des vidéos de purs inconnus, qu’il agrémente de commentaires vulgaires. Ces vidéos remaniées, à la facture léchée, enregistrent en moyenne 35 000 visionnements chacun. Zoofest et Loto-Québec ont commandé au créateur de 27 ans des vidéos publicitaires, dans l’espoir que son ton particulier et son sens de la formule en fassent des pubs virales.

Jay St-Louis refuse les étiquettes. « Les gens ont de la misère à définir ce qu’on fait. Est-ce de l’humour, du blogue, de la vidéo ? On est des webstars ! »

Choquer pour choquer n’est pas son objectif, assure Jay St-Louis, dont le métier détonne dans sa famille, composée d’ingénieurs et de comptables. Son but est de faire rire, même s’il reconnaît que l’humour de sa génération est souvent en équilibre sur la mince ligne entre le drôle et le grotesque. « J’essaie de promouvoir une sous-culture Web qui nous ressemble. Si un kid de 14 ans se branche sur Internet et que l’offre francophone n’est pas là, nous allons avoir un problème pour ce qui est de notre langue et de notre identité. »

Louise Richer, directrice de l’École nationale de l’humour, serait bien embêtée d’analyser ces sketchs un peu tout de travers. « Ce sont des phénomènes Web, on ne peut pas voir ça comme des produits artistiques ! » Elle croit que les Olivier savent récompenser l’humour irrévérencieux lorsqu’il est bien fait : Contrat d’gars, websérie plutôt vulgaire, a remporté le prix de la meilleure capsule deux années de suite. « Il y avait là une réelle facture de réalisation, une originalité, de bons textes. Ce n’était pas seulement du premier degré… »

Des webséries comiques, soutenues par des noms connus, voient aussi le jour. Vidéotron lançait en 2010 Illico Web, avec du contenu exclusif pour ses abonnés télé. On y trouve des séries humoristiques, comme Offre d’emploi, Mr. Ramesh ou Devenir expert en 3 minutes. Sympatico produit la websérie Hors d’ondes, parodie des coulisses d’une téléréalité. V s’est aussi lancé dans l’aventure du Web humoristique avec des créations comme Contrat d’gars ou 11 règles. MSN héberge les capsules Fiston, de Jonathan Roberge. Et Tou.tv diffuse quelques webséries humoristiques, outre En audition avec Simon, dont Le stage de Kassandra et Lecouple.tv.

Ils ont beau réclamer la liberté absolue du Web, les impertinents ne seront pas éternellement sans contraintes. Jay St-Louis et Gab Roy ont récemment participé à une publicité nouveau genre – pour la voiture Scion iQ – commanditée par la boisson énergisante Rockstar, en filmant leur road trip vers Toronto. Gab Roy a par ailleurs tourné une capsule pour le Directeur général des élections en août dernier, afin d’inciter les jeunes à aller voter (voir ci-dessous).

Camille Piché-Jetté, dans ses rêves les plus fous, se voit humoriste (« un truc à la 3600 secondes d’extase », avec Marc Labrèche).

Mathieu St-Onge, qui incarne Madame Coucoune, avoue être prêt à s’adoucir pour s’offrir une plus large audience.

Les cowboys du far Web s’apprêteraient-ils à s’assagir ?