Entretien avec Emil Ferris
Culture

Entretien avec Emil Ferris

Considérée comme une artiste incontournable dans son domaine, la bédéiste peut dire merci au virus du Nil occidental, qui l’a amenée à produire son impressionnante œuvre Moi, ce que j’aime, c’est les monstres.

« Elle est l’une des plus grandes artistes de bande dessinée de notre temps », a dit à son sujet le célèbre Art Spiegelman (Maus). C’est vrai que le premier tome de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est impressionnant : 800 pages alliant enquête, témoignage et drame familial à travers les yeux d’une gamine qui s’imagine loup-garou dans le Chicago de la fin des années 1960. Discussion avec une bédéiste au trait de crayon unique.

Après avoir attrapé une forme rare du virus du Nil occidental, vous vous êtes retrouvée en partie paralysée. Avez-vous d’emblée pensé à votre art ?

Non, ma première pensée a été pour ma fille. Quand je suis sortie du pire de la fièvre, elle était là, bien que j’eusse de la difficulté à lui parler. Les dommages au cerveau rendaient difficile l’expression de mes pensées. Elle est donc restée près de moi en silence et nous avons regardé Bob l’éponge ! Sa seule présence m’apaisait.

Vous avez déjoué les statistiques et, à force de persévérance, vous avez même repris le stylo, après l’avoir scotché à votre main droite ! Sans cette épreuve, auriez-vous écrit ce livre ?

Non, je ne l’aurais probablement pas fait. C’est toujours au moment où on vous enlève quelque chose que vous vous battez le plus pour le retrouver.

Comment est née l’attachante Karen, fillette loup-garou qui mène une enquête sur la mort de son étrange voisine ?

L’idée m’est venue quand j’ai vu le film Wolfman. J’ai été saisie par le combat et la douleur du personnage. Il commençait tout juste à tomber amoureux quand il a été mordu, donc touché par la malédiction… C’est alors qu’il a basculé du côté des monstres. Quant à Karen, elle me fait penser à la petite fille que j’étais à six ans, quand vers 20 h je commençais à boire du Coca-Cola pour pouvoir rester réveillée jusqu’au début des films d’horreur…

Ce livre est aussi un hymne à la différence. Le monde en a bien besoin, n’est-ce pas ?

Tellement ! S’il y a une chose qu’on devrait se rappeler, c’est que nous sommes spirituellement puissants et que la noblesse de notre personnalité ainsi que la profondeur de notre cœur résident dans nos singularités. Oui, nous sommes des monstres, mais nous n’avons pas à succomber continuellement aux pires aspects de notre nature. Nous pouvons aussi faire face à nos propres peurs devant les différences des autres au lieu de les condamner. C’est ainsi seulement que nous pourrons tous devenir de bons monstres.