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Que la Force soit avec nous

«Le génie de Star Wars, c’est d’avoir su rendre les principes des grands mythes digestes, à coups d’épées laser et de combats spatiaux.»

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Illustration : Alain Pilon pour L’actualité

Ce n’est pas une blague : je songe très sérieusement à me joindre à la file de quelques centaines d’autres « fidèles » pour la première du nouveau film de la série Star Wars. En décembre, dans la gadoue et le froid.

Parce qu’il sera l’œuvre du brillant réalisateur américain J. J. Abrams, et non du géniteur, George Lucas, qui a passé les 20 dernières années à saboter ce qu’il avait autrefois créé avec génie.

Mais surtout, parce que la trilogie d’origine qu’avait conçue Lucas est pour moi, et pour tout un pan de ma génération, celle des jeunes quadragénaires, un mythe essentiel. Un fondement de notre imaginaire, que j’ai de nouveau envie de célébrer.

À chaque époque son Achille, son Gilgamesh. À chaque ère son épique épopée.

Celle de Star Wars incarne parfaitement la rencontre entre les monuments de la mythologie et la culture populaire. Entre le space opera et la philosophie. Ce n’est pas la plus complexe ni la plus raffinée des œuvres du genre. Star Trek est souvent efficacement calqué sur L’odyssée, d’Homère. Le film Dune, de David Lynch, distillait une remarquable étrangeté, ainsi qu’une complexe mystique.

Star Wars ? C’était un conte pour enfants, certes. Mais s’il subsiste dans nos mémoires, ce n’est pas seulement par nostalgie. Et pas uniquement parce que, du lot, ses effets spéciaux étaient — de très, très loin — les plus réussis.

Si l’œuvre de Lucas nous parle encore, c’est parce qu’elle est arrivée avec un propos dont nous avions besoin au moment parfait de l’histoire : les années 1970 et le début des années 1980, secoués par le Watergate, la fin de la guerre du Viêt Nam, la guerre froide, deux crises du pétrole et des grandes villes occidentales qu’on semblait avoir abandonnées à la misère et au crime. Malgré notre jeune âge, nous sentions le poids de l’histoire récente, cette noirceur dans laquelle notre monde baignait.

Star Wars était une étincelle dans les ténèbres. Un nouvel espoir, comme le titrait le premier volet, en 1977.

C’était aussi un condensé de philosophie que nous absorbions avec avidité. Dans ce monde matérialiste qui nous avait vus naître, ces films exposaient la frontière poreuse entre le bien et le mal, en même temps qu’ils proposaient une vision de l’univers comportant un élément de magie, de mysticisme. C’était, en plus, une ode à la diversité et au féminisme, les protagonistes évoluant au sein d’une rébellion cosmopolite, dont une des leaders était une princesse capable de tirer du fusil et de tenir tête à Darth Vader, l’ange du mal.

J’ai peut-être l’air de théoriser et d’intellectualiser mon plaisir d’enfant. Mais le génie de Star Wars, c’est justement d’avoir su rendre les principes des grands mythes digestes, à coups d’épées laser et de combats spatiaux. Son opposition entre noirceur et lumière, empruntée au yin et au yang. Le discours sur la Force, aussi calquée sur le Qi des cosmogonies asiatiques. Le calme des chevaliers Jedi, celui des moines bouddhistes. Leur ruse, celle d’Ulysse.

Des idées recyclées auxquelles s’ajoutaient des concepts de justice, d’amitié et de filiation.

Cette guerre des étoiles racontait le combat d’une poignée d’idéalistes contre un empire qui imposait son règne par une violence sourde, brutale. Et dans ce monde absurde, ces amis improbables triomphaient, échouaient, puis gagnaient de nouveau.

Nous avions 6, 10 ou 12 ans, et sans le savoir, nous comprenions par cette fiction que le monde est cruel, mais que rien n’est tout à fait perdu. À condition d’entretenir l’espoir, d’accepter la différence, de cultiver l’amitié, de croire en soi, de nourrir le désir d’améliorer les choses, de ne pas céder à la colère… On me dira que c’est une vision naïve et réductrice. Je n’en suis pas si certain.

Si vous voulez en discuter, ce sera en frissonnant dans la file d’attente devant le cinéma.

Et que la Force soit avec nous.