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Les bibliothèques scolaires au régime sec

Difficile de ne pas voir dans les propos du ministre Yves Bolduc au sujet des bibliothèques scolaires une froide mentalité d’urgentologue, à laquelle on pourrait répondre qu’il n’y a pas que le corps qui puisse mourir : il y a aussi l’esprit.

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Photo : Getty Images

Ce n’est pas en soi une coupure budgétaire, mais ça en aura tous les effets. Depuis 2005, soit depuis l’adoption par Québec d’un Plan d’action sur la lecture à l’école (PALE), le ministère de l’Éducation soutenait l’achat de livres par les bibliothèques scolaires en investissant un montant X, qui devait être bonifié — pour qu’elles y aient droit — par les commissions scolaires.

Plus précisément, ces dernières se voyaient accorder, par le ministère, 9 dollars par élève, à condition de débourser elles-mêmes 7 dollars.
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Mais voilà que Québec annule cette obligation d’investir de leur côté qu’avaient les commissions scolaires. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs déjà laissé entendre qu’elles allaient faire l’économie de cet investissement.

La réaction est pour le moins vive, non seulement dans les écoles — où on rappelle que les rayons ne sont déjà pas des mieux garnis —, mais aussi dans les secteurs de l’édition et de la librairie, pour lesquels cette nouvelle donne va évidemment se traduire par des pertes financières. L’Association des libraires du Québec et l’Union des écrivaines et des écrivains québécois, entre autres, ont vertement décrié, dans les dernières heures, cette décision que personne n’avait vu venir.

Au-delà du mécontentement des uns et des autres, on peut questionner la manière. Ça ne prend pas la tête à Papineau pour établir que les choix du ministère de l’Éducation relèvent moins d’une analyse réelle de l’état des bibliothèques scolaires et des répercussions qu’aura leur incapacité à acquérir des nouveaux titres pourtant pertinents que du souci de faire une sorte de cadeau aux commissions scolaires, lesquelles se sont beaucoup plaintes, ces derniers temps, des compressions qu’elles ont à gérer.

En leur «donnant le choix» de continuer ou non de verser le fameux 7 dollars par enfant (jusqu’ici obligatoire), le ministère leur dit, en quelque sorte : «Voici un endroit où vous pouvez faire des économies». Avec pour objectif plus ou moins subtil de calmer leur grogne.

Tout cela nous laisse avec la vague impression qu’un dossier aussi fondamental que l’accès des élèves québécois à des bibliothèques dignes de ce nom, attrayantes parce qu’à l’affût des nouveautés, dans tous les domaines, est en quelque sorte l’otage d’une réflexion comptable et de la nécessité de faire une concession tactique.

C’est d’autant plus dommage qu’il a été démontré que cet accès à des bibliothèques scolaires de qualité a des effets profondément bénéfiques.

En octobre dernier, la Fédération des professionnelles et professionnels de l’éducation du Québec publiait un rapport intitulé Enquête sur la situation des bibliothèques scolaires (pdf), qui établit un lien clair entre le développement du goût de la lecture et la maîtrise de la langue, dont on sait qu’elle est problématique, notamment chez les jeunes garçons.

Très critique, le rapport mentionnait entre autres ceci : «Le laisser-aller des commissions scolaires durant les décennies 1990 et 2000 a laissé des traces : une grande partie des bibliothèques souffre d’une absence chronique de mise à jour des collections. Dans l’ensemble, ces dernières sont désuètes, endommagées, peu attrayantes.»

Dans le même rapport, on rappelait l’un des objectifs principaux du PALE, soit la nécessité criante d’améliorer «l’accès à des ressources de qualité sur le plan physique, pédagogique et culturel, et [de] mettre en œuvre une série de mesures pour en assurer l’efficacité.» «Ces dernières, disait-on encore, doivent notamment aider les jeunes à créer un rapport positif à la lecture et à développer les habiletés cognitives et les stratégies qui y sont liées.»

Devant le début de tollé, le ministre de l’Éducation Yves Bolduc y est allé, le 21 août, d’une déclaration qui a peu de chances de calmer le jeu. Soutenant que les bibliothèques visées comptaient selon lui bien assez de livres, il a eu ces mots, pour répondre aux inquiétudes soulevées par la nouvelle politique : «Il n’y a pas un enfant qui va mourir de ça».

Difficile de ne pas y voir une froide mentalité d’urgentologue, à laquelle on pourrait répondre qu’il n’y a pas que le corps qui puisse mourir : il y a aussi l’esprit.