Culture

Raconte-moi un auteur : Andrée A. Michaud

Quel est votre rituel d’écriture ? Avec quel auteur prendriez-vous le thé ? Quel est l’ouvrage qui vous a marqué ? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier… et de ce qui les inspire. Andrée A. Michaud, finaliste dans la catégorie «Romans», s’est prêtée à l’exercice.

andree-michaud-grand
Andrée A. Michaud (photo : Pierre Monette)

Andrée A. Michaud est finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général 2014 dans la catégorie «Romans» pour Bondrée (Québec Amérique).

Andrée-A.-Michaud-Bondrée

Comment est né le désir d’écrire chez vous ?

Mes promenades dans le premier rang de mon village, d’où est issue la colline des loups qui revient dans quelques-uns de mes romans. Mes promenades dans le bois avec mon père, lorsque j’étais enfant. Tous ces moments, en fait, où l’intensité du sentiment est telle qu’il nous faut trouver un moyen de l’exprimer. C’est dans mes contacts avec la nature que ce désir s’est manifesté et qu’il se manifeste encore.

Quel est votre rituel d’écriture ?

J’ignore si l’on peut parler de rituel, mais dans les périodes où je peux écrire (c’est-à-dire où je n’ai pas à m’adonner à des activités plus lucratives), je m’installe à ma table de travail après le déjeuner, avec mon café, mes cigarettes, mon chocolat. Puis, je relis les dernières pages ou les derniers passages de mon manuscrit, pour me replonger dans l’ambiance et l’atmosphère du roman, pour me transporter dans ces lieux que j’ai recréés, et j’écris pendant quelques heures, après quoi je me relis, me corrige, etc., jusqu’au prochain déjeuner, jusqu’au prochain jour d’écriture, et ainsi de suite.

Un ouvrage particulièrement marquant pour vous ?

C’est une question que l’on me pose souvent et à laquelle je ne peux pas répondre, car de nombreux ouvrages m’ont marquée — de manière différente, soit, mais toujours aussi forte. Choisir un ouvrage parmi ceux-là ne pourrait que donner une fausse idée des influences qui orientent le travail d’un écrivain, des premières lectures de l’enfance jusqu’aux dernières lectures de l’âge adulte.

Je nommerai donc Le caneton téméraire, dont j’oublie l’auteur, qui m’a longtemps fascinée, parce que j’ignorais le sens du mot téméraire et l’interprétais de façon différente selon la lecture que je faisais de l’histoire. Du côté des livres pour enfants, je ne peux non plus oublier Le géant égoïste, d’Oscar Wilde, que je lisais dans la semi-obscurité du corridor aveugle donnant sur l’armoire à livres, dans la maison familiale.

Il y a eu, après, les livres de mes sœurs, des Sylvie, entre autres, mais aussi les œuvres complètes de Racine, Corneille et Molière, que je lisais à voix haute dans la chambre de ma sœur Odette.

Il y ensuite eu Robert Pinget et son Monsieur Songe, de même que tous les auteurs qu’on a classés dans la catégorie pour le moins floue du nouveau roman, de Marguerite Duras à Samuel Beckett, et puis William Faulkner, dont Le bruit et la fureur et Les palmiers sauvages m’ont carrément jetée par terre ; Virginia Woolf, dont la puissance d’évocation atteint selon moi un sommet dans Les vagues et La promenade au phare, cela sans oublier l’œuvre complète de William Irish, mes premiers Réjean Ducharme, la découverte d’Anne Hébert, etc. Et je pourrais ainsi allonger la liste pendant des pages, car dans la vie d’un écrivain, je le répète, toutes les lectures comptent, de la première à la dernière.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

La nature, ainsi que je l’ai dit plus haut, l’orage et la tempête, le brouillard, le cri des huards. En fait, tous mes romans sont issus de la couleur d’un paysage, de l’atmosphère qui s’en dégage, des scènes évoquées par le nordet ou par le croassement d’un vol de corneilles. Ce décor devient ensuite le centre de l’intrigue, à partir duquel tout se joue et au centre duquel je jette des personnages qui auront à habiter ce lieu et à en subir les influences, comme moi-même je les ai subies en l’observant.

Deux auteurs (québécois et étranger) avec qui vous prendriez le thé ?

J’aimerais bien prendre un thé avec Javier Marias dans un café de Madrid en lui parlant de son Roman d’Oxford ou de cet autre roman, Demain dans la bataille pense à moi, qui m’a hantée pendant longtemps et qui me hante encore quand je pense à l’imprévisibilité de certaines morts. J’aimerais aussi rencontrer Réjean Ducharme, pour prendre avec lui une bière ou deux (on oublie le thé) et parler de tout, sauf d’écriture.

D’après vous, quelle est l’idée la plus fausse qu’on puisse se faire au sujet d’un écrivain ?

Je ne sais pas vraiment ; les clichés sont nombreux quand il s’agit des métiers liés à la création. Je me contenterai donc de raconter deux anecdotes qui en disent long sur la perception que les lecteurs peuvent avoir de nous.

Durant une rencontre avec des étudiants, une jeune fille, troublée par les thèmes que j’aborde, m’a candidement avoué, en plein public : «C’est drôle, mais vous n’avez pas l’air d’être folle…».  Plus récemment, alors que je me trouvais à Saint-Pacôme pour la remise annuelle du prix du polar, j’ai entendu une femme s’adresser à son mari en lui disant sur un ton légèrement méprisant : «Pour écrire des affaires comme ça, faut quand même être tordu».

C’est peut-être ça, l’idée la plus fausse qu’on peut se faire d’un écrivain : croire qu’il ressemble nécessairement à ses personnages et qu’il est aussi tordu que ses intrigues. Ce à quoi je réponds que pour parler de la folie et la mettre en scène, il faut pouvoir en parler de l’extérieur, faute de quoi on ne fait que le récit d’un fou. Ce qui me fait toutefois penser à William Shakespeare et à la phrase qui a inspiré le magistral roman de William Faulkner, Le bruit et la fureur, que j’ai mentionné plus haut : «It is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing»…

Qu’est-ce que cela vous fait de voir votre travail remarqué par les Prix littéraires du Gouverneur général ?

Que répondre à cela ? Sinon que ça fait plaisir en joual vert, ce qui veut dire énormément. D’autant plus que, dans le cas présent, je ne m’attendais pas, mais pas du tout à être en nomination pour ce prix, pour la simple raison que Bondrée est un polar (atypique, soit, mais un polar quand même), un genre dont les jurys littéraires ne sont habituellement pas très friands, ce qui m’amène à conclure que le jury de ce GG a su voir au-delà du genre les qualités intrinsèquement littéraires de ce roman.

Un thème à aborder dans une prochaine œuvre ?

Je me contenterai de parler du thème principal du roman que je suis en train d’écrire, et qui va peut-être faire rire ceux qui me lisent depuis un certain temps, car il s’agit de la question du double : eh oui, encore ! J’ai abordé ce thème dans à peu près tous mes romans, de façon non préméditée, si je peux dire, mais là, je veux le pousser au bout, le vider une fois pour toutes et passer à autre chose, à moins que je ne sois condamnée à vivre avec mes doubles jusqu’à la fin de mes jours d’écriture — sinon jusqu’à la fin de mes jours, moments qui coïncideront probablement.

Quel est l’avenir du livre, selon vous ?

Je n’en ai malheureusement aucune idée. Je lui souhaite le meilleur avenir qui soit, car je ne peux imaginer un avenir sans livres, qu’il s’agisse de livres imprimés, de livres électroniques ou de tout autre support que la science et l’imagination inventeront. Un monde privé de ces objets serait un monde où la pensée s’étiolerait, où le savoir se perdrait dans une mémoire indistincte. Et je pense naturellement, ici, au Fahrenheit 451, de Ray Bradbury.

* * *

Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.