Culture

Raconte-moi un auteur: Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Traduire sans qu’il y ait de perte ni de trahison, c’est l’art que manie le duo Saint-Martin—Gagné.

Quel est votre rituel d’écriture? Quels sont vos rêves les plus fous? L’actualité a demandé aux finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général de parler de leur métier. Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.

Lori Saint-Martin et Paul Gagné sont les lauréats des Prix littéraires du Gouverneur général, catégorie Traduction, pour Solomon Gursky, Le Boréal (traduction de Solomon Gursky Was Here, de Mordecai Richler, Penguin Books Canada).

Paul et Lori
Paul Gagné et Lori Saint-Martin (Photo : Isabelle Clément)

L’étincelle

Comment est né votre désir d’écrire, de créer? Des souvenirs d’enfance précis?

Lori Saint-Martin: Étudiante en littérature, j’ai toujours imaginé écrire de la fiction et bien plus tard, j’allais publier en effet: trois recueils de nouvelles et un roman à ce jour. Quand j’étais au secondaire, je disais apprendre des langues pour traduire mes romans moi-même vers d’autres langues. Je ne savais pas encore grand-chose de la traduction, ni de la fiction! Mais tout de même, les deux désirs sont très anciens chez moi.

Quant à la traduction, un jour, dans un festival littéraire, je suis tombée sur un livre de Daphne Marlatt, Ana Historic, et tout de suite, j’ai senti qu’il fallait le traduire. C’était mon «coup de foudre de traduction», un désir bien nouveau. J’ai convaincu Paul de tenter l’entreprise avec moi et nous nous sommes lancés, grâce à la connivence de l’auteure et à la confiance que faisaient à des débutants en traduction les Éditions du remue-ménage.

Paul Gagné: Deux versions, celle de Lori et la mienne, que nous avons comparées, mot à mot, d’où d’interminables négociations et échanges («Je te laisse cette phrase en contrepartie de celle-ci…»). Formateur, éclairant, mais assez peu réaliste, du point de vue pratique.

Le rituel

Où et quand vous installez-vous pour écrire, pour créer? À quoi ressemble votre espace de travail? Thé, café, boissons, objets fétiches?

L.St-M.: Comme auteure, j’ai des rituels; comme traductrice, une discipline. Je travaille dans les cafés, dans un bruit qui n’est pas le mien et que pour cette raison je n’entends pas.

P.G.: Le contraire. Travailler dans un café? Impossible. J’ai besoin de silence ou, à la rigueur, de musique.

L’ouvrage

Quel est le livre qui vous a marqué, qui a changé votre vie? Pourquoi?

L.St-M.: Dans la fiction, trop pour les énumérer. Mais je prendrais volontiers le thé avec Marie-Célie Agnant et Chimamanda Ngozi Adichie parce que ce sont deux femmes noires féministes dont les œuvres débordent de vitalité et de colère. Mais la semaine prochaine, j’aurai déjà d’autres noms, en fonction de mes lectures du moment.

Dans la réflexion sur la traduction, Umberto Eco et Antoine Berman. Le premier parle de la «négociation» entre texte, traducteur, auteur, éditeur, réviseurs… et le deuxième propose une éthique de la traduction qui ne dicte pas les réponses à nos problèmes concrets mais qui suggère une posture.

P.G.: Pas de grands théoriciens de la traduction pour moi. Je suis devenu traducteur des années avant de traduire un premier mot en comparant, dans l’espoir de mieux comprendre l’anglais, The World According to Garp, de John Irving, à la traduction française de Maurice Rambaud.

L’idée la plus fausse qu’on se fait des traducteurs?

L.St-M.: Qu’ils travaillent de façon machinale ou qu’ils sont paresseux. Les comptes rendus dans la presse, s’ils parlent de la traduction, en parlent souvent en mal. Il y a de mauvaises traductions, bien sûr, mais la plupart des traducteurs sont des professionnels à la fois scrupuleux et créatifs.

Autre mythe: qu’il y a beaucoup de perte dans la traduction, et donc que la traduction est liée à la trahison et au mal. En réalité, il y a parfois un peu de perte, mais très peu. L’art du traducteur réside justement là. Et sans la traduction, que de mondes nous seraient fermés à jamais! Même en supposant un peu de perte, il vaut mieux avoir accès à 98 % de la beauté des œuvres des auteurs japonais ou finlandais que 0 %, non?

P.G.: L’idée, aussi, que la traduction littéraire est un métier facile. C’est en réalité un travail difficile, qui vous assujettit à une multitude de contraintes.

Le projet

L.St-M.: Je prends des notes pour un deuxième roman sur la relation entre deux sœurs. L’une meurt, l’autre pas. Quant à la traduction, s’il faut se casser la tête pour les mots, on n’a pas à s’inquiéter du thème, l’auteur s’en est chargé à notre place.

Le rêve

L.St-M.: Je suis encouragée de voir beaucoup de jeunes (dont nos deux enfants) aimer la lecture, et aimer l’objet-livre plutôt que le livre électronique. Je suis une optimiste et je ne connais pas d’objet plus beau que le livre, alors je crois à sa survie.

P.G.: Je suis naturellement pessimiste, mais je crois à la lecture et donc aux livres: on continuera d’avoir besoin d’eux à des fins de formation, d’information d’évasion ou de distraction.

Toutes les entrevues de la série «Raconte-moi un auteur» sont accessibles ici.


Les Prix littéraires du Gouverneur général sont administrés et financés par le Conseil des arts du Canada.