Éloge de la nuance
Culture

Éloge de la nuance

Le 22 mai 2008, la commission Bouchard-Taylor remettait son rapport sur les accommodements culturels. Une décennie plus tard, Rachida Azdouz constate que le débat identitaire s’est pollué, au point de devenir toxique.

Dans Le vivre ensemble n’est pas un rince-bouche, la psychologue s’en prend aux ultras, qu’ils soient multiculturalistes ou identitaires. Elle dénonce ces « avocats commis d’office » qui se sentent toujours plus éclairés qu’autrui et commandent de choisir entre la meute ou le troupeau. « Comme si, pour échapper au loup, il fallait suivre aveuglément les moutons. »

Celle qui a soutenu l’idée d’une charte de la laïcité en 2010 a toujours tenu à préserver son indépendance sur la question identitaire. Comme modératrice dans des débats, elle s’est fait invectiver pour avoir « protégé » l’ennemi à abattre.

L’incapacité de débattre est d’ailleurs une tendance qu’elle déplore. Ou bien les discussions se passent entre convertis, ou bien on assiste à la lapidation de tout discours divergent. « La fin justifie les moyens, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, deux mamelles de la même hyène », avance-t-elle. Une culture de l’anéantissement de l’adversaire, où l’opinion et le ressenti sont hissés au rang de données probantes.

Entre un multiculturalisme anglo-saxon qui réduirait tout au plus petit dénominateur commun et un républicanisme français qui tend vers l’assimilationnisme, à quoi aspire-t-on comme société ? « Ce n’est pas en additionnant les revendications identitaires spécifiques qu’on obtient le bien commun », dit-elle.

Rachida Azdouz propose une culture commune comme socle nécessaire (langue française, traditions, histoire) sur lequel se déposent des couches sédimentaires des communautés diverses. Avec le temps, ces couches s’interpénètrent et se métissent, sans entamer le socle.

L’auteure suggère aussi de sortir d’une logique qui considère la différence comme formidable par essence ou, inversement, qui la considère comme un risque automatique d’envahissement. « On confond encore le droit à la différence avec la sublimation du fait minoritaire, au point parfois d’établir une hiérarchie absurde et arbitraire. Or, il y a lieu de faire la distinction entre l’éloge de la différence et l’éloge de la relation. »

Surtout, dit-elle, il faut retrouver une éthique de la discussion. Parce que derrière les idéologies stériles se cachent des réalités complexes et nuancées.

Un taux de chômage avoisinant les 30 % chez les immigrants scolarisés n’est pas exactement le signe d’une intégration réussie. Ni que les règles sociales sont simples et équitables envers les nouveaux arrivants. Notre modèle idéal de société reste à construire.

Rachida Azdouz nous tend un grand miroir dans lequel nos a priori déforment l’image. Elle apporte une dose de nuance nécessaire à un débat polarisé, et un formidable plaidoyer pour la bienveillance, réflexe à regagner.

« Vivre ensemble, ce n’est pas déshabiller Pierre pour habiller Paul. Ce n’est pas tirer chacun sur un bout de la couverture. C’est tricoter ensemble une couverture plus large pour couvrir tout le monde. Voilà donc un autre impératif hypothétique : se doter d’une éthique du vivre ensemble pour contrer les dérives de la concurrence identitaire. »

Le vivre ensemble n’est pas un rince-bouche, par Rachida Azdouz, Édito, 240 p.