Alain Vadeboncœur est Malade !
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Alain Vadeboncœur est Malade !

Dans son nouvel opus, Malade !, notre collaborateur Alain Vadeboncœur ouvre grand les portes de l’urgence et partage les moments étranges et cocasses qui ponctuent son quotidien. Entrevue avec, en primeur, un extrait de son livre. 

Avec Malade !, Alain Vadeboncœur poursuit son exploration du milieu hospitalier par le truchement de 43 histoires vraies, pour la plupart inédites. Il offre surtout un aperçu de sa profession à celles et ceux qui se nourrissent de séries télévisées hospitalières. Il parle des drames qui s’y jouent et du plaisir qu’il a à exercer… et raconte comment son préfacier, le comédien et réalisateur Simon-Olivier Fecteau, a un jour tenté de le tuer.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce nouveau livre ?

En fait, j’ai eu l’idée de ce recueil à force d’entendre mon éditeur me dire d’introduire mes chapitres à l’aide de récits, parce que ça m’aidait à me structurer. J’ai donc produit un bouquin complètement structuré, juste en récits, pour lui en boucher un coin… et faire plaisir au lecteur. Il s’agissait aussi de me reposer un peu les méninges après l’écriture de Désordonnances, qui a demandé beaucoup de recherche de sources et de validation scientifique.

Vous avez déjà écrit sur le système de santé, la mort, sur la médecine elle-même. S’agit-il cette fois d’un récit plus personnel ?

C’est surtout un angle différent. Comme je ne connais pas vraiment grand-chose d’autre, j’ai tendance à centrer mes hobbys d’écriture autour de mon métier de base, celui d’urgentologue et du monde de la santé. Alors, après avoir parlé des enjeux politiques du système, de la mort et des acteurs qui la jouent et de la médecine elle-même, j’ai eu envie d’explorer le côté un peu givré des hôpitaux, qui contribue certainement à mon intérêt je dirais « sociologique » pour ce milieu dans lequel je travaille depuis plus de 28 ans et avec lequel je suis tombé amoureux dès que j’y ai mis les pieds.

Pourquoi avoir choisi de raconter ce qui se passe derrière les portes de l’hôpital ?

Surtout parce que c’est mal connu ! Simon-Olivier Fecteau l’écrit très bien dans sa préface : les patients ne savent pas trop ce qui se passe vraiment derrière les rideaux qui masquent la scène de l’urgence. Ils trouvent surtout que c’est trop long et qu’on devrait se grouiller un peu. En réalité, il se passe une foule de choses, parfois très dures et très graves, bien entendu, mais parfois bizarres, loufoques ou même carrément drôles. Autant du côté des soignants que de celui des patients, d’ailleurs. Il faut dire que c’est un travail d’équipe et que ces moments plus légers permettent d’alléger le stress parfois intense que la pratique amène. Mais en fait, je l’ai écrit parce que j’ai toujours du fun à mettre cela en forme, à rendre compte de situations tirées de ma réalité professionnelle.

Avez-vous une anecdote croustillante à faire partager aux lecteurs de L’actualité ?

Croustillante, dans le sens grivois du terme ? Je ne suis pas trop allé dans cette direction, il me semble d’ailleurs que c’est moins présent qu’à mes débuts, il y a 30 ans, mais c’est peut-être juste parce qu’on vieillit. Cela dit, les bonnes histoires ne manquent pas, tout le monde en a toujours une foule à raconter. Tenez, une que je n’ai pas mise dans mon livre, mais je ferai sûrement un blogue avec : un de mes amis médecins qui s’était endormi une nuit en faisant des points, la tête bien penchée sur le champ opératoire. Le patient pensait qu’il était très concentré sur son travail jusqu’à ce qu’il se mette à ronfler bruyamment. Il a fallu que les infirmières viennent le réveiller pour qu’il termine sa couture. Il faut dire qu’il travaillait un peu trop, mais bon.

Quel aspect de votre profession est le plus méconnu du grand public ? 

Je pense que c’est cette vie intense en équipe, dans les hauts et les bas des cas que nous devons soigner. Parce que c’est parfois très émotif et intense à l’urgence, mais à d’autres moments, on niaise aussi pas mal, comme dans n’importe quel milieu de travail. Ça inclut même les patients, quand ils ne sont pas trop souffrants ou en danger. D’ailleurs, je dis souvent à ceux qui sont sur civière en face du poste qu’ils ont les meilleurs billets pour assister au spectacle permanent de l’urgence, le seul show en ville qui roule 24 heures sur 24. Et gratuit, en plus. Ça les fait sourire, ce qui est important pour aider à guérir ou juste pour passer le temps.

Que diriez-vous au lecteur pour lui donner envie de lire le livre ?

Qu’il risque d’être bouleversé en apprenant comment mon préfacier, Simon-Olivier Fecteau, a comploté pour essayer de mettre fin à mes jours. Bon, ces allégations n’ont pas été prouvées en cour, mais il y a des pseudo-hasards qui parlent d’eux-mêmes, ils verront. Et surtout, le motif est évident : il amorce sa préface en écrivant : « Je déteste les médecins » ! S’il ne voulait pas laisser de trace, c’est vraiment mal parti. Mais bon, ils découvriront plein d’autres réalités fascinantes, par exemple comment j’ai fomenté une révolution avec la demie-moustache qu’on voit sur la couverture (c’est ma photo non truquée de collation des grades en médecine), ou qu’on peut guérir sans douleur une luxation de la mâchoire avec le rire ou encore qu’il est possible de confondre une arythmie cardiaque avec…  Ah, mais, je ne vous dis pas avec quoi, je laisse le lecteur avide de sensations fortes (ou pas) le découvrir !

 

Too much information

Je suis en train de rédiger mes derniers dossiers. Soudain, une voix perçante, provenant des haut-parleurs, nous fait tous sursauter.

« Attention ! Attention ! Code bleu aux soins intensifs, chambre 635. Attention ! Attention ! Code bleu aux soins intensifs, chambre 635. Attention ! Attention ! Code bleu aux soins intensifs, chambre 635. »

Ça ne nous concerne pas : les arrêts cardiaques sur les unités de soins sont couverts par une équipe qui en est responsable.

— Lyne, me semble qu’à deux fois, on a compris, non ?

— Ils le répètent trois fois, maintenant.

— C’est nouveau ?

— Ils entendaient pas, à l’étage, y paraît.

— Nous on l’entend. Me semble qu’ils pourraient mettre ça moins fort. Ils sont pas encore venus régler les haut-parleurs ?

— Parle-m’en pas, ça a réveillé tous les patients de l’urgence hier soir.

Je suis chef de l’urgence et ma méthode de travail est de régler les choses au fur et à mesure autant que possible. Dès que je constate un problème, je prends le téléphone, cet outil souverain, pour dicter une lettre qui trouvera éventuellement son chemin jusqu’au responsable susceptible de le résoudre. En l’occurrence, il faut régler le niveau sonore de l’appel général. J’empoigne donc le combiné, signale le code de dictée et enchaîne en mode rapido, une de mes spécialités, sous le regard amusé de l’assistante :

« Lettre pour… »

Comme souvent, je ne sais trop à qui je vais écrire. Mon adjointe Karima, une femme bien organisée, trouvera en temps et lieu.

Lettre à machin… chose là… Objet : Haut-parleurs à l’urgence. Cher chose… Comme j’ai pu le constater encore une fois ce soir, en date du… mets juste la date, je sais pas, le 26 je pense, on est-tu le 26, Lyne ? … entéka, les haut-parleurs de l’urgence diffusent à un volume qui est vraiment trop élevé

— T’as ben raison, il faut les faire ajuster.

— Je sais, ça a juste pas d’allure. Donc… chose… euh… ah oui, et dérangent souvent les patients, non les empêchent de dormir etEst-ce que vous pourriez… Oui quoi ?

— Juste ta signature pour la prescription s’il te plaît.

— Tiens, ma plus belle signature.

— Seigneur que tu fais dur…

— Ça fait mon charme. Donc euh… Ah oui… Est-ce que vous pourriez ajuster le tout ? Mercidedonnersuiterapidementetbadabadabada. Veuillezs’ilvousplaîtaccepterbadabadabada. Signé. Alain Vadabadabada, etc. Copiesconformeurgentos et aussi… Tidlidou. Qui d’autres ? Non ça va. Ah oui, copie conforme à Charles

Dominique, l’infirmière au triage, arrive en courant au poste, interrompant ma dictée, l’air affolé.

— Alain ! Arrête !

— Un code ?

Je me lève d’un bond, le combiné à la main, prêt à sauver une autre vie.

— Non !

— C’est quoi ?

— On t’entend parler partout !

— Où ça ?

— Dans la salle d’attente !

Médusé, je regarde le téléphone, l’approche de mes lèvres et lance : « Allô ? » Provenant de la salle d’attente au loin, j’entends rire les patients, le tout accompagné de quelques joyeux « allô » en réponse au mien. En vérifiant l’écran du téléphone, je constate que je me suis trompé de numéro et que je dicte en ce moment… sur l’appel général de l’urgence ! Et justement, ça sort vraiment fort.

Je parie que le prochain patient va m’appeler le docteur Vadabadabadabada.

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