Culture

René Homier-Roy : «Je suis pour la ventilation extrême!»

René Homier-Roy arrêtera d’animer C’est bien meilleur le matin à la fin de la présente saison. Il roule sa bosse dans le paysage culturel québécois depuis près de 50 ans, mais qui le connaît vraiment ? Pour une rare fois, l’animateur de l’émission matinale de Radio-Canada se met à table !

Photo : Roger Lemoyne

Dans le studio circulent chroniqueurs et invités ; lui, arc de sourcil interrogateur, reste passionnément concentré. René Homier-Roy au micro de C’est bien meilleur le matin : de l’intelligence, de la force de persuasion, du voltage dans l’art de capter son auditoire, le sens du spectacle et de l’efficacité.

Parler est son métier ; il y met sa manière, ses couleurs, ses marottes verbales. Orateur en surrégime, il a un incroyable flow, «comme disent les Chinois» – son expression favorite. Toujours prompt à exercer sa lucidité critique, il profère une parole aussi musclée qu’il affichait jadis un franc-écrire.

Il vouvoie tous ses collaborateurs, fussent-ils de longue date et hors d’ondes. Y voir du respect, bien sûr, mais aussi une façon de garder une distance, de prévenir la familiarité et la connivence. Curieux de la vie des autres jusqu’aux détails croustillants, il tient son intimité cadenassée, qu’on forcera un peu pour cette interview.

Il vient de terminer quatre heures de radio en direct et nous reçoit frais comme un gardon dans son appartement d’Habitat 67, où vous ne seriez pas déçu de passer quelques jours. Par les fenêtres entrent la ville et le fleuve ; sur le sol, les étagères, la table de la salle à manger se dressent des montagnes de livres, de CD, de DVD. Dans sa tenue sombre, comme toujours, égayée par des chaussettes joyeusement voyantes, comme toujours, le matinalier de la Première Chaîne de Radio-Canada, se confiant pour une rare fois, parle de boulot, d’amitié, de vieillesse, de mort et… d’avenir.

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Quinze ans à la barre de C’est bien meilleur le matin vous ont-ils changé ?

Je suis devenu plus souple, moins impatient. Mais, chose la plus importante, j’ai appris à laisser parler. Tu es obligé d’écouter avec beaucoup d’attention, de penser rapidement et de rebondir avec aplomb si tu veux qu’une entrevue, qui dure trois minutes, serve à quelque chose.

Au fil de ces 15 années, je me suis aussi aperçu que je préférais la radio à la télé, alors que toute ma vie j’avais été persuadé du contraire.

Durer, dans ce métier, n’est-ce pas aussi endurer compromis, pressions, compressions ?

L’émission n’a pas eu vraiment à souffrir des compressions que subit Radio-Canada, car la direction considère C’est bien meilleur le matin comme une locomotive de la chaîne, et qu’elle ne coûte pas si cher. Quant aux pressions, je n’en ai jamais vraiment subi. D’ailleurs, si on tentait de m’imposer qui ou quoi que ce soit avec lesquels je ne suis pas d’accord, cela se ferait sans moi.

 

Qu’est-ce que les auditeurs attendent de votre émission : un mode d’emploi de la société ?

Ou simplement un pense-bête de sujets à aborder lors d’un dîner entre amis ! On vit dans une société où l’information pleut : on fait un tri et on creuse, pas autant que d’autres médias peuvent le faire, compte tenu du temps de réaction dont on dispose, mais on creuse tout de même. Les gens qui choisissent de nous écouter le font pour être informés.

Comme le font les auditeurs de Paul Arcand [98,5 FM] !

Mais nos auditeurs préfèrent notre manière. Arcand n’interviewe pas les gens, il les interroge comme au tribunal. Pas chez moi. Ce serait manquer de respect envers ceux qui nous écoutent que d’adopter un ton inquisiteur : il est 5 h du matin, je n’ai envie d’agresser personne. Faire une montée de lait, oui, lorsque c’est vraiment nécessaire, mais ce n’est ni dans ma nature ni dans le mandat de cette émission d’être toujours accroché aux rideaux.

Quel est le mot qui définit le mieux votre travail : animateur, journaliste, médiateur, relayeur ?

«Passeur» est un mot qui me convient, car il contient la somme de mes expériences : journalisme écrit, direction de magazines, télévision. Pour moi, le journalisme, dont on dit qu’«il mène à tout pourvu qu’on en sorte», mène à pas mal d’affaires pourvu qu’on parvienne à y entrer, à comprendre ses mécanismes.

À ce stade de ma vie, j’ai trouvé mon point d’ancrage, une façon de communiquer qui m’octroie une liberté que je n’avais pas l’impression d’avoir avant, avec pour seule contrainte de me lever à 3 h du matin et de me coucher à 20 h.

Une saprée contrainte tout de même, non ?

J’ai la chance d’avoir un métabolisme qui s’est parfaitement adapté à ce rythme de vie, qui tuerait bien des gens que je connais.

Est-ce qu’on ne choisit pas de poser des questions pour ne pas avoir à se révéler ?

À moins de suivre un script préparé par quelqu’un d’autre, on se révèle infiniment quand on pose des questions. Entre les lignes des questions ou dans le ton sur lequel je les pose, on perçoit la couleur de mon jupon – politique, philosophique, etc.

À l’instar de nombre de vos collègues, possédez-vous un statut Facebook, un compte Twitter ?

Je ne nie pas l’importance des réseaux sociaux, mais je n’y participe pas. J’ai un micro quatre heures par jour, dans lequel je peux dire ce que je veux. Pour une seule personne, c’est beaucoup. J’étirerais l’élastique si j’en disais davantage ailleurs. Il y en a beaucoup qui le font, mais je suis contre l’inutile.

Vous avez toujours été un chroniqueur libre, faisant entendre fermement vos opinions, portant aux nues ou vouant aux gémonies tel ou tel artiste avec la même fougue lexicale. Acceptez-vous qu’on vous critique ?

Il m’est arrivé d’émettre des formulations un peu rêches, mais mes commentaires n’étaient jamais dictés par un esprit vengeur, bête ou agressif. La critique est difficile à prendre, je le conçois, j’ai d’ailleurs reçu ma part. Quand mon émission Mesdames et messieurs [1977] a remplacé celle de Lise Payette, la journaliste télé Louise Cousineau m’a fait un papier épouvantable, disant que Mme Payette devait être pliée en quatorze de rire devant son écran. Même si les cotes d’écoute de l’émission étaient à peu près les mêmes que celles d’Appelez-moi Lise, j’aurais dû refuser de prendre la relève : on ne remplace pas Lise Payette.

Comme on ne remplace pas René Homier-Roy ?

Sylvain Lafrance [alors vice-président de la Radio française de Radio-Canada] m’a dit un jour en ondes : «René, vous quitteriez la radio maintenant, qu’est-ce qui se passerait ?» J’ai répondu : «J’espère qu’il y aurait deux ou trois personnes qui me regretteraient.» Il a répliqué : «Beaucoup de personnes en seraient désolées pendant trois mois, après, ce serait fini.» C’est ça, la réalité.

Reste que ça va être très difficile quand je serai remplacé pour de bon. Car j’adore cette drogue. Quand je ne travaille pas, la shot d’adrénaline me manque. J’ai demandé à mon médecin un jour : «L’adrénaline, est-ce que ça se trouve quelque part ?» Il m’a répondu : «Si vous faites une crise cardiaque, on va vous en donner. Sinon, oubliez ça.» Comme je n’ai vraiment pas envie d’aller jusqu’à la crise cardiaque, je préfère, et de beaucoup, la piqûre du micro.

Pour abandonner, il faudrait que je me sente vraiment très fatigué, ou que Radio-Canada me lâche. Je me ferais une raison dans les deux cas, mais je n’en ai pas envie maintenant, même si ça me permettrait de voyager, ce que je ne fais plus depuis 15 ans.

Y a-t-il un souvenir de votre enfance qui fonde l’homme que vous êtes devenu ?

Un souvenir qui a développé le muscle de l’imagination, si ce n’est l’homme. À une époque où nos parents, qui, après avoir vécu une vie très confortable, ne disposaient de presque plus rien, ma sœur cadette et moi partagions la même chambre, et chaque soir, en nous tenant la main, on se racontait une histoire. Avec toujours les mêmes personnages, à qui on faisait subir toutes sortes de mauvais sorts, et qu’il fallait réchapper le soir suivant. On a joué à ça pendant plusieurs années. Ma sœur a toujours été une sorte de bohème. Moi, je ne le suis pas pantoute, je suis quelqu’un de très routinier et de très rigoureux.

Vous tenez cette rigueur de votre père ou de votre mère ?

Mon père était une sorte de jack of all trades, courageux et très travailleur, mais dépressif. Quand les affaires allaient très mal, ma mère devenait une lionne, au top de sa forme. Mon psy prétend que je tiens ce ressort-là d’elle.

Vous consultez un psychologue ?

Sur la recommandation d’amis, je vois un psy depuis la mort de Pierre [Morin, son compagnon, décédé en juillet dernier]. Je suis quelqu’un de très, très verbal. Souvent, il faut que je dise la chose pour que ma pensée sur elle se précise. Le psy me trouve très distrayant, parce que j’en mets évidemment des tonnes pour me rendre intéressant !

Le psy, donc, à qui je demandais s’il n’existait pas des pilules à prendre ou des exercices à faire pour accélérer le travail du deuil, m’a expliqué qu’un deuil dure environ un an : après le tourbillon effréné de la vague du dessus arrive le ressac de la vague du fond, le nitty-gritty, soit les détails qui peuvent faire mal.

Moi qui suis plutôt asocial, malgré ce que tout le monde peut penser, je fais des efforts de sociabilité. Et puis je dois maintenant m’occuper de ce dont Pierre s’occupait, c’est-à-dire de tout. J’ai appris il y a peu comment effectuer un retrait d’argent avec une carte de débit. Je ne savais pas où était le nettoyeur, et autres choses du genre. J’ai l’impression de grandir, d’acquérir une sorte d’indépendance, de devenir adulte.

Hum, vous étiez légèrement déconnecté de la réalité que vivent vos auditeurs !

Et pourtant, complètement branché sur les affaires du monde, les enjeux, les idées, la culture.

À votre âge, 72 ans, vous pourriez écrire un manuel du «bien vieillir». Quels conseils y trouverait-on ?

Rester curieux. Entretenir sa mémoire. S’intéresser à ce qui se passe. Pour bien vieillir, faut être heureux. Ne pas être riche, mais ne pas être préoccupé par l’argent. Et avoir la santé, bien sûr.

 

Mais il y a bien une ou deux choses qui vous turlupinent dans le fait de vieillir ?

Plein d’affaires, à commencer par le look, la déglingue physique. Par exemple, sur une plage, je me promène maintenant en t-shirt. Mes amis font tous de l’arthrite, qui m’a épargné jusqu’ici. Mais mes épaules ne tiennent plus, je dois faire de la physiothérapie. À part ça, rien de notable, je ne suis pas vraiment plus fatigué qu’avant. À mon âge, si je tombe et me casse une hanche, je suis fait. Il faut que je pense à ça.

Et à la mort, vous y pensez ?

Je ne pense à la mort que depuis celle de Pierre. Je jure que jamais je n’y avais pensé avant. Et si je suis resté jeune, c’est probablement par inconscience. Je n’étais pas tourmenté par cette idée, peut-être encore plus terrifiante quand tu crois, comme moi, qu’il n’y a rien après. Mais si jamais je me rends compte que mon corps ne veut plus, que je suis atteint d’une maladie vraiment désagréable, il existe des solutions. J’ai fait freaker mes amis pendant des années en leur annonçant que j’allais monter sur la terrasse du 30e étage d’un immeuble que j’ai déjà habité et me jeter dans le vide pour mon dernier kick à vie !

Quand deux de ses plus chers amis [Marie-Hélène Roy et Jean-Louis Robillard] meurent dans la même semaine [début décembre 2012], a-t-on plus peur de vieillir seul ?

Je me suis rendu compte non pas que j’allais vieillir seul, mais que j’étais mortel – je sais, ça fait réflexion d’adolescent. J’ai compris que la mort était inéluctable et que ça allait aussi m’arriver, malgré mes belles qualités. J’avoue qu’après Jean-Louis je n’en pouvais plus. J’ai eu la sensation d’être désapproprié de tous mes repères. J’ai beau être résistant, résilient, à un moment donné, j’ai dit : «Câlisse, lâchez-moi !»

En même temps, les amis ne sont pas une garantie de vieillissement heureux. Les gens qui vieillissent mal, c’est en partie parce qu’ils ne ventilent pas leurs émotions, qu’ils gardent tout en dedans. Je suis pour la ventilation extrême !

Où René Homier-Roy ventilera-t-il ses émotions dans cinq ans ? Toujours à la radio ?

Hum, ça m’étonnerait, en tout cas pas aux commandes de l’émission du matin ! Tout ce que je me souhaite, c’est de ne pas être à la recherche de quelque chose pour m’occuper. Qui sait si je ne suis pas Superman et qu’à 85 ans je ne ferai pas encore 20 heures de radio en direct par semaine…

Vous n’envisagerez donc jamais la retraite ?

Si je ne gagnais pas ma vie à faire ce que j’aime, bien sûr que je serais à la retraite et sans doute pas mal moins bien «conservé» que je le suis.

Pour payer mes études, j’ai travaillé un été à la Continental Can, un endroit innommable, mais très payant. Je travaillais de nuit à mettre des feuilles d’étain dans une machine qui les écrapoutissait pour en faire des couvercles de pots de peinture. Une fois, au début de mon shift, je me suis coupé un pouce. Le contremaître ne m’a pas laissé me soigner avant la pause. Cette nuit-là, j’ai saisi deux choses : 1) dans ces endroits infâmes, on est du bétail ; 2) les gens qui travaillaient avec moi allaient faire ça toute leur vie. Je les comprenais parfaitement de ne penser qu’à leur retraite. Pour moi, l’enfer serait d’être réincarné en travailleur de la Continental Can. Avec six enfants.

Qu’est-ce que vous voudriez laisser de vous ?

J’ai voulu être architecte pour finir la cathédrale de Gaudí, bâtir des immeubles dont on ne se remettrait pas ! La trace que je laisserai sera dans les communications, ce que j’ai peut-être pu améliorer là-dedans. Par exemple, qu’on peut travailler à Radio-Canada et avoir un ton très personnel, comme avant moi quelques autres y sont parvenus. Je crains que ce ne soit le peu qu’il restera de moi. À moins que je ne me mette furieusement à écrire et que je produise une œuvre colossale !

J’aimerais aussi qu’on dise de moi que j’étais un homme bon, mais je ne crois pas qu’on le dira, parce que je ne pense pas l’avoir été. La bonté, pour moi, c’est une manière d’amalgame de générosité, d’altruisme, de gentillesse et d’ouverture à l’autre, toutes qualités que je possède, mais à doses vraiment homéopathiques…

Si vous pouviez changer un truc ?

J’aurais beaucoup de cheveux et je les porterais très court. Parce que pour moi, être riche, c’est ne pas le montrer.

Je vous ai déjà entendu prononcer le mot «fuck» en ondes : les «ayatollahs de la langue» de Radio-Canada vous ont-ils semoncé ?

Ça fait très longtemps qu’on ne m’a pas tapé sur les doigts ! La seule chose sur laquelle on revient, c’est mon emploi abusif, paraît-il, de l’anglais. Un sénateur à Ottawa est même allé jusqu’au CRTC pour porter plainte contre mes anglicismes et mon usage de l’expression «comme disent les Chinois», qu’il considérait comme une insulte à la population chinoise. Il exigeait qu’on lui remette tous les enregistrements des émissions que j’avais faites depuis mon entrée à la radio. Je sais bien que les sénateurs ont relativement peu de choses à faire, mais quand même…

Avez-vous le blues du dimanche soir ?

Un peu. Sans doute en souvenir de mes années de pensionnat, quand mon père me ramenait à la «prison» le dimanche soir et qu’il étirait le trajet en passant par la plaza Saint-Hubert. Pendant l’itinéraire, j’avais mal au ventre à mort.

Et s’il ne restait qu’un mot dans le dictionnaire ?

Vivre.

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RHR en dates

1940 Naissance le 5 avril, fils d’Émilien Roy et de Rolande Homier. Deux sœurs ; un frère, trisomique, mort à l’adolescence. Fera des études en architecture et en sciences politiques avant d’opter pour les communications.

1966-1969 Directeur des pages Arts et spectacles du Petit Journal

1969-1973 Directeur des pages Arts et spectacles du journal La Presse

1973 Cofondateur et rédacteur en chef du magazine Nous

1983 Fondateur et rédacteur en chef du magazine Ticket

1983-1989 À première vue, avec Chantal Jolis

1989-1993 La bande des six

1995 Scènes de la vie culturelle

2002-2012 Viens voir les comédiens

2007-2009 On fait tous du show-business, qui deviendra Six dans la cité (2009-2011)

Depuis 1997 À l’animation de C’est bien meilleur le matin

(Photo : Yves Beauchamp/La Presse)