Culture

Vengeance

Extrait du roman Vengeance, par Hervé Gagnon, avec l’aimable autorisation des éditions Hurtubise.

Saint-Jean-d’Acre, 8 novembre 1290

Dans les rues étroites du quartier musulman, Malik essayait de presser le pas sans trop en avoir l’air. Non pas qu’il eût peur de se trouver dehors en pleine nuit. Toute sa vie,

ce voisinage avait été le sien et il s’y sentait en sécurité. Ses amis, ses complices et ses clients ne lui voulaient aucun mal. Ses ennemis le craignaient et savaient qu’il valait mieux ne pas se frotter à lui. Malencontreusement ceux qui pour l’heure le suivaient, paraissaient l’ignorer. Ils se faisaient discrets, mais Malik avait l’oreille fine et l’instinct aiguisé. Il les avait repérés voilà une quinzaine de minutes. Leur présence avait sûrement quelque chose à voir avec ce qu’il transportait. Le fait qu’on le suive ainsi lui démontrait la valeur de sa marchandise.

Après une vie entière à voler des broutilles et des breloques pour les revendre, cette fois, il avait la certitude d’avoir un trésor qui rapporterait gros. À plus forte raison que les objets avaient été découverts à Jérusalem, sous les ruines du temple de Salomon, dans une voûte dont personne n’avait jamais soupçonné l’existence jusqu’à ce qu’une dalle cède sous le poids d’une femme. Heureusement, Malik avait des contacts un peu partout dans la ville trois fois sainte et on l’avait prévenu, tout en gardant la voûte pour empêcher quiconque d’y entrer. Il s’y était rendu aussitôt et ne l’avait pas regretté.

Après avoir grassement récompensé les deux brigands qui lui avaient réservé le premier choix, il était descendu dans la voûte, torche en main. L’espace n’était pas assez haut pour qu’il se tienne debout. Il s’agissait d’un cube en pierres bien ajustées que le poids du sol n’avait pas déplacées. Au premier coup d’œil, Malik avait été désappointé. Puis il avait remarqué le coffre dans le coin. Il s’était accroupi et en avait éclairé la surface couverte de poussière. Il avait soufflé dessus pour découvrir un bois foncé. De l’ébène. Son cœur s’était mis à battre lorsqu’il avait aperçu, incrustées sur le couvercle, douze émeraudes. Une véritable fortune. Il osait à peine imaginer ce que pouvait contenir un coffre si fastueusement orné.

D’un doigt tremblant, le brigand avait touché le coffre, qui était aussitôt tombé en morceaux, trahissant son grand âge. Il s’était empressé de récupérer les émeraudes pour les glisser dans ses vêtements. Si d’autres que lui apprenaient leur existence, sa vie ne vaudrait pas cher. Puis il avait écarté les débris pour en retirer le contenu : deux tablettes recouvertes de caractères d’un genre qu’il n’avait jamais vu.

Perplexe, il les avait examinées dans la lumière de sa torche. Elles étaient manifestement très anciennes et précieuses. Après tout, quelqu’un avait pris la peine, voilà très longtemps, d’aménager cette voûte sous le temple du roi d’Israël pour les abriter dans un coffre serti de joyaux. Il n’avait même pas eu à réfléchir pour déterminer à qui il les proposerait en premier. Après s’être assuré que les émeraudes étaient bien en sécurité dans sa poche, il était sorti de la voûte en affichant un air défait et contrarié.

— Alors ? s’était informé un des brigands.

— Il n’y avait que ces vieilles choses couvertes de gribouillis, avait-il répondu en exhibant négligemment les tablettes. Je pourrai peut-être les vendre pour quelques louis à un infidèle. Mais je vous remercie tout de même de votre aide.

Il avait laissé là les deux hommes pour retourner chez lui et mettre les émeraudes en sécurité. Ces tablettes valaient mille fois plus que les joyaux qui ornaient leur coffre, il en avait la certitude même s’il ne pouvait pas les déchiffrer. Les chrétiens paieraient le gros prix pour les obtenir. Malheureusement, les seuls qui restaient encore dans tout le pays se trouvaient à Acre – et encore, plus pour très longtemps. C’était donc le chemin qu’il avait pris dès qu’il avait été certain de ne pas être suivi par ses complices du moment.

Comme la plupart des brigands, Malik avait trouvé dans la présence des envahisseurs chrétiens une source aussi inespérée que lucrative de profits. Certes, les infidèles n’aimaient guère ceux qu’ils appelaient avec mépris «Sarrasins». La plupart s’étaient croisés non pas par conviction religieuse, mais par appât du gain. Malik avait même entendu dire que tous ceux qui faisaient la guerre au nom de leur Église et de leur pape voyaient leurs péchés remis d’avance et obtenaient une part de tout le butin accumulé. Malgré cela, mis à part leurs prêtres, la plupart étaient des réalistes. Ils avaient compris voilà longtemps qu’il valait mieux entretenir des relations civilisées avec la population locale que la combattre sans cesse. Après tout, la collaboration des musulmans leur facilitait grandement la vie dans un pays qu’ils comprenaient encore mal, même s’ils y étaient établis depuis deux siècles.

De tous les chrétiens, les Templiers avaient toujours été les mieux disposés envers les musulmans. En période de paix, ils les traitaient même avec un certain respect. Comme tous les autres, ils étaient cupides et n’hésitaient pas à tuer et à piller pour obtenir les richesses qu’ils convoitaient. De tous les envahisseurs, ils étaient aussi, et de loin, les plus redoutables combattants. Ils laissaient les champs de bataille jonchés de morts et de blessés, et instillaient la peur dans le cœur de leurs adversaires les plus braves. À la différence des autres chrétiens cependant, ils étaient bien plus que des soldats. Parmi leurs officiers se trouvaient des savants avides de connaissances. Ceux-ci collectionnaient tous les livres et documents sur lesquels ils pouvaient mettre la main, et qu’ils payaient toujours rubis sur l’ongle. Ils s’empressaient de les traduire pour les envoyer en Occident, où la sagesse et la science semblaient être des denrées rares.

La suite ? Dans le livre…