25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… dans la vie des femmes

Les femmes ont gagné la guerre des sexes. Elles se sont instruites, ont envahi le marché du travail et les universités. Mais la plus dure bataille reste encore à livrer.

Elle avait l’oeil pétillant et le ventre bien rond, ma secrétaire. Malgré sa grossesse, elle parcourait chaque matin une heure de trajet. En autobus, puis en métro, le reste à pied. Elle arrivait au bureau essoufflée, tendue comme une corde de violon, prête à pleurer pour un rien.

Elle m’attendrissait et m’exaspérait tout à la fois.

Un jour, la nausée l’obligeait à retourner à la maison… juste avant une réunion importante. Le lendemain, c’est sa fille de quatre ans qu’il fallait emmener chez le pédiatre. Elle se sentait coupable. Moi aussi.

C’est à elle que je pensais en préparant ce bilan. À elle et à toutes les mères qui travaillent. Car ce sont les grandes perdantes de la révolution féminine. Pourtant, leur arrivée massive sur le marché du travail a constitué le changement social majeur du dernier quart de siècle.

Médecins ou infirmières, enseignantes ou vendeuses, elles courent toutes du matin au soir. De la garderie au travail, puis à la maison où, à 18 h, un autre quart les attend: souper, vaisselle, devoirs, bains…

Dire qu’il n’y a pas si longtemps les jeunes filles tournaient le dos à la vie de leurs mères, bien décidées à gagner leur place au soleil. Tant pis si le monde du travail les voyait arriver comme des voleuses de jobs, ceux des pères de famille. Il a fallu s’imposer. Je me souviens d’une prof de cégep qui enseignait à des étudiants en techniques policières. Le premier jour, l’un d’eux, en la voyant arriver, a crié: « Hey, les gars! c’t’une plotte! »

Aujourd’hui, armées de baccalauréats et de maîtrises, mais aux prises avec des carrières fragilisées par la précarité des emplois et éreintées par leur double tâche, de jeunes travailleuses songent à renoncer à une carrière pour élever leurs enfants. Ou alors, elles remettent à plus tard la maternité.

Que s’est-il passé, en 25 ans, pour qu’on en soit là? Portées par les vents de la libération, les femmes d’hier scandaient: li-ber-té, é-ga-li-té. Elles voulaient tout à la fois: famille, carrière, amour, indépendance.

Les grandes luttes féministes des années 70 ont certes porté leurs fruits. Grâce à la pilule, les femmes contrôlent enfin leur fécondité. Le mot d’ordre: « Nous aurons les enfants que nous voulons. » Je me revois dans les rues de Montréal, une pancarte au bout du bras, réclamant le droit à l’avortement. Cent Québécoises connues signent alors une pétition dans laquelle elles affirment s’être fait avorter clandestinement. De sa prison, le Dr Henry Morgentaler sert de phare. Cela se passe 10 ans avant qu’une jeune femme déterminée, Chantal Daigle, enceinte d’un amant violent, défie un juge moyenâgeux et aille se faire avorter en catimini aux États-Unis.

L’ère des manifs se prolonge jusqu’à l’orée des années 80. Pour obtenir des congés de maternité sans lesquels, enceintes, les femmes sont forcées de démissionner. Pour réclamer des garderies que, croix sur le coeur, les gouvernements leur promettent d’élections en élections. Contre le lobby médical, farouchement opposé à la pratique des sages-femmes. Enfin, contre les juges sexistes, qui, dans les causes de violence conjugale et d’agressions sexuelles, blâment les victimes plutôt que les coupables.

Pendant la campagne référendaire de 1980, les femmes s’aventurent sur le terrain politique. Lise Payette, ministre de la Condition féminine, a le malheur de se moquer des ménagères. Les « Yvettes » sont récupérées par les partisans du Non. Un dur coup pour le gouvernement Lévesque, pourtant ouvert aux revendications féminines. En plus d’avoir institué le congé de maternité payé, sa révision du Code civil consacrera l’égalité juridique des conjoints et permettra aux femmes mariées de garder leur nom. Et sa réforme de la Loi sur le divorce éliminera la notion de faute.

Mais les femmes n’ont pas la rancune tenace. Dans un sondage mené par Châtelaine 12 ans après l’affaire des Yvettes, Lise Payette, leader féministe, figure en tête des femmes les plus admirées. Suivent Janette Bertrand, qui a exploré tous les tabous inhérents aux sentiments humains, et Jeanne Sauvé, première femme gouverneur général du Canada. J’entends encore le ministre Gérard Pelletier dire le plus sérieusement du monde de cette dernière: « Elle a prouvé qu’elle pouvait faire aussi bien qu’un homme. »

On a souvent ergoté sur l’essoufflement du mouvement féministe des années 80 et 90. Le fait est que les croisades ne sont plus dans l’air du temps. On ne dénonce plus le « pouvoir mâle », on va plutôt prendre un verre en galante compagnie après le travail. Aux valeurs collectives succède la réussite individuelle. Au travail, notamment, où les femmes les plus carriéristes gravissent les échelons en se muant en clones des hommes, jouant du coude et singeant leur style agressif. Pour rivaliser avec l’autre sexe, il faut aussi se donner des outils. Les femmes envahissent les facultés de droit, d’administration et de médecine, où elles sont maintenant majoritaires. Elles commencent à gérer des entreprises et à diriger des ministères. Elles seront économistes, procureurs de la Couronne, ministres des Finances même! Le quart des Canadiennes gagnent plus que leur époux, ce qui ne va pas sans provoquer des heurts dans les chaumines.

Les jeunes femmes de l’an 2000 ont l’impression qu’un siècle les sépare de leurs mères. Elles n’ont pas tort. Ce qui a changé, c’est la confiance qu’elles ont en elles-mêmes. Nées libres, elles ont le droit de vivre seules, de ne pas avoir d’enfant, de viser le sommet. Tout est possible. On n’est même plus surpris de les voir éboueuses ou chauffeuses d’autobus.

Et pourtant, le plus douloureux souvenir de l’histoire récente des femmes est lié à leur présence dans les chasses gardées masculines. Le 6 décembre 1989, à l’École polytechnique, un homme abat 14 futures ingénieurs en hurlant: « J’haïs les féministes. » Le cri du coeur d’une rescapée, « nous ne sommes pas des féministes », est perçu comme un reproche à celles qui se sont battues pour que leurs filles jouissent des mêmes droits que leurs fils.

Cependant, l’éducation n’ouvre pas toutes les portes. Même surdiplômées par rapport à leurs collègues masculins, bon nombre de femmes prennent racine dans des fonctions subalternes. On blâme leur manque d’ambition, leur émotivité excessive et leur absence de leadership, alors que leur exclusion des promotions est insidieuse. Les patrons soutiennent qu’ils font leur choix en fonction de critères de compétence: diplômes, ancienneté, concours. Mais qui peut affirmer que, entre deux candidats de valeur, la mère de 30 ans n’aura pas été écartée par un employeur convaincu qu’elle serait moins disponible? Devant autant d’embûches, certaines renoncent à l’avancement, préférant occuper un poste « pépère » et moins stressant le temps de voir grandir leurs enfants.

À l’embauche, la jeune femme est souvent perçue comme une candidate à risques: elle risque en effet de tomber enceinte. L’employée au travail précaire qui attend un enfant est quant à elle menacée de perdre son emploi depuis que des patrons futés ont découvert qu’il leur en coûte moins cher de la mettre tout bonnement à pied pour motif économique, soi-disant. Bon an, mal an, 350 salariées enceintes portent plainte devant la Commission des normes du travail.

À compétence égale, salaire égal? C’est bien ce que dit la loi sur l’équité salarialede 1997. On n’en est pas là, même si on se gargarise des progrès accomplis. Pour expliquer les retards, la récession a le dos large. De sorte que depuis cinq ans, au lieu de rétrécir, l’écart entre le salaire moyen des hommes (31 053 dollars) et celui des femmes (20 219 dollars) a augmenté de 1 000 dollars.

Il n’y a évidemment pas de complot pour renvoyer les mères à leurs cuisines, mais le reflux est réel. Il touche les employées les moins qualifiées. Championnes des emplois précaires et uniques soutiens de famille, les mères seules connaissent une pauvreté pathétique. Ce scandale de la fin du 20e siècle a réussi à remobiliser les femmes. La marche « Du pain et des roses », orchestrée en 1995 par Françoise David, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, a fait descendre des milliers de femmes dans la rue, comme au plus beau temps du féminisme militant.

Un changement est aussi perceptible dans les relations entre les hommes et les femmes. Plus égalitaires au foyer, elles se sont aseptisées au travail. Exit le flirt et la tape sur les fesses. La peur d’être accusés de harcèlement sexuel refrène la libido des hommes, cependant que la tolérance zéro est la règle chez leurs collègues à talons hauts. Mais l’ouvrière au bas de l’échelle, souvent immigrante de fraîche date, se laisse tripoter en silence de peur de se retrouver à la rue. Moins de 1% des victimes portent plainte.

Créature des années 80, la superwoman est fatiguée. En 1976, c’étaient les femmes de 65 ans qui montraient des troubles de santé et des signes de détresse psychologique. Aujourd’hui, celles de moins de 35 ans. Il est de bon ton, dans certains milieux, d’expliquer la détérioration de leur état par leur changement de cap. En prenant d’assaut le marché du travail, elles se sont exposées aux risques du métier: horaires de fou, alcool et cigarettes. L’explication est un peu courte. Car depuis qu’elles travaillent à l’extérieur, les mères n’ont pas pour autant été libérées des tâches domestiques, même si la moitié des pères partagent maintenant les corvées. Si un enfant a mal aux dents, c’est encore maman qui accourt! Et voilà que, débordé, le système de santé s’attend à ce que les femmes prennent soin de leurs parents malades. Épuisement professionnel, stress, troubles cardiaques, cancer du poumon: c’est le prix à payer pour être à la fois mère et femme au travail.

Réussir à concilier carrière et famille serait donc un mythe? Les solutions existent pourtant: horaires flexibles, semaine de quatre jours, congés de paternité, garderies d’entreprise… En somme, une conception du travail plus soucieuse des mères reste à inventer. C’est le défi des femmes de demain.

Micheline Lachance
Ex-rédactrice en chef du magazine Châtelaine, Micheline Lachance est l’auteur du Roman de Julie Papineau, qui a remporté le Prix du grand public au Salon du livre de Montréal en 1998, et de la biographie du cardinal Paul-Émile Léger. Elle a également publié Les Enfants du divorce. Comme journaliste, elle signe des articles à L’actualité depuis plus de 20 ans. L’an dernier, le YWCA l’a élue Femme de l’année pour sa contribution aux arts et aux lettres.

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