Culture

Ceux qui restent

Le suicide est peut-être une solution permanente à un problème temporaire, comme on se plaît à le dire, mais pour ceux qui restent, cette « solution » engendre ses propres problèmes, qui, eux, risquent de devenir permanents.

Ill : Catherine Lepage
Ill : Catherine Lepage

Quand le père de l’écrivaine manitobaine Miriam Toews a mis fin à ses jours, il était hanté par la conviction de n’avoir «rien fait» de sa vie. Plutôt que de se perdre en conjectures sur les raisons de ce sentiment d’échec, Toews a puisé dans les ressources salvatrices de l’écriture : elle s’est glissée dans la peau de son père pour faire, à la première personne, le récit de sa vie — et elle a découvert en chemin qu’il avait, au contraire, accompli un exploit.

Le parcours de Melvin Toews n’a pourtant rien d’exceptionnel : il a fait des études, épousé une infirmière, élevé deux filles et enseigné à l’école primaire pendant plus de 40 ans. Le miracle, c’est qu’il ait eu une vie normale, alors qu’il souffrait de graves troubles bipolaires. Jamais je ne t’oublierai raconte ses luttes quotidiennes pour maintenir un semblant de cohérence et de cohésion dans son esprit, qu’il compare à «une hutte de bambou au milieu d’un ouragan». C’est un hommage sublime au courage de toutes ces personnes qui, chaque jour, surmontent la difficulté d’être et repoussent vaillamment la tentation de la mort.

Jean-Simon DesRochers s’aventure du côté de la science-fiction pour traiter du suicide dans Demain sera sans rêves. Grâce à une technologie futuriste, il permet aux proches de Marc Riopel, qui s’est enlevé la vie il y a 76 ans dans une maison abandonnée, de remonter le cours du temps et de venir le hanter au moment précis où la vie le quitte et qu’il «tombe à la vitesse d’un caillou dans un océan d’huile». En lui révélant ce que seront leurs vies sans lui — et, aussi, ce que deviendra le monde —, ceux-ci lui font comprendre les conséquences de son geste.

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Mais ces «morceaux d’avenir» semblent de plus en plus familiers au suicidé. Car les témoignages de son frère, de son amie Catherine, malmenée par la vie, ou encore de Myriam, la bonne élève devenue astronaute, ressemblent étrangement à des illustrations de sa thèse inachevée, «une application politique radicale des théories de l’écologie profonde»…

Avec la lucidité intransigeante dont il fait de grands romans, Jean-Simon DesRochers nous force cette fois à ouvrir les yeux sur la pulsion de mort qui anime non seulement les humains, mais l’humanité entière, et à considérer la portée suicidaire de notre inertie aberrante à l’égard des démunis et de l’environnement. Car si ça continue, demain pourrait très bien être sans rêves…

Jamais je ne t’oublierai, par Miriam Toews, Boréal, 272 p., 25,95 $.

Demain sera sans rêves, par Jean-Simon DesRochers, Les herbes rouges, 140 p., 21,95 $.

 

Promenades danoises

Peut-on faire l’expérience d’une ville sans autre guide que nos cinq sens ? C’est le défi que se sont lancé sept touristes qui, durant trois mois, vont explorer la capitale du Danemark. Les nuances de rouge au parc d’attractions Tivoli, le parfum de cuir du château de Christianborg, le chant de la Petite Sirène, le goût salé de la réglisse au chlorure d’ammonium appelée salmiak… En laissant libre cours aux désirs secrets de ses personnages, Marie-Claude Gagnon fait de chacune de ces 15 Marches à Copenhague une escapade riche en découvertes inespérées. (Druide, 146 p., 19,95 $)