Culture

Le Compostelle autochtone

Créée par le Dr Stanley Vollant, vedette montante des Premières Nations, l’expédition Innu Meshkenu traversera en cinq ans les 11 communautés autochtones dispersées entre le Labrador et l’Ontario. Cette grande marche spirituelle et éducative est aussi devenue un parcours initiatique…

Photo : Innu Meshkenu

Les écoliers de la réserve attikamek d’Obedjiwan, en Haute-Mauricie, ont déserté leur salle de classe pour se joindre aux centaines de personnes venues assister au départ de notre expédition. Raquettes aux pieds et tirant nos traîneaux, nous peinons à nous frayer un chemin à travers la petite foule massée aux abords du réser­voir Gouin, cette mer intérieure deux fois plus grande que le lac Saint-Jean. Dans une atmosphère à la fois festive et recueillie, tous veulent saluer l’âme de notre groupe, l’instigateur de cette grande randonnée, le Dr Stanley Vollant.

Le chef de la réserve, Christian Awashish, et quelques villageois étirent leurs adieux jusqu’à la pres­qu’île du réservoir. Devant nous s’étend le désert blanc, une route de neige de 293 km. La véri­table aventure peut commencer.

Ce beau périple, c’est Innu Meshkenu (le chemin innu), une grande marche spirituelle et éducative, inspirée du chemin de Compostelle. Un pèlerinage par étapes étalé sur cinq ans, qui traversera les 11 nations autoch­tones disséminées entre le Labrador et l’Ontario.

Pour cette quatrième étape – 15 jours en territoire attika­mek -, le Dr Vollant, un Innu de Pessamit, sera accompagné par deux autres Innus, 30 Attikameks… et moi.

J’ai rencontré Stanley Vollant pour la première fois en 2008, pour un reportage dans L’actualité. Précédé de sa réputation de premier autochtone au Québec à avoir obtenu un diplôme de chirurgien – en 1994, à l’Université de Montréal -, il militait pour une meilleure représentation des Premières Nations dans les facultés de médecine canadiennes. Un programme a certes porté quelques fruits depuis, mais il bute sur le manque de candidats. Seulement 8 % des autochtones obtiennent un diplôme universitaire, contre 23 % pour l’ensemble de la population du Canada… Et ce n’est qu’une des difficultés que vivent les autochtones du Québec. Les 6 700 Attikameks, par exemple, concentrés pour la plupart dans les réserves d’Obedjiwan, Wemotaci et Manawan, connaissent depuis 30 ans une forte croissance démographique. Mais aussi la violence familiale, la toxicomanie et le suicide.

Sa marche Innu Meshkenu, le Dr Vollant, 47 ans, l’a d’abord imaginée pour inspirer les jeunes des différentes communautés rencontrées le long du parcours. Pour leur donner envie de rêver et d’aller au bout de leurs ambitions. Mais c’est vite devenu un parcours initiatique…

Le tiers des marcheurs qui s’apprêtent à traverser la surface gelée du réservoir Gouin, première épreuve de notre traversée entre Obedjiwan et Manawan, sont des femmes. Le plus jeune du groupe a 14 ans, le plus vieux 69. Tous devront affronter le froid, la fatigue – et leurs démons.

Tracy Wabana Awashish, 22 ans, est encore fortement ébranlée par deux tragédies survenues coup sur coup. Sa sœur Alicia, 20 ans, a été retrouvée pendue le 2 octobre 2009 dans le cabanon de la maison familiale. Son jeune frère, Sakiha, 10 ans, est mort deux ans plus tard, le 6 novembre 2011, victime d’un accident de chasse. «?À chaque pas dans la neige, je pense à eux et je prie?», dit la jeune femme aux yeux bleus.

Dans ses prières, Tracy Wabana Awashish s’adresse à Kice Manito, principale divinité attikamek, et à «?Dieu le Père tout-puissant?». Les Attikameks ont été convertis par les colons au catholicisme – et à la langue française, que tous parlent en plus de l’attikamek.

Tracy Wabana Awashish a décroché de l’école à 19 ans. Elle a répondu à l’appel lancé aux Attikameks par le Dr Vollant et s’est jointe à lui pour cette étape. Elle a entrepris cette marche comme une thérapie et franchira la distance malgré la douleur aux jambes et ses ampoules aux pieds.

Peu loquaces, la quinzaine de femmes marchent sans s’arrêter. Plusieurs prient pour la guérison d’un être cher ou vivent un deuil. Entre autres Nathalie Dubé, d’Obedjiwan, qui porte au bout de son bâton de marche un drapeau sur lequel est imprimé le visage de son frère, mort l’été dernier en forêt. Ils cueillaient des bleuets ensemble lorsque son cœur s’est arrêté. «?Il aimerait être avec nous en ce moment?», dit-elle.

Les premiers jours de notre randonnée sont un cauchemar pour six jeunes décrocheurs de 14 à 17 ans, qui tentent depuis des mois de cesser de consommer de la drogue. Ce périple est pour eux «?une bonne occasion de commencer à se reconstruire?», me dit Aurèle Dubé, éducateur spécialisé au Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté Mamo, à La Tuque, qui les encadre. Alors que nous marchons dans la vallée de la rivière Manouane, il ajoute?: «?Ils ne comprennent pas ce qu’ils sont venus faire ici et ils souffrent. Je leur dis de faire un pas à la fois et de ne pas penser à la distance qui reste à faire. Sinon, le découragement les gagne.?»

Le thermomètre oscille entre 0° et 30° au-dessous de zéro, la neige ralentit nos pas. Bien avant l’aube, le réveil sonne dans toutes les tentes. Après le déjeuner (à 7 h), tout le groupe se réunit autour du feu, dans un grand cercle, pour réciter une prière bilingue, en français et attikamek.

Partis chaque matin à 9 h, nous marchons jusqu’en fin d’après-midi – 15 km la plus petite journée, 26 la plus longue. Les retardataires et les personnes trop épuisées ou blessées sont secourues en motoneige, véhicule qui nous sert d’ambulance, de cargo et de «?coursier?». Au cours des deux semaines, 15 personnes devront être accompagnées jus­qu’au campement. Une seule a abandonné définitivement le groupe, après deux jours?; en revanche, six marcheurs se sont joints à nous en cours de route et ont atteint l’objectif.

 

La grande marche du Dr Stanley Vollant

 

Deux spécialistes du tourisme d’aventure rattachés au Centre des Premières Nations Nikanite (Université du Québec à Chicoutimi), Jean-Charles Fortin et Marc-André Galbrand, assurent l’encadrement et la logistique. Il faut transporter l’équipement pour les campements, mais aussi 1,8 tonne de nourriture. Le financement est issu du programme Québec en forme, du ministère de la Santé et des Services sociaux.

«?Je pense beaucoup à mon père, qui avait ses terres ici?», raconte Réginald Flamand, 45 ans, de Manawan, à environ 75 km au nord-ouest de Saint-Michel-des-Saints, dans Lanaudière. «?Quand je pense qu’il devait transporter tout son matériel sur son traîneau, ça me fait réfléchir sur notre confort. Ces gens-là n’avaient pas la vie facile. Pour nous, c’est le gros luxe?», dit-il en montrant la motoneige chargée d’équipement qui nous double, comme chaque fin d’après-midi, pour aller préparer le bivouac du soir.

La journée a été rude pour tout le monde. Il nous faut pourtant encore monter les tentes, couper le sapinage qui servira d’isolant sous nos lits, répartir le bois de chauffage apporté par les motoneigistes et préparer les repas. Heureusement, les femmes ont prévu les soupers, qui arrivent congelés?: soupe au doré, ragoûts d’orignal, d’oie sauvage et de castor. Le tout agrémenté de banique, ce pain sans levain cuit sur bois que les autochtones dégustent depuis des générations.

Les ancêtres des autochtones ont transmis à leurs descendants une remarquable endurance, sou­ligne Stanley Vollant. «?Malheureusement, aujourd’hui, beaucoup ne prennent pas soin de leur santé et de leur alimentation. Ils consomment trop d’hydrates de carbone et de lipides. Résultat, ils sont sujets à l’obésité, à l’hyper­tension et au diabète, des maladies de « Blancs » inexistantes il y a quelques générations.?»

La marche est, selon lui, une cure quasi miraculeuse. Elle peut être pratiquée par tous, sans frais, en toutes saisons. En prime, elle symbolise un attachement au mode de vie traditionnel des autochtones.

Chez les jeunes du groupe, qui vont mieux après trois jours de marche, une joyeuse compétition s’installe pour arriver le premier au campement le soir et recevoir les accolades de nos accompagnateurs.

Chaque fin de journée, le docteur tient une clinique impro­visée. Il ausculte, panse les plaies, distribue des comprimés et donne des conseils aux marcheurs?: «?Léo­pold, tu dois boire beaucoup d’eau, même si c’est l’hiver et qu’il fait froid.?»

Lors de notre première rencontre, le Dr Vollant m’avait impressionné par sa culture – il peut parler autant de politique internationale que de finan­cement du système de santé ou des Relations des Jésuites, ce recueil de la correspondance des missionnaires envoyés en Nouvelle-France, qu’il a lu intégralement. Mais, aussi, par sa détermination.

 

Tout au long du parcours, le Dr Vollant rend visite aux jeunes dans les écoles afin de les encourager à ne pas lâcher. Il est ici avec des élèves de Wemotaci.

(Photo : Innu Meshkenu)

À la suite d’un deuxième divorce, ce coureur de marathon traversait une grave crise personnelle. Il a même songé à mettre fin à ses jours en 2008. Dans son sous-sol, le canon de sa carabine dans la bouche, il s’apprêtait à appuyer sur la gâchette lorsque son téléphone portable a sonné, affichant la photo de l’appelant?: ses filles, alors âgées de 9 et 10 ans. Il a déposé l’arme.

Il entreprendra peu après un pèlerinage sur le chemin de Com­postelle. Sa randonnée l’amène à méditer sur le sort de son peuple. Une nuit, son grand-père lui apparaît en songe et l’incite à revenir au pays pour donner à son pèlerinage une dimension politique. Après 600 km en France, Stanley Vollant rentre et crée le chemin innu. «?Ce n’était pas un rêve, c’était une vision?», dit-il aujour­d’hui.

Avec sa chevelure terminée en queue-de-cheval, ses yeux noirs et sa peau foncée, le Dr Vollant a l’air de plus en plus «?indien?». Ce n’est pas un hasard si cette vedette montante des Premières Nations est accueillie en héros partout. Le médecin au physique d’athlète répète aux enfants d’être fiers de leur identité et de ne pas lâcher l’école. «?Un jour, je reviendrai ici me faire soigner pour mes articulations, et c’est toi qui seras mon docteur?!?» a-t-il lancé, la veille du départ, à un enfant de l’école primaire Niska, à Obedjiwan, en lui plaçant son stéthoscope autour du cou.

Stanley Vollant se fait un devoir de livrer ce message à un maximum de jeunes. La veille de notre départ, en dépit d’une bron­chite et d’un début de pneumonie qui auraient dû le clouer au lit, ainsi que d’une côte fracturée, il a prononcé cinq conférences dans des classes du primaire et autant à l’école secondaire. Sans compter ses invitations à la radio communautaire et au makokan (festin) donné en son honneur par le conseil de bande d’Obedjiwan.

Son cousin Éric Hervieux, policier innu de Pessamit, accompagne le Dr Vollant depuis les tout premiers kilomètres du chemin innu, à Blanc-Sablon, en octobre 2010. «?Au premier village, il n’y a eu qu’un chien venu à notre rencontre.?» «?Mais c’était le chien du chef?», corrige en riant Stanley Vollant.

Éric Hervieux est le plus en forme d’entre nous?: toujours le premier prêt à décoller le matin, souvent le meneur de la randonnée. Il est surpris par l’ampleur de la popularité du chemin innu, dont la réputation s’étend désormais dans le reste du Canada. «?Ça n’a pas de prix pour les jeunes qui manquent de modèles.?»

Pour l’aîné des marcheurs, William Awashish, entrepreneur d’Obedjiwan, le voyage revêt un caractère historique, sinon sacré. «?Ça ne s’est jamais fait, ce voyage à pied sur le territoire attikamek?», me dit-il la veille du grand départ, devant un ragoût d’orignal, dans le gymnase de l’école secondaire Mikisiw. «?Ça nous donne la chance de relever un défi extraordinaire.?»

L’homme a fréquenté les pensionnats des «?Blancs?» lorsqu’il était d’âge scolaire. Il aurait pu étudier à La Tuque, mais la commission scolaire l’a envoyé à Amos, en Abitibi, pour éviter qu’il ne vienne retrouver sa famille à travers les bois. Pour rentrer d’Amos, il devait faire trois jours de canot depuis le relais ferroviaire. Il ne retrouvait donc les siens qu’en mai et repartait en septembre.

Quelques dizaines d’Attikameks – dont la femme de Wil­liam Awashish, qui a connu le même sort que lui – ont été compensés financièrement en 2011 par le gouvernement fédéral, qui a reconnu que ces écoles visant l’assimilation étaient une erreur du passé.

Le 15e jour, Stanley Vollant n’est pas dans le grand cercle pour la prière. «?Un matin sibérien où le mercure a atteint ¬ 30, note-t-il dans son journal. J’en ai eu pour cinq kilomètres avant de me réchauffer.?» Il s’était levé à 3 h, avait roulé son sac de couchage, ficelé ses bagages sur son traîneau et était parti, seul, en direction de Manawan. J’ai vu sa silhouette s’enfoncer dans la nuit, précédée du faisceau de sa lampe frontale.

Il a marché sans arrêt pour être à 9 h à la porte de l’école pri­maire Simon Pinecic Ottawa, à Manawan. Pile pour la première de ses conférences. Il avait sa petite valise de docteur et beaucoup d’espoir à distribuer.