L'essai : Un fils en colère
Culture

L’essai : Un fils en colère

L’auteur Édouard Louis aborde l’image de la masculinité, qu’il lie à l’État prédateur, dans une touchante lettre à son père, rendu vulnérable par une structure sociale qui l’a laissé tomber.

Il est lourd, le poids du cliché masculin, pour toute une génération de pères. Mais cette construction sociale peut s’écrouler lorsqu’ils touchent à la vulnérabilité.

Édouard Louis, auteur célébré pour ses romans En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence, délaisse la fiction pour écrire une lettre bouleversante à son père, et écorcher le système qui l’a laissé tomber.

Toute sa vie, son père, employé d’usine, a été poussé à mépriser les étrangers, les différents, les vulnérables. Jusqu’à son propre fils, homosexuel et artiste. Puis, un accident de travail lui a démoli le dos il y a quelques années. Meurtri, atteint d’un diabète grave, il est néanmoins forcé par l’État d’accepter des boulots précaires, au risque de voir ses prestations amputées.

Par l’intermédiaire de l’histoire de son père, Édouard Louis met en exergue l’État prédateur, qui détricote le filet social au nom de la performance. De la fin du remboursement de plusieurs médicaments par l’État sous Jacques Chirac, en 2006, jusqu’à la réduction des prestations d’aide sociale sous Emmanuel Macron, en passant par les pénalités imposées sous Nicolas Sarkozy aux travailleurs qui refuseraient des postes à des dizaines de kilomètres de leur ville.

Le discours de Sarkozy sur les « assistés » a fait écho en France, dit l’écrivain. « Il te faisait comprendre que si tu ne travaillais pas tu étais en trop dans le monde, un voleur, un surnuméraire. » Et le mépris n’a fait que changer de bouche avec un Macron qui lance au passage que « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler ».

« Ce genre d’humiliation venue des dominants te fait ployer le dos encore plus », écrit Louis à son père. « Tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce. »

Au-delà du réquisitoire, il y a aussi une tendresse envers un père imparfait. Certes, Édouard Louis a été blessé par la honte de son paternel face à un fils qui préférait se farder en chanteuse plutôt que de jouer au foot. Mais cette apparente incommunicabilité cachait un homme doux, choisi par sa mère parce qu’il portait du parfum et qu’il dansait. « Que ton corps ait déjà fait quelque chose d’aussi libre, d’aussi beau et d’aussi incompatible avec ton obsession de la masculinité m’a fait comprendre que tu avais été une autre personne, un jour. »

La maladie l’a adouci et l’a rapproché de son écrivain de fils. Il ne se plaint plus des étrangers et des homosexuels ; il en a maintenant contre ceux qui l’ont laissé tomber. Et il rêve de révolution.

« Les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent se plaindre d’un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. […] C’est eux qui font la politique alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie. »

Qui a tué mon père, par Édouard Louis, Seuil, 96 p.