Culture

La vitrine du livre

Six suggestions de lecture de notre chroniqueuse Martine Desjardins.

D’une page à l’autre, un monde à lire avec notre chroniqueuse Martine Desjardins.

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La 6e extinction, par Elizabeth Kolbert, Guy Saint-Jean, 368 p.

La 6e extinction
Si les cinq extinctions de masse qu’a connues la Terre depuis ses origines ont été causées par des phénomènes naturels, la sixième (les scientifiques en confirment l’imminence) est le résultat d’une diabolique «réingénierie» de la nature perpétrée par un savant fou: l’homme. Elizabeth Kolbert, journaliste scientifique au magazine The New Yorker, est allée constater les dégâts sur le terrain des habitats menacés. Elle en a tiré un essai magistral, à la fois ouvrage de vulgarisation et récit de voyage, dont la rigueur et le style vivant lui ont valu le prix Pulitzer cette année. À l’aide de cas de figure, elle essaie de comprendre comment adviennent les extinctions. Avec des experts en géologie et en conservation, elle discute des changements climatiques et de la surexploitation des ressources, qui menacent d’éliminer de 20 % à 50 % des espèces d’ici la fin du siècle.

«Ici et maintenant, […] nous sommes en train de décider, sans en être vraiment conscients, des voies évolutives qui resteront ouvertes, et de celles qui se fermeront à jamais», écrit l’auteure. En espérant que cette éloquente chronique d’une mort annoncée ne soit pas aussi celle de notre propre disparition.

 

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Il était une ville, par Thomas B. Reverdy, Flammarion, 272 p.

 

Il était une ville

Il y a peu d’histoires aussi alarmantes que celle du joueur de flûte de Hamelin, lequel, pour se venger de ses concitoyens, entraîna leurs enfants à sa suite dans une grotte où ils disparurent à jamais. Jouant d’inspiration, l’écrivain français Thomas B. Reverdy transpose ce conte dans les ruines de Détroit, où la mauvaise gestion a privé la ville de ses forces vives et hypothèque son avenir. Écroulement de l’industrie automobile, dégradation du tissu urbain, criminalité rampante et désaffection des citadins sont ici montrés à travers les yeux de leurs victimes, qui, pour une fois, ne sont pas les grands oubliés de l’Histoire. Une indemnisation plus que généreuse.

 

 

 

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Paysages UBU: Le théâtre de Denis Marleau 1994-2014, par Marie-Christine Lesage, Somme toute, 216 p.

Paysages UBU

Voilà 30 ans que le metteur en scène Denis Marleau et sa compagnie de création UBU font rayonner le théâtre québécois dans le monde, avec des spectacles inspirés qui relèvent à la fois de la chorégraphie, de l’art visuel et de l’installation sonore. Abondamment illustré, ponctué de témoignages de précieux collaborateurs (le sculpteur Michel Goulet, l’actrice Christiane Pasquier, les dramaturges Evelyne de la Chenelière et Normand Chaurette), Paysages UBU engage un dialogue entre Denis Marleau et sa codirectrice artistique, Stéphanie Jasmin, et permet une immersion totale dans les productions des 20 dernières années. Beau programme ! 

 

 

 

 

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Mater la meute: La militarisation de la gestion policière des manifestations, par Lesley J. Wood, Lux, 322 p.

Mater la meute

Pistolets paralysants, gaz poivre, canons à son, grenades incapacitantes, balles de caoutchouc, encerclements en souricière et arrestations préventives… L’arsenal utilisé pour discipliner les manifestants s’est passablement diversifié au cours des 15 dernières années. Lesley J. Wood, professeure de sociologie à l’Université York, à Toronto, s’est demandé pourquoi les forces policières en sont venues à se militariser face à l’exercice légitime de la liberté d’expression. Tirant leçon, entre autres, du printemps érable, elle démontre comment les policiers sont devenus les défenseurs des politiques d’austérité néolibérales, et comment l’industrie des nouvelles armes de répression a su tirer profit des crises engendrées par le fossé croissant entre riches et pauvres. Son essai arrive à point nommé.

 

 

 

 

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Blanc dehors, par Martine Delvaux, Héliotrope, 185 p.

Blanc dehors

«On me demande ce que ça me fait de ne pas savoir qui est mon père», écrit Martine Delvaux en exergue de Blanc dehors. Les pages qui suivent sont la somme des histoires que la narratrice s’est inventées pour effacer la honte d’être née illégitime, pour «mettre des mots à la place des blancs» entourant la question de ses origines. Un livre d’une tristesse infinie, mais aussi un rappel salutaire de l’importance de ne rien cacher aux enfants: «Ce n’est pas l’absence du père qui fait la bâtardise. Ce qui fait la bâtardise, c’est le secret.»

 

 

 

 

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L’année la plus longue, par Daniel Grenier, Le Quartanier, 432 p.

L’année la plus longue

Daniel Grenier sait comment épater une galerie. Après un recueil de nouvelles remarquable par sa diversité (Malgré tout on rit à Saint-Henri), il a mis le paquet pour son premier roman, ne lésinant sur aucun moyen pour faire les choses en grand. Chronologie aléatoire, récit de la guerre de Sécession en diorama, pastiche de Philippe Aubert de Gaspé fils enrichissent une saga qui s’étend sur deux siècles et parcourt tout le sentier des Appalaches, de la Gaspésie à Chattanooga, au Tennessee.

L’année la plus longue se distingue aussi par son incursion dans l’univers folklorique des êtres plus grands que nature. Le héros, Aimé Bolduc, jouit d’une longévité exceptionnelle. Né le 29 février 1760, il ne vieillit qu’aux années bissextiles, et cette malédiction, qui l’isole du reste de l’humanité, fait de lui un croisement entre le Juif errant et le Canadien errant. Lorsque ses descendants partent à sa recherche, les références aux personnages et aux événements historiques se multiplient, et l’on se prend à croire qu’Aimé Bolduc a réellement existé. Daniel Grenier, en tout cas, vient de le faire entrer dans la légende. De plain-pied.