Culture

Guillaume Corbeil a mille amis et sa pièce « Cinq visages pour Camille Brunelle » commence demain…

Photo : Alexandre Chabot

De son bureau, il voit la table de piquenique dans la cour, des chats malcommodes et un homme qui, pour fumer, extrait presque l’entier de son torse du cadre de la fenêtre de son appartement, et à qui Guillaume Corbeil invente une vie, trente vies. L’écrivain et auteur dramatique a publié un recueil de nouvelles (L’art de la fugue), un roman (Pleurer comme dans les films), une biographie du metteur en scène André Brassard. Dans sa pièce Cinq visages pour Camille Brunelle, il brosse le portrait de jeunes adultes ultraconnectés, réduits à leur profil d’usager, à des amis virtuels, à des pokes et à une profusion de références culturelles pour «taguer» leur existence.

La pièce est une réflexion critique sur la façon de construire son identité à l’ère des réseaux sociaux. D’abord, combien d’amis Facebook comptez-vous ?

Ça va avoir l’air arrangé, mais mon prochain sera le millième. Je crois que je vais en supprimer pour ne jamais atteindre ce cap, qui me fait sentir trop mal. Notre relation au monde est formatée par le spectacle. Internet a permis qu’on ne soit plus seul?: on a toujours un spectateur potentiel. Alors on se montre, de peur de disparaître.

Vous seriez donc atteint du même syndrome que vos personnages, soit celui de mettre en scène votre propre personne ?

Bien sûr que oui. Tout le monde reprochait à Nelly Arcan de dénoncer l’univers de la chirurgie esthétique tout en en profitant, mais justement, elle était la mieux placée pour en parler, parce qu’elle y avait recours. En critiquant ce que l’on connaît de l’intérieur, on évite la banale condamnation.

Quatre [chacun des personnages est désigné par un chiffre, de Un à Cinq] dit à un moment donné, je paraphrase : « Je suis banal, je suis juste moi, mais qui fais semblant d’être quelqu’un d’autre, parce que je veux que vous m’aimiez. » N’est-ce pas un aveu terrible ?

Je me rends compte que j’écris souvent sur le rapport qu’on a à notre propre représentation. Mes personnages sont tout le temps aux prises avec cette impression d’être dans l’antichambre de quelque chose, en attente d’un temps plus grand, qui, bien sûr, n’advient jamais.

Avant de choisir l’écriture, vous avez d’abord envisagé des études de droit…

Qui ont duré trois heures, le temps d’un cocktail de bienvenue à la faculté. Je savais bien que le droit n’était pas ma place. Mais comme j’étais à l’âge de devenir adulte, je m’étais plié à la raison… familiale?: «Fais ton barreau, avec ton argent, tu pourras écrire ce que tu veux.» Quand je me suis inscrit en création littéraire, ma mère m’a déshérité. Puis, j’ai gagné un prix avec une de mes premières nouvelles, et elle a recommencé à me montrer en disant qu’elle m’avait toujours encouragé dans la voie de l’écriture?!

Vous avez fait une maîtrise en création littéraire ; pourquoi avoir eu besoin d’ajouter une formation en écriture dramatique ?

Après la publication de mon premier roman, j’ai brossé un bilan?: est-ce juste ça, la vie?? Faire un job ennuyeux [du sous-titrage] de 16 h à minuit pour pouvoir rédiger le jour un roman qui va toucher 300 personnes?? Comme j’avais beaucoup d’amis qui entraient dans les écoles de théâtre et que je ressentais le désir de créer des choses avec eux, je me suis inscrit à l’École nationale de théâtre pour apprendre le langage scénique.

Que trouvez-vous au théâtre que vous n’avez pas en littérature ?

Une communauté, qui me donne la chance de ne pas angoisser tout seul devant le néant.

 

Cinq visages pour Camille Brunelle, production du Théâtre PÀP, mise en scène par Claude Poissant, Espace Go, à Montréal, du 26 févr. au 23 mars, 514 845-4890.