Culture

Maylis de Kerangal : une plume arrache-cœur

Un thriller de 24 heures. Une famille bouleversée par la mort clinique d’un fils adoré. Le dernier roman de l’écrivaine française Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, franchit une frontière. Et laisse le lecteur en état d’arythmie…

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Photo : Hannah Assouline / Opale

Pour beaucoup de parents aux prises avec cette question, la transplantation cardiaque est un sujet pénible : doivent-ils donner le feu vert au prélèvement des organes de leur fils ou fille en état de mort cérébrale ? Pour les romanciers, ce sujet est tout aussi délicat. Enfants fauchés… Familles bouleversées… Gamins qui renaissent à la vie… Les risques de pathos sont réels.

Maylis de Kerangal a su éviter ces écueils dans son remarquable Réparer les vivants (éd. Verticales). Ce roman, sorti en janvier, a déjà récolté deux prix des lecteurs en France, et il serait étonnant qu’il n’obtienne pas de récompenses plus prestigieuses encore. L’auteure, qui a déjà six romans à son actif, a été lauréate du prix Médicis 2010 pour Naissance d’un pont.

Dans Réparer les vivants, tout est vraisemblable : l’accident, le drame familial, le défi médical, etc. La romancière a même assisté à une greffe du cœur. « La restitution du réel n’est pas mon propos, prévient-elle toutefois. Mon but n’est pas que ce soit exact, mais que ce soit vrai. »

maylis-livreL’écrivaine m’a donné rendez-vous dans un café près de chez elle, dans le 11e arrondissement de Paris. Facile de la reconnaître. Elle sourit autant que sur ses photos. Elle a 46 ans, quatre enfants, mais avec son allure débonnaire, elle pourrait passer pour une étudiante. Elle commande un café au lait. Elle en boit à longueur de journée, surtout lorsqu’elle écrit (de 9 h à 18 h), dans sa chambre de bonne transformée en bureau.

C’est une vraie littéraire. Après quelques années à titre d’éditrice chez Gallimard, elle a fondé sa propre maison de littérature jeunesse, les éditions Le baron perché (du titre d’un roman de l’écrivain italien Italo Calvino). Ce qui ne l’a pas empêchée de publier une collection de guides de voyage. Il ne faut pas s’en étonner. Fille d’un capitaine au long cours, elle a grandi au Havre, la plus grande ville portuaire française.

Il ne faut pas s’étonner non plus si Réparer les vivants commence par un accident de la route — les accidents sont souvent à l’origine d’un don d’organe. Facile aussi d’en deviner la fin. L’intrigue est ici secondaire. Ce roman tient plutôt du « thriller sans suspense », dit son auteure. Un thriller ? Tout va très vite. Les personnages — médecins, infirmières, malades — n’ont pas de temps à perdre. L’intrigue, dont l’issue est pourtant prévisible, avance à la vitesse d’une ambulance. Ce qui ne veut pas dire que les phrases sont courtes. Au contraire. La toute première fait 299 mots !

Si ce roman est aussi émouvant, écrit Le Monde, c’est parce que son auteure fait entrer les lecteurs « dans l’intériorité des personnages ». Difficile de ne pas s’identifier à eux, peut-être surtout aux parents du surfeur, qui ont du mal à comprendre que leur fils est en état de mort cérébrale. « Nous sommes ce couple chancelant », résume le critique du magazine L’Express.

Maylis de Kerangal, elle, ne s’est pas identifiée aux personnages, pas même à la mère du surfeur, Simon. C’est seulement après avoir écrit l’ouvrage que l’auteure a remarqué un désagréable parallèle. « Quand le livre a été fini, j’ai constaté que mon fils aîné avait l’âge de Simon, dit-elle. Cela m’a troublée, j’y ai beaucoup pensé. »

L’originalité de ce texte tient peut-être surtout à son style, très travaillé, « comme si elle voulait ne pas laisser l’émotion déborder et brouiller son jugement », souligne Le Figaro. Comment décrirait-elle son style ? Je propose « baroque », terme journalistique un peu fourre-tout quand on ne sait pas décrire une écriture foisonnante. Elle ne rejette pas ce qualificatif d’emblée. « Dans l’idée du baroque, dit-elle, il y a du mouvement. Il y a aussi un côté ciselé, précis. Il y a un désir de vivre inscrit dans un désir physique, sensoriel. En même temps, il y a ce lyrisme, cette poésie, cette poésie de la matière. Je crois que j’écris un peu comme ça. »

Elle a un faible pour des mots aujourd’hui regardés avec suspicion. Son vocabulaire, qui intègre des noms de marques, des mots anglais, des termes techniques, est hétéroclite. « J’aime l’idée, assez égalitaire, de mettre tous les continents linguistiques sur le même pied, explique Maylis de Kerangal. J’aime bien l’idée d’apporter dans ma phrase des éléments considérés comme non littéraires ou disgracieux. C’est un geste qui me plaît. »

Cette façon de parler, en faisant alterner phrases longues et courtes, est aussi sa façon d’écrire. « L’écueil en face de moi serait une phrase étirée à l’infini », concède-t-elle. Donc, elle retranche, épure, peaufine, rature — et recommence. « Je ne suis pas un écrivain du premier jet. Pour moi, la littérature n’est pas de l’ordre de l’intuition inspirée. »

L’épuration à laquelle elle aspire, cette rigueur, tiendrait plutôt de l’impératif moral. « La précision, pour moi, est une éthique qui arrache le verbe au flou. Il faut faire l’effort de ne pas s’abriter derrière “le doute guide ma plume”, “tout est dans tout”, etc. La précision, c’est aussi un enjeu moral. »

L’auteure pourrait dire la même chose de la vraisemblance. Dans la réalité, réunir les proches d’un défunt pour leur demander une autorisation de prélèvement d’organes peut prendre jusqu’à 48 heures. Dans Réparer les vivants, ce processus se déroule en 24 heures, ce qui est peu courant. C’est une liberté que la romancière assume. Mais, précise-t-elle, elle a fait ce choix en connaissance de cause. « C’est parce que je savais que les greffes se passaient en moins de 48 heures que j’ai pu opter pour moins de 24 heures. Pour moi, le rapport au réel est important. »

Elle compare le début de ses romans à des ouvertures d’opéra : ces préludes symphoniques, riches en motifs, annoncent et résument l’œuvre. On aurait tort cependant de réduire ces luxuriantes prémices à leur seule dimension littéraire. « Cela a peut-être aussi quelque chose à voir avec mon manque d’assurance, confie Maylis de Kerangal. Peut-être que je voudrais tout montrer, comme pour dire au lecteur : reste avec moi. Ces quelques pages, c’est l’antichambre du livre. Je veux donner au lecteur envie d’entrer dans la pièce suivante. » Même lorsqu’il s’agit d’une salle d’opération.