25 ans dans la vie du Québec: 25 ans… de littérature

Éclatée, diversifiée, la littérature québécoise est enfin devenue une littérature « normale », où les romanciers ont supplanté les poètes à l’avant-scène.

Quoi de nouveau, durant ce quart de siècle? Ceci: « Vers 8 h un matin d’avril, Médéric Duchêne avançait d’un pas alerte le long de l’ancien dépôt postal « C » au coin des rues Sainte-Catherine et Plessis lorsqu’un des guillemets de bronze qui faisaient partie de l’inscription en haut de la façade quitta son rivet et lui tomba sur le crâne. On entendit un craquement qui rappelait le choc d’un oeuf contre une assiette et M. Duchêne s’écroula sur le trottoir en faisant un clin d’oeil des plus étranges. »

C’est du Balzac, ou presque; avec, peut-être, un soupçon d’ironie, un « clin d’oeil », comme dit le texte. Un auteur entreprend de nous raconter une histoire qui ne sera pas la sienne propre, mais une histoire pleine d’inventions, de péripéties, d’accidents, d’événements heureux ou malheureux, de personnages divers. Il y en aura pour longtemps, un grand nombre de pages. Et le succès sera énorme, un succès comme jamais un roman écrit et publié au Québec n’en avait obtenu auparavant.

On a reconnu, bien sûr, Le Matou, d’Yves Beauchemin, publié en 1981, qui accomplit dans le roman québécois ce qu’on pourrait appeler – sans mépris, faut-il le préciser, car il s’agit là d’un roman tout à fait remarquable – la révolution de l’abondance. Le nombre de pages veut dire quelque chose. Beauchemin n’est d’ailleurs pas le seul à la faire, cette révolution. En 1975 avait paru le premier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal, La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay; en 1979, Pélagie-la-Charrette et son Goncourt, d’Antonine Maillet; l’année suivante, dans un genre différent mais avec une abondance presque égale, La Vie en prose, de Yolande Villemaire; en 1983 s’ajoutera Maryse, de Francine Noël.

Ce ne sont pas là des oeuvres tout simplement réalistes, faisant jouer les ficelles du romanesque traditionnel. En fait, elles en tirent parfois parti, mais, comme on vient de le percevoir chez Beauchemin, avec une ironie, une fantaisie délectables. Elles sont à la fois pleines de couleur locale et ouvertes sur les horizons les plus divers. Et elles ne lésinent pas sur l’imaginaire, voire le fantastique. Egon Ratablavatsky, le chat Duplessis, le Diable vert ne sont pas des personnages qu’on peut rencontrer souvent rue Saint-Denis ou avenue du Mont-Royal.

Pour mesurer l’ampleur et la profondeur de cette révolution, il suffit d’écrire les noms de ceux qui en avaient fait une autre, celle (très peu tranquille) des années 60: Jacques Godbout, Jean Basile, Gérard Bessette, Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Marie-Claire Blais. Des voix outrageusement personnelles, de la subjectivité à revendre, de la révolte, des expériences formelles à qui mieux mieux. Le personnage principal du Matou, lui, est un entrepreneur, proche parent des jeunes loups qui, à la même époque ou à peu près, commencent à faire du Québec inc. une réalité. C’est dire.

La littérature québécoise, aussi bien, devient une grosse affaire. Avant 1975, il était possible à un critique, s’il tenait une chronique hebdomadaire, de rendre compte de presque tous les romans qui se publiaient ici. Ça ne l’est plus. On risque toujours de rater un début prometteur. La production québécoise, aussi polyvalente et densément peuplée qu’une école secondaire, occupe une place de plus en plus considérable dans les librairies, dans les bibliothèques. De nouvelles maisons d’édition apparaissent tous les ans – et il ne faut pas oublier celles qui naissent en Acadie, en Ontario, dans l’Ouest, et dont nous recevons les livres à Montréal. Il se trouvera quelque critique pour dire qu’une telle abondance n’est pas toujours favorable à la qualité. On décrétera que c’est un mauvais coucheur.

Quoi de neuf, encore, depuis 1975? Ceci: « Ils jettent mon corps sur un petit lit roulant, au milieu d’une salle blanche et sans fenêtres. Leurs mouvements sont brusques. Ils me traitent de criminelle. Quand maman n’est pas là, ils ne dissimulent pas leur dégoût. »

Ces phrases, tirées d’un roman intitulé L’Ingratitude, qui a remporté un vif succès sur les deux rives de l’Atlantique, sont d’une jeune Chinoise appelée Ying Chen, qui a appris le français à Montréal et qui écrit à Montréal des oeuvres dont l’action se passe en Chine. Le phénomène n’est pas tout à fait inédit. Mais il s’est reproduit à tant d’exemplaires, dans le dernier quart de siècle, qu’il a acquis une signification nouvelle. La Chinoise Ying Chen, les Haïtiens Dany Laferrière et Émile Ollivier, l’Égyptienne Mona Latif-Ghattas, le Brésilien Sergio Kokis, l’Italien Marco Micone – je ne parle que des auteurs les plus célébrés – font-ils partie de la littérature québécoise au même titre que les nés natifs?

La question est redoutable, et elle a provoqué des débats qui n’étaient pas toujours exempts de confusion. Posons-la différemment: doit-on réunir les écrivains venus d’ailleurs dans un chapitre à eux réservé, comme on le fait dans certains manuels ou certaines histoires de la littérature québécoise, ou les laisser se fondre dans l’ensemble sans tenir compte de cette différence? Cette discussion ressemble fort à celle qui s’est élevée au cours des dernières décennies au sujet de la nation ethnique et de la nation civique. C’est la dernière qui, semble-t-il, a aujourd’hui la préférence des esprits les plus ouverts. Peut-être prendra-t-on la même direction dans le domaine littéraire, mais il faut bien voir que l’adjectif « québécois » risque ainsi de changer de sens, de ne plus désigner (ou désigner uniquement) cette sorte d’expérience littéraire collective qu’il évoquait et évoque encore dans les esprits.

Quelle place faire, enfin, dans cette littérature « civique » à ceux qui, Québécois d’origine ou Québécois d’adoption, écrivent des oeuvres en anglais? Il en est de fort importantes, on ne peut pas ne pas le savoir: de Hugh MacLennan à Mordecai Richler et Trevor Ferguson, de Frank Scott à Leonard Cohen, et j’interromps aussitôt une liste qui pourrait être très longue. Il n’y a pas si longtemps, dans la perspective ethnique que je viens d’esquisser, on les exilait de l’ensemble québécois et on les noyait dans le grand tout canadien. Quand il s’agissait de Mordecai Richler, c’était particulièrement facile.

On les a rapatriés depuis quelque temps – tout en leur donnant un chapitre à part -, mais un mouvement qui s’est développé récemment chez les écrivains anglophones du Québec a eu des conséquences inattendues. Ils ont décidé de fonder une nouvelle littérature, qui se nommerait anglo-québécoise. Ils se sont beaucoup démenés: sait-on que le plus grand festival littéraire de Montréal n’est pas celui de l’Union des écrivains québécois, mais le multilingue Metropolis Bleu? Et si l’idée s’impose d’une littérature anglo-québécoise, faudra-t-il parler d’une littérature franco-québécoise? C’est une question perverse, à laquelle on ne tentera pas de donner ici une réponse prématurée.

Si je n’ai parlé jusqu’à maintenant que du roman, c’est que la littérature québécoise est devenue une littérature normale, et qu’aujourd’hui, dans la plupart des pays du monde, la poésie ne sert plus guère à définir l’évolution littéraire. S’il faut trouver un événement poétique significatif au Québec pour la période qui nous occupe, on se reportera à la mort de Gaston Miron et aux funérailles nationales qu’on lui a faites. Pourrait-on dire qu’à ces funérailles c’est la poésie québécoise elle-même, comme projet commun et comme discours de portée générale, qu’on célébrait et mettait en terre du même coup? Les événements collectifs ne doivent pas faire illusion: les meilleurs, parmi les poètes des dernières décennies, sont des isolés, des individus qui se laissent difficilement prendre en photo de groupe.

Peut-être, en définitive, en va-t-il ainsi pour l’ensemble des écrivains québécois de ce début de millénaire, poètes, romanciers, essayistes. Ils sont allés nombreux il y a deux ans à la Foire du livre de Paris, où l’on célébrait la littérature québécoise. Quelques-uns d’entre eux se sont même retrouvés, honneur suprême, à la table de Bernard Pivot, en compagnie de quelques francophones d’ailleurs. Avec sa candeur habituelle, Dany Laferrière a profité de l’occasion pour suggérer qu’on décerne le prix Nobel à la littérature québécoise dans son ensemble, à défaut d’y trouver un écrivain digne d’une telle consécration. Il arrivait trop tard. La littérature québécoise est devenue, pour ainsi dire, normale. C’est-à-dire plus apte à produire des livres qu’à affirmer une originalité collective.

Gilles Marcotte. Journaliste, critique littéraire et chroniqueur depuis un demi-siècle, Gilles Marcotte est également l’auteur de plusieurs livres. Il tient depuis deux ans une chronique libre au Devoir et, depuis 1980, une chronique littéraire à L’actualité.

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