Culture

Raconte-moi un auteur : José Acquelin

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. José Acquelin, finaliste dans la catégorie «Poésie», s’est prêté à l’exercice.

jose-acquelin
José Acquelin (photo : Gabor Szilazi)

José Acquelin est finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Poésie» pour Anarchie de la lumière (Les éditions du passage).

ACH003445382.1397049203.580x580

Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

J’avais 16 ans, j’étais à peu près nul en français et j’étais allé passer mes vacances d’été dans la région natale de mon père en France, en pays d’Oc — en Aveyron, plus précisément. Or, durant ces deux mois, j’ai rencontré mon premier vrai amour : une fille du pays qui gardait les brebis de la ferme de ses parents. Amour platonique autant que bucolique, dans une campagne tout en collines, champs et boisés que les paysans du coin, du Lévézou donc, appelaient — pour situer ceux qui ne connaissaient pas la région — le Midi-moins-le-quart.

À la fin des vacances, devant revenir ici, sur le nouveau continent, afin de poursuivre mes études, ce fut le déchirement ; la première vraie peine d’amour, quoi, avec tout ce qui s’ensuit. C’est alors qu’au moment du départ, une de mes tantes, directrice de lycée, voyant mon effondrement émotif, m’offrit un petit carnet et un stylo-feutre en me disant : «Écris tout ce que tu sens et ressens, comme ça vient, ça te fera du bien…» C’est ainsi que toute la nuit, dans le train Rodez-Paris, avant de reprendre l’avion pour la traversée de la grande flaque Atlantique, j’ai écrit pour éponger mes larmes. C’était le début de mon journal personnel — en août 1972, plus exactement.

Depuis, je n’ai pas cessé de remplir carnets et cahiers. Du premier livre publié en 1987, Tout va rien (aux éditions de l’Hexagone), jusqu’au plus récent, Anarchie de la lumière, publié cette année, une vingtaine de recueils filtrés à partir d’une centaine de cahiers.

Quel est votre rituel d’écriture ?

N’importe où et à n’importe quelle heure, en marchant, dans le métro, ou chez moi. Même que certaines nuits, je me fais réveiller par un ou plusieurs vers. Alors je note tout de suite — un carnet n’est jamais loin quand l’écriture est virtuellement susceptible d’apporter un supplément d’incarnation.

Mais les plus fortes marées d’écriture surviennent le soir, et plus avant dans la nuit, quand, dans la ville, tous s’ensommeillent et que les remous quotidiens calmissent. Ou alors, dans une nature campagnarde, sur le balcon d’un chalet, en solitaire, mais non dans la solitude, car en compagnie ouverte avec fleurs, arbres, minéraux, oiseaux et les jeux finement nuancés de la lumière de chaque moment de la journée et de la nuit.

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

Le Tao Tö King, de Lao-Tseu. La première fois que je l’ai lu, dans ma jeune vingtaine, j’ai immédiatement senti ce qui, pour moi, résume le fait d’être poétiquement au monde. Nous traversons le monde pendant que le monde nous traverse — dès lors, seule une présence attentive et attentionnée nous offre ce privilège de recevoir un poème, qui est autant et simultanément un cri de naissance qu’un testament. Tout vrai poème qui nous transperce, autant comme lecteur que comme passeur, est toujours le premier et le dernier.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

Tout. Mais plus sereinement la nature, la musique instrumentale, un vrai dialogue avec mon amoureuse ou un ami cher, un bon livre, une parole attrapée dans la rue et souvent déformée par le brouhaha urbain, le plaisir et le calme d’une solitude assumée, un papillon qui passe, un héron qui se pose… près d’une souffrance inattendue.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

Patrice Desbiens, Franco-Ontarien d’origine. Mais ça, je le fais déjà avec lui comme avec Paul Chamberland et Joséphine Bacon, entre autres — mais avec eux, ce sont des liquides légèrement plus euphorisants…

Pascal Quignard, pour son érudition accessible qui court-circuite toutes les palabres alambiquées ou échevelées de tant d’autres écrivains, romanciers, philosophes, essayistes et mêmes poètes.

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

«Un bon poète est un poète mort.» (Au fait, nommez-moi plus de 10 poètes vivants, actuels.) En fait, c’est une paraphrase d’un certain sudiste que je nommerai pas et de sa trop horrible parole : «Un bon Indien est un Indien mort.»

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général ?

Ça remplace un peu, en attirant l’attention sur la littérature — et plus particulièrement la poésie — tout le travail que les médias quotidiens ne font plus ou ne sont plus capables de faire. Cela sans même parler des revues littéraires qui, bien souvent, semblent elles-mêmes dépassées par le nombre de livres paraissant chaque jour.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

Celui qui m’abordera de la façon la plus évidente, immédiate, sans même que j’y ai pensé auparavant. Je n’enseigne pas le prévu, je suis enseigné par l’imprévisible.

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

Il y en aura toujours, des livres, car ils ont toujours été (et le resteront) — bien avant et bien après tous ces objets prétendument intelligents (à croire qu’on nous prend pour des cons ou des demeurés) — une invitation silencieuse à une autre compréhension du monde.

Votre relation avec vos lecteurs ?

L’avantage et le privilège d’être poète, c’est l’existence de multiples lectures publiques, en des lieux et à des heures où l’on peut rencontrer des vrais passionnés de livres, de littérature et de poésie. Dès lors, échanges directs et impressions vives, après les lectures, peuvent avoir cours le plus simplement et le plus humainement du monde.

* * *

Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.