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Ne tirez pas sur les critiques

«La critique est véritablement utile lorsqu’elle nous préserve de la médiocrité par sa simple existence, comme un vaccin contre la complaisance», dit David Desjardins.

Ill. © Alain Pilon
Ill. © Alain Pilon

Nous sommes au cœur d’une des plus puissantes scènes du film Birdman, du réalisateur mexicain Iñárritu. Une scène poignante dans laquelle un acteur, vedette déchue du cinéma d’action cherchant à faire obliquer sa carrière vers le théâtre, saute au visage d’une critique du New York Times. « Vous n’avez jamais rien fait, sauf coller des étiquettes aux choses, vous n’avez jamais rien construit, rien bâti », lui hurle-t-il, férocement amer.

Voilà qui est dit : la critique est le labeur du lâche.

L’automne dernier, le chef-vedette Martin Juneau lançait presque mot pour mot la même attaque à la critique de restaurants de La Presse, Marie-Claude Lortie. Irrité par un compte rendu pourtant loin d’être virulent, Juneau montait au créneau pour défendre un collègue lésé (du restaurant Les coudes sur la table, à Montréal), qui, disait-il, est un courageux entrepreneur, tandis que celle qui, par ses propos désobligeants, menace la santé financière de son entreprise ne risque rien, pour sa part.

Dans la réalité comme dans la fiction, on est au cœur d’une méprise qui perdure à propos de la critique : parce qu’elle ne comporte pas le même danger que la création, elle est forcément oiseuse. Voire nuisible. Et n’a d’autre bravoure que celle de détruire le travail des créateurs.

Pour la dénoncer, certains se réfugient aussi derrière les goûts et couleurs, dont on dit qu’ils ne se discutent pas. Pourtant, les couleurs, ça se discute. Les goûts aussi. Surtout s’ils sont alimentés par une vaste machine de promo­tion. Et le critique n’est pas au service de l’artiste, mais de l’art. Donc d’une idée du goût. Il n’est pas un pleutre, mais un amoureux de son champ d’expertise. Comme l’explique l’observatrice du milieu des médias Catherine Voyer-Léger dans son essai Métier critique (Septentrion, 2014), son discours est analytique.

Notez que je ne défends pas Marie-Claude Lortie. Mais plutôt son travail de critique en tant que tel, pour l’avoir pratiqué. Je sais aussi l’utilité de la critique en général, comme faisant partie de l’écosystème culturel, politique, social, etc. C’est un travail intellectuel. Forcément un peu ennuyeux, parce qu’il exclut la ferveur populaire. Mais il fait avancer les choses, à condition que les créateurs aient l’humilité de se placer au niveau de la critique pour mieux comprendre ses reproches, qui font partie d’un débat d’idées.

Les chroniqueurs n’y échap­pent pas. Et c’est tant mieux ! Par exemple, après m’avoir souvent encensé, cette même Catherine Voyer-Léger me reprochait l’an dernier, dans son blogue, d’utiliser certains mots comme des étiquettes, en leur retirant leur substance.

Mon problème, c’était qu’après avoir lu son analyse pour ce qu’elle était, soit le travail de quelqu’un qui examine le mien et le respecte assez pour en voir les qualités comme les failles, je devais admettre qu’elle avait raison. Évidemment que son ton m’agaçait. Bien sûr que j’avais envie de lui dire : viens donc en écrire des chroniques à tout bout de champ, et voyons si tu parviens à allier la réflexion et le divertissement comme je le fais. Mais plutôt que de laisser parler mon égo chiffonné, j’ai choisi de profiter de ses observations.

Peut-être que Martin Juneau en a contre les compétences de Marie-Claude Lortie. Ça se discute. À condition de remonter le discours d’un cran, de cesser d’opposer la lâcheté de la critique au courage du créateur.

Mais s’il parvient à démontrer que la critique n’est pas compétente, il devra ensuite expliquer en quoi elle l’était au moment d’encenser son restaurant à lui, deux ans plus tôt. Ou si vous préférez : en quoi la critique est toujours la bienvenue en tant que rouage d’une machine à faire vendre. Jusqu’à ce qu’elle grince.

S’il est honnête, le chef conviendra que c’est pourtant à ce moment que la critique est véritablement utile. Lorsqu’elle nous préserve de la médiocrité par sa simple existence, comme un vaccin contre la complaisance.

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Dans Almost Famous, de Cameron Crowe, le critique aguerri dit au jeune prodige qui en est à sa première affectation : « Si tu aimes les artistes, alors sois honnête, et sans pitié. » Il ajoute qu’il en va de toute la musique que nous aimons, et qui doit une partie de sa pérennité à la critique, qui pousse l’artiste à se dépasser.