Culture

Raconte-moi un auteur : Catherine Ferland et Dave Corriveau

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. Catherine Ferland et Dave Corriveau, finalistes dans la catégorie «Essais», se sont prêtés à l’exercice.

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Catherine Ferland et Dave Corriveau (photo : Dominic Champagne)

Catherine Ferland et Dave Corriveau sont finalistes aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Essais» pour La Corriveau : de l’histoire à la légende (Les éditions du Septentrion).

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Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

Catherine Ferland : J’ai toujours aimé écrire… et être lue ! Dès le secondaire, j’ai été «journaliste» pour le petit journal de mon école. J’ai ensuite continué au collège. Après avoir jonglé avec l’idée d’étudier en journalisme, j’ai finalement bifurqué vers un métier qui me permet d’écrire et de communiquer : je suis historienne. Au sens académique mais aussi au sens de «raconteuse d’histoires» !

Dave Corriveau : L’écriture fictive est une évasion. Enfant, je trouvais parfois le réel trop morne, trop gris, trop lourd. Alors, je m’évadais dans l’écriture et la lecture. J’écrivais n’importe quoi ! Récits d’aventures, contes, légendes et, plus tard, à l’adolescence, des nouvelles et de la poésie (laquelle j’ai découvert auprès d’un professeur de français formidable). Souvent, je préférais écrire de la poésie plutôt que d’être attentif à mes professeurs d’économie et de mathématiques !

Pour Marie-Josephte Corriveau (le sujet de notre livre), le désir est né d’une nécessité de mettre les pendules à l’heure, de rétablir les faits avec une solide mise en contexte et de rendre cette histoire accessible au grand public. Lorsqu’on est un Corriveau, il n’est pas rare de se faire demander si on est apparenté à «La» Corriveau. J’ai arrêté de compter le nombre de fois où je me suis fait poser la question depuis mon enfance. Je me souviens de m’être dit, un jour, que ce serait à un Corriveau de faire ce travail de mémoire et de justice. Il ne m’était jamais venu à l’esprit que le Corriveau en question, ce serait moi. Quand Catherine m’a proposé de faire ce projet avec elle, j’ai à peine réfléchi 30 secondes avant d’accepter. Apparemment, j’ai bien fait !

Quel est votre rituel d’écriture ?

C.F. : J’aime écrire, je n’ai pas de difficulté à m’y mettre, et les conditions dans lesquelles je le fais varient selon ce que je prépare. Au milieu de l’animation bruyante d’un café. Cloîtrée chez moi avec mes deux Pinschers nains. En écoutant de la musique. Environnée de silence. Sous la pression (et l’adrénaline) d’une date de tombée. Écouteurs vissés aux oreilles pour occulter la trame sonore du film — non, pas encore la Reine des neiges ! — que mes enfants écoutent à deux pas de moi. En lent continuum, portée par une sorte de grâce. Devant un café fumant. À partir de mots griffonnés dans un carnet pendant un trajet d’autobus. Bref, je n’ai pas de rituel : c’est très varié. Et j’apprécie cette variété, reflet de mon mode de vie et de ce que je suis.

D.C. : Je n’ai pas vraiment de rituel, mais lorsque je commence à écrire, c’est presque toujours sur papier. Travailler de cette façon m’aide à aller de l’avant et à mettre mes idées dans un certain ordre. Un bon café chaud, avec un morceau de pain aux bananes et chocolat fait maison, et c’est parti. J’écris mieux le matin et le soir après le souper. L’après-midi, je fais habituellement autre chose. Lorsque je suis rendu à un certain point dans mon écriture manuscrite, je recopie le tout à l’ordinateur. Et je recommence pour la suite.

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

C.F. : Poser cette question à un écrivain, c’est risquer de se faire décliner une longue liste, vous savez ! Il me plaît d’aborder l’œuvre entière d’un auteur. Disons que j’aime beaucoup l’écriture nerveuse d’une Amélie Nothomb, la grande humanité d’un Dany Laferrière, l’élégance érudite d’une Marguerite Yourcenar et l’inventivité d’un Éric-Emmanuel Schmitt.

D.C. : Il y a des livres qui vous parlent, et vous ne savez pas vraiment pourquoi. Ils vous touchent et ouvrent votre esprit. L’art de la guerre, de Sun Tsu, classique chinois vieux de 2 500 ans, a opéré sa magie sur moi. J’y ai compris tellement de choses sur l’humain et sur les conflits, qu’ils soient entre nations ou entre individus. Je suis devenu moins naïf après sa lecture. C’est devenu mon livre de chevet.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

C.F. : De tout et de rien : ainsi, des bribes d’une conversation entendue par hasard ou d’une discussion avec des amis peut m’amener sur une piste insoupçonnée. Lorsque je suis en panne, je me ressource en vagabondant dans ma bibliothèque et en furetant sur Internet. La nature me stimule et m’apaise tout à la fois. Enfin, quand tout le reste a échoué, il y a toujours le chocolat noir, formidable carburant pour mes neurones !

D.C. : En écriture fictive, les objets inertes ont tendance à venir me chercher. Un livre. Une chaise. J’aime les imaginer avec un esprit qui leur est propre.

En écriture historique, les personnages importants (ou du moins intéressants) de l’histoire, leurs actions, leurs réussites comme leurs échecs m’inspirent.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

C.F. : Il me semble que je pourrais avaler des litres de café en jasant (et rigolant) pendant des heures avec Élise Gravel, Zviane, Geneviève Pettersen (alias Madame Chose), Iris, Caroline Allard (alias Mère Indigne), Bach… J’adore l’irrévérence et la douce folie de ces auteures et illustratrices québécoises.

D.C. : Bonne question. Pour le québécois, c’est très difficile de faire un choix. Il y en a tellement ! J’irais pour Gilles Vigneault. Un sage, un poète, un conteur et un monument, mais aussi un témoin important de tout un pan de notre histoire culturelle. Étant par définition un passionné d’histoire, je crois que ça pourrait être une rencontre intéressante. Nous voulions l’interroger, Catherine et moi, pour notre livre, alors ce serait une bonne occasion de le faire.

Pour l’étranger, Amélie Nothomb. Je plaide coupable : je suis fasciné par le Japon depuis mon enfance. Je pratique le iaïdo activement, mais mon japonais est nettement insuffisant pour le passionné que je suis. J’ai adoré Stupeur et tremblements et j’aimerais pouvoir discuter avec elle de son expérience au pays du Soleil Levant. Hygiène de l’assassin et Cosmétique de l’ennemi ont aussi été des lectures fascinantes.

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

C.F. : Pour quelques minutes à la radio ou à la télé, où la vie de l’écrivain peut alors sembler bien glamour, il y a des centaines, des milliers d’heures passées à réfléchir, en tête à tête avec son écran d’ordinateur, à rechercher le mot juste et la phrase qui fera vibrer. Mais ce versant solitaire du métier d’écrivain — doublé, dans mon cas, du métier d’historienne —, eh bien je le chéris tout autant que les immersions mondaines.

D.C. : Qu’écrire est facile. Qu’écrire est simple. C’est faux. Il y a de la discipline à avoir et du sacrifice à faire lorsqu’on fait un travail d’écriture. À mon avis, un écrivain est un coureur de fond, un marathonien. Lorsqu’un sujet l’habite ou qu’un thème le fascine, il n’aura pas fini son travail tant et aussi longtemps que le dernier point n’aura pas été mis sur la dernière phrase. Même lorsqu’il n’est pas directement en train d’écrire, son sujet est là et le hante. Même lorsqu’il ne travaille pas, il travaille.

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général ?

C.F. : C’est un rêve, un honneur, une joie profonde. Je suis remplie de gratitude, de fierté et — non, ce n’est pas contradictoire — d’humilité. Moi, la «p’tite fille de Dolbeau» ! Le livre finaliste est le résultat d’un travail d’équipe, puisqu’il a été coécrit avec mon conjoint Dave Corriveau : n’est-ce pas une splendide preuve de la belle synergie qui nous anime ? Et je le vois aussi comme une occasion en or de faire rayonner l’histoire du Québec, évidemment, ainsi que l’excellent travail de mes éditeurs chez Septentrion. Je souhaite bonne chance à tous les finalistes.

D.C. : J’ai été soufflé lorsque j’ai eu la nouvelle ! Au moment où je réponds à cette question, j’ai encore peine à y croire. Catherine et moi avons travaillé comme des fous pour écrire La Corriveau, de l’histoire à la légende. Dix-huit mois de travail intensif. Je prends cette nomination comme une récompense du devoir de mémoire que nous avons fait. Et je la prends également avec toute la joie, la reconnaissance et l’humilité que cela implique.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

C.F. : Toujours dans le domaine de l’histoire, et toujours avec mon amoureux et complice historien, j’ai commencé à travailler à une figure importante de notre passé — un homme qui, pour toutes sortes de raisons, est finalement très peu connu : Jean Talon, «l’incomparable intendant» des débuts de la Nouvelle-France. Un passionné, un idéaliste doublé d’un travailleur infatigable. De quoi inspirer la classe politique actuelle, tiens.

D.C. : Ni plus ni moins que l’histoire d’un homme incomparable… C’est à suivre !

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

C.F. : Je ne crois pas aux tristes augures qui prédisent la mort du livre. Je pense plutôt qu’il saura se maintenir, quitte à se réinventer sous de nouvelles formes (je pense ici au livre numérique) pour rejoindre de nouveaux lectorats. La lecture est un acte d’amour, un lien organique avec la pensée de l’auteur, une soupape vers l’intelligence et l’imaginaire. Bien sûr, cet amour du livre et de la lecture doit être cultivé et transmis. J’adore offrir des livres. Mes trois enfants sont déjà d’insatiables lecteurs… je vous laisse deviner à quel point cela me ravit ! Les difficultés que vivent certaines maisons d’édition — dont La courte échelle — sont cependant préoccupantes. Si je le pouvais, je leur donnerais un coup de main.

D.C. : J’ignore quel sera l’avenir du livre. Mais je sais ce que je lui souhaite : un avenir long et prospère. Ma mère m’a donné le goût, jeune, à la lecture. C’est l’un des plus beaux cadeaux qu’elle m’a faits.

Au Québec, on compte 47 % d’analphabètes fonctionnels dans notre population. Malgré l’accessibilité à l’éducation primaire et secondaire, nous en sommes quand même là. J’hallucine ! Il y a des gens qui disent qu’ils n’ont jamais ouvert un livre de leur vie… et ils en sont fiers ! C’est triste ! Je n’inventerai rien en disant que la force d’un peuple, d’une nation, passe par une éducation de qualité. Une éducation de qualité demande, notamment, de la lecture. La lecture demande des livres. Heureusement, le Québec regorge d’auteurs de talent. En éducation, un accès aux livres et un amour de la lecture donneront à nos enfants les armes nécessaires pour affronter le monde et éviter les pièges de la démagogie et de la langue de bois. J’espère que nous pourrons, dans l’avenir, ramener les gens aux plaisirs de la lecture. Qu’ils cessent de voir l’acte de lire comme une corvée et qu’ils la perçoivent plutôt comme un merveilleux moyen de détente.

Votre relation avec vos lecteurs ?

C.F. : Cela peut surprendre, mais je suis toujours étonnée lorsqu’on me complimente sur mon écriture, qu’on me dit que j’ai une plume «gourmande» (j’écris beaucoup sur la nourriture, les alcools et la gastronomie) et, bref, qu’on me témoigne à quel point mes textes sont appréciés. Je réalise que ces mots qui filent dans mon esprit et qui défilent à mon écran ont une finalité, qu’il y a eu «rencontre». Je remercie alors de ce grand privilège qui m’est ainsi donné d’être lue. Je suis emplie de gratitude.

D.C. : Jusqu’à maintenant, ma relation avec eux est amicale à souhait !

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Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.