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Notre patrimoine kitsch en péril ?

Jardin Tiki, motel Canada, Vieux Munich… Des endroits exotiques à leur manière, mais qui ont tous fermé leurs portes. Que reste-t-il du patrimoine kitsch au Québec ?

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L’Orange Julep, à Montréal. – Photo : Rob (Angry candy) / Wikimedia Commons

À l’image des vieilles voitures américaines de Cuba, les vestiges du «Québec kitsch» qui datent des années 1950 et 1960 semblent appelés à disparaître un par un, et à être remplacés par une modernité générique.

Pourtant, de nombreux Québécois continuent de vouer un culte de moins en moins secret à ces décors commerciaux tape-à-l’œil, qu’on qualifie aujourd’hui de «kitsch exotiques».

En témoignent par exemple les témoignages d’amour («Ne fermez pas !») qu’on trouve encore sur la page Facebook du défunt restaurant Jardin Tiki, à Montréal, un endroit mythique dont on a récemment annoncé la destruction pour faire place à des résidences pour aînés. Et d’autres — dont l’auteure de ces lignes — se remémoreront avec nostalgie l’architecture de pagode et le décor pop-polynésien (huttes, chaises en bambou, lampes suspendues) du premier restaurant Tiki Sun, à Longueuil, qui a depuis déménagé dans un local anonyme de centre commercial.

Quétaine, le kitsch ?

«Le bon et le mauvais goût sont des construits sociaux», explique Roxanne Arsenault, auteure d’une thèse intitulée Les commerces kitsch exotiques au Québec : Reconnaissance et sauvegarde d’un nouveau patrimoine (UQAM, 2011). Ainsi, la notion de «quétaine» est extrêmement subjective, tandis que le kitsch, lui, se définit par des critères formels bien établis.

Et quels sont ces critères ? On peut les résumer ainsi : une thématique claire ; un environnement et des objets tapageurs ; une exploration créative (et non subordonnée aux lois du «bon goût») des matières et de la couleur ; une excentricité et un sens de la démesure. «Tout cela permet de se soustraire à la banalité des environnements quotidiens», note Roxanne Arsenault.

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Une lampe au défunt restaurant Jardin Tiki, à Montréal – Photo : Éric Samson/Urbania

L’experte donne l’exemple du restaurant Alpenhaus, à Montréal, dernier vestige du style bavarois-suisse en vogue dans les années 1960. Toujours en activité, l’établissement — dont une partie importante du mobilier provient du pavillon de la Suisse de l’Expo 67 — se situe à mi-chemin entre le mazot (un petit bâtiment rural) et la ferme helvète. Foyer, poutres et cloches à vache authentiques complètent le décor de ce restaurant à l’intérieur obscur.

«Il n’y a pas de fenêtres vers l’extérieur : on se croirait dans un décor de film», dit Roxanne Arsenault, qui ajoute que ces endroits excentriques, issus d’une autre époque, ont justement cette particularité de jouer avec l’affect pour créer une expérience immersive — et ce, peu importe l’âge de celui qui les visite.

Le patrimoine, invention culturelle

Pour Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal (un OSBL qui se consacre à la promotion et à la sauvegarde du patrimoine architectural de la métropole), la reconnaissance du patrimoine kitsch implique une certaine évolution du regard.

 «C’est une invention culturelle, le patrimoine. Par exemple, on a décidé que les bâtiments de la Nouvelle-France possédaient une valeur patrimoniale. Mais au début des années 1980, Héritage Montréal a commencé à parler de patrimoine industriel. À l’époque, c’était avant-gardiste, et personne ne s’intéressait à cette question, alors que c’est maintenant acquis. Peut-être en ira-t-il de même avec le patrimoine kitsch», explique-t-il.

Une chose est sûre : pour Dinu Bumbaru, la valeur patrimoniale des commerces kitsch exotiques ira en s’accroissant, étant donné qu’elle est associée à la notion de rareté et qu’on assiste aujourd’hui à l’érosion et à la fermeture des lieux qui incarnent ce style.

Un exemple bien précis : l’Orange Julep, restaurant qui a pignon sur rue sur le boulevard Décarie, à Montréal. Des rumeurs de fermeture courent depuis belle lurette au sujet de cette légendaire boule orangée, qui fait 12 m de diamètre et qui a vu le jour en 1945. Si les propriétaires de l’établissement — qui illustre à merveille l’architecture mimétique kitsch — en venaient effectivement à mettre la clé sous la porte, «il [faudrait] à tout prix sauver ce bâtiment», tranche Dinu Bumbaru.

Sauver ce qui peut l’être

 S’il demeure conscient des embûches rattachées à la préservation de tels endroits — des difficultés qui ne sont pas seulement d’ordre juridique, mais qui touchent aussi à l’aspect précaire de certains matériaux utilisés dans leur construction —, le porte-parole d’Héritage Montréal reste convaincu d’une chose : la sauvegarde du patrimoine kitsch est envisageable avec un coup de pouce des élus. «On a un maire qui se réclame de la culture populaire, qui se passionne pour le Canadien et le baseball. Je crois qu’il pourrait être sensible [à ce patrimoine]», estime Dinu Bumbaru.

Selon lui, un inventaire de ces endroits est nécessaire et doit être réalisé par la division du patrimoine de la Ville de Montréal. Bumbaru ajoute que le Conseil du patrimoine de Montréal, une instance consultative, pourrait également réfléchir à la question, faire un premier survol et organiser une table ronde sur le sujet.

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Extérieur de l’Hôtel-Motel Coconut, à Trois-Rivières…
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… et son bar, à l’intérieur. – Photos : Hôtel-Motel Coconut (extérieur) et Buzz Productions (intérieur)

Cela dit, «préserver» le patrimoine kitsch (comme n’importe quel autre type de patrimoine) ne signifie pas forcément de conserver le lieu tel quel, mais bien d’en garder la mémoire intacte — par exemple, en concevant des ouvrages et des expositions qui présentent ou recréent certains éléments (mobilier, affiches, etc.) de ces décors caractéristiques.

Les exemples en la matière se font plutôt rares, étant donné que la reconnaissance du patrimoine commercial en est à ses balbutiements. Le Musée McCord, à Montréal, fait néanmoins figure de précurseur à cet égard : de juin à novembre 2014, l’établissement a présenté avec succès l’exposition Bens, le légendaire déli, consacrée au populaire restaurant montréalais fondé en 1908, puis disparu en 2006. Bien qu’il ne soit pas officiellement inscrit dans la mouvance kitsch, l’endroit a marqué la métropole tout au long du XXe siècle, explique le Musée : «Son smoked meat, son atmosphère et son décor lui ont valu une réputation tant locale qu’internationale, [attirant ainsi] la visite de nombreuses célébrités, comme Mad Dog Vachon, Michael Jackson ou encore Catherine Deneuve.»

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Quelques trésors du patrimoine kitsch à voir au Québec


Le style bavarois-suisse

Alpenhaus : 1279, rue Saint-Marc à Montréal (restaurant)
Au Mazot Suisse : 5320, boulevard Labelle à Val-Morin (restaurant)
Les chalets du Village Suisse : 1175, rue de la Sapinière à Val-David (lieu d’hébergement)

Le style pop-polynésien

Hôtel-Motel Coconut : 7531, rue Notre-Dame Ouest à Trois-Rivières (lieu d’hébergement)
Aloha : 78, rue de Martigny Ouest à Saint-Jérôme (restaurant)
Tahiti : 88, boul. Saint-Jean-Baptiste à Châteauguay (restaurant)

Le style chinois (américanisé)

Silver Dragon : 1800, avenue de l’Église à Montréal (restaurant)
Wok’n’Roll : 761, boulevard Charest à Québec (restaurant)

Le style grec

Mythos : 5318, avenue du Parc à Montréal (restaurant)
Baie-Jolie : 9151, rue Notre-Dame Ouest à Trois-Rivières (restaurant)

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Lanternes suspendues au Jardin Tiki. – Photo : Yasmina Daha