Culture

La petite histoire derrière «L’homme», la sculpture d’Alexander Calder

Conçue pour résister à des vents de 200 km/h, L’homme, une sculpture d’Alexander Calder installée dans l’île Sainte-Hélène (face à Montréal), a bien failli être emportée par un vent… de changement. Depuis des mois, les élus municipaux débattaient de la pertinence de déménager l’œuvre monumentale dans la métropole. À la mi-mars, les conseillers ont tranché: L’homme restera à la place qu’il occupe depuis le début des années 1990. Mieux: ils ont encouragé la Société du parc Jean-Drapeau à mettre en valeur la sculpture d’Alexander Calder, l’une des plus imposantes que l’artiste de réputation internationale a réalisées. Au moment de la construction de l’œuvre, le cinéaste Daniel Creusot avait tourné un documentaire sur le sculpteur, qui vivait alors dans la vallée de la Loire, en France. L’actualité lui a demandé de raconter sa rencontre avec l’artiste.

Photo: Jeangagnon/C.C. 3.0
Photo: Jeangagnon/C.C. 3.0

1967. La rue principale de la petite ville de Saché, à une vingtaine de kilomètres de Tours, serpente entre les vieilles maisons centenaires aux toits d’ardoise typiques de la vallée de la Loire.

Avec mon équipe de tournage, nous arrivons chez Alexander Calder. Il nous attend pour participer à un documentaire. Il nous accueille simplement et très gentiment. Il y a quelque chose de gros nounours dans son comportement. Son sourire et sa diction le rendent définitivement sympathique.

Calder parle français, avec un solide accent américain. La voix est profonde, sourde et un peu pâteuse. En plus, il «mange» ses mots. Mais comme il parle très lentement, nous le comprenons très bien et finissons de tomber sous le charme.

Calder est un peintre-sculpteur américain, l’un des plus importants artistes du XXe siècle. Il est l’inventeur, dans les années 1930, de curieuses sculptures abstraites en métal que Marcel Duchamp baptise Mobiles parce que, comme affranchies de la pesanteur, elles peuvent bouger au gré du vent ou être animées par un moteur. Calder est également l’inventeur de sculptures fixes en métal, toujours abstraites et parfois gigantesques, les Stabiles. Montréal possède son deuxième plus grand stabile, L’homme.

Le chef-d’œuvre a été réalisé en 1966 pour l’exposition universelle de 1967, à Montréal. Il a couté 135 000 dollars, soit l’équivalent d’un peu plus de 900 000 dollars actuels. Aujourd’hui, la sculpture vaudrait entre 50 et 200 millions de dollars, selon les estimations. L’homme se dresse, bien visible, pas très loin du fleuve, face à Montréal, dans l’île Sainte-Hélène.

Pour L’homme, tout commence en juillet 1966 quand la société minière canadienne International Nickel Company of Canada, INCO, décide d’offrir à Expo 67 une sculpture monumentale de Calder. L’année suivante, l’œuvre doit accueillir les visiteurs de l’Expo, du 23 avril au 27 octobre.

Il faut faire vite. Calder a cinq mois pour réaliser la gigantesque sculpture. Heureusement, il a dans ses cartons un projet qui correspond à la commande. Calder n’impose qu’une seule condition, que le stabile soit fabriqué en France par l’entreprise métallurgique Biémont de Tours qui réalise toutes ses sculptures en métal.

Depuis les années 1950, Calder a choisi de vivre à Saché où il a fait construire son atelier en plein champ. La petite ville est à moins de 20 km de l’entreprise. Il peut ainsi se rendre rapidement à l’usine pour suivre les études techniques et la fabrication de ses mobiles et de ses stabiles. En général, il utilise essentiellement des tôles de fer, le plus souvent peintes en noir. Afin de valoriser le nickel canadien qu’elle produit, INCO lui demande s’il peut construire le stabile en tôle inoxydable, faite d’un alliage d’acier et de nickel. « No problem », répond le sculpteur.

Six mois après la commande, en janvier 1967, l’entreprise Biémont dresse pour la première fois, dans la cour de l’usine, le chef-d’œuvre de Calder. André Malraux, ministre français de la Culture, assiste à l’événement. J’ai moi aussi l’heureuse chance d’y assister. J’ai été tellement impressionné que j’ai proposé à la Deuxième chaîne de la télévision française de réaliser un court métrage avec Alexander Calder sur la fabrication de ce chef-d’œuvre. Mais le feu vert est arrivé avec un peu de retard, L’homme était déjà démonté et en chemin vers Montréal.

Mais, Calder a accepté de participer au film : «Je fais toujours une maquette. J’ai une idée, alors je prends du papier et un Bic, je dessine puis je reporte sur la tôle. Je découpe la tôle et j’attache tout ensemble. Je modifie. Quand j’ai confiance dans la maquette, je la porte à Biémont, en qui j’ai confiance ».

Après une entrevue dans sa maison et un tournage dans son atelier, nous prenons la direction de l’usine. Patron, ingénieurs et ouvriers nous y attendent. « Au début, avec son accent, on comprenait rien à ce qu’il disait, raconte un ingénieur. Alors il nous dessinait ce qu’il voulait et il nous aidait à l’atelier à découper et à construire, et très vite ça a bien marché. L’homme, c’est son plus grand stabile. Il nous a servi d’essai sur plusieurs points. Ce géant est composé de très grandes plaques d’acier inoxydable. Il faut qu’il résiste au vent. Quand il est dressé, il pourrait traverser l’Atlantique à la voile. On a d’abord construit une maquette au 1/20e et on l’a placée dans une soufflerie. Elle devait résister à des vents de 200 km/h. C’est ce qu’ont demandé les Canadiens».

Dans l’usine, Calder discute avec les ouvriers en train de construire un mobile de 4 m de haut, destiné à un collectionneur privé. Il manque un élément pour rééquilibrer la sculpture. Calder devait apporter le dessin sur papier. Il l’a oublié. Il prend une craie et, sans aucune hésitation, dessine à même la tôle. L’ouvrier prend la plaque de métal, la découpe sous nos yeux. Puis, il perce un trou à l’endroit marqué par Calder. Quelques minutes plus tard, la pièce a pris sa place dans le mobile. Visiblement, l’ouvrier est satisfait, Calder aussi.

Mais revenons à l’ingénieur: «L’homme mesure un peu plus de 23 m de haut. C’est immense et il pèse 40 tonnes. Non seulement il fallait le construire, mais aussi qu’il tienne debout sans s’écrouler sous son propre poids. On a commencé à construire, mais on s’est rendu compte qu’il fallait renforcer la structure et rajouter des renforts et des goussets. Mais ça, ça allait changer complètement l’aspect de la sculpture. Et pour ça, on avait besoin de Calder. Mais il était parti en Amérique à ce moment-là. On l’a rejoint. Il est revenu de toute urgence et, sur place, il a dessiné des nervures et des renforts, et rajouté des goussets. Et ça a tenu».

Et ça tient toujours, près d’un demi-siècle plus tard. Son esthétique a conquis les plus sceptiques, y compris les ouvriers de chez Biémont. «Au début, quand on nous a dit que c’était de l’art, nous, on a bien rigolé. Puis on s’est habitués et je trouve ça très beau maintenant. Surtout L’homme. Je suis très fier d’y avoir participé».

Depuis quelque temps, il était question de la place où le stabile géant serait le mieux mis en valeur. Soit le laisser là où il est, dans l’île Sainte-Hélène, ou bien le déplacer vers un endroit dans la ville même où il pourrait être vu par plus de monde. Lorsque j’ai réalisé ce documentaire, j’étais à mille lieues de penser que je m’installerais à Montréal, que j’y resterais et que j’aurais ainsi le droit de dire mon mot dans le choix d’un nouvel emplacement.

S’il avait fallu la déplacer, j’aurais privilégié le carrefour Parc/des Pins. L’endroit est dégagé et la montagne aurait été un magnifique décor, digne de cette immense sculpture, l’une des plus impressionnantes et des plus belles du XXe siècle.

Daniel Creusot
Documentariste
Membre émérite de l’Association des Réalisatrices et Réalisateurs du Québec