4 questions à l’auteur Mathias Énard

Mathias Énard se penche sur les contrées du Levant par l’entremise de son narrateur, qui revit les moments marquants de ses voyages à Istanbul, Damas et Téhéran.

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Boussole, par Mathias Énard, Actes Sud, 384 p.

Boussole, c’est l’apogée d’une œuvre qui, en six romans, a fait le tour du bassin méditerranéen pour en circonscrire l’histoire, les conflits, les mystères. Cette fois, Mathias Énard tourne son regard vers les contrées du Levant alors que son narrateur, musicologue insomniaque, revit les moments forts de ses voyages à Istanbul, Damas et Téhéran en compagnie de la fuyante Sarah, spécialiste de l’orientalisme.

Avec une érudition monumentale qui va de l’influence turque sur la musique de Mozart à la poé­sie persane en passant par les factions arabes djihadistes au sein de l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale, Mathias Énard met en relief un réseau tentaculaire d’amitiés, d’intérêts et d’influences qui ont favorisé les échanges culturels entre l’Orient et l’Occident, et ali­menté l’imaginaire des créateurs, illus­tres ou obscurs, jusqu’à ce que la « pathologie nationaliste » de l’Europe vienne interrompre le dialogue et détruire les « passe­relles fragiles construites auparavant ».

En montrant comment nos cultures sont des constructions cosmopolites, inextricablement liées par les métissages réciproques, l’écrivain réussit à redorer le blason scientifique de l’orientalisme, souvent critiqué pour ses préjugés impérialistes. Loin de diminuer la « violence conquérante » de l’Europe colonialiste qui s’est approprié sans vergogne les antiquités de l’Orient, Mathias Énard y attribue la facilité avec laquelle les « démo­lisseurs écervelés islamistes » détruisent aujourd’hui les trésors archéologiques d’un patrimoine perçu comme étranger.

À l’image des relations Est-Ouest, les amours contrariées des deux protagonistes laissent comprendre qu’il ne saurait y avoir de rencontre véritable sans une reconnaissance mutuelle de « l’autre en soi », cette part indéniable de notre identité venue de l’étranger. À l’heure où le monde s’est égaré dans le mirage du choc des civilisations, Boussole est une œuvre phare qui nous réoriente dans la bonne direction.

Entrevue avec son auteur.

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Mathias Énard (Photo : Joel Saget / AFP / Getty Images

Comment est née votre fascination pour l’Orient ?

Par la littérature, les récits de voyage. Au départ, on a des images un peu rêvées de l’orientalisme, et après, on les confronte à la réalité. J’ai étudié l’arabe et le persan à l’université, puis j’ai passé une dizaine d’années au Moyen-Orient. C’est devenu une partie de ma culture et de ma vie. Je suis touché de près par la guerre en Syrie.

À quel point partagez-vous l’expertise musicologique de votre narrateur ?

J’ai étudié les transformations de la musique orientale au contact des musiques européennes, notamment. C’est une de mes spécialités. Mais je ne suis pas musicien.

Croyez-vous, comme vos personnages, que le cosmopolitisme soit notre planche de salut ?

Tout à fait. Notre identité politique et sociale est encore réduite à un espace national, alors que le commerce ou la finance, eux, sont réellement cosmopolites. Cela ne veut pas dire qu’il faille forcément se défaire de nos langues, de nos frontières, de nos modes de vie, mais au moins avoir une vision qui tienne compte d’une globalité. Je pense que le livre et la littérature nous apprennent vraiment à profiter de la diversité du monde.

Le parcours de Sarah la mène en Indonésie. Est-ce la direction de votre prochain roman ?

Non, là, je vais plutôt m’intéresser à quelque chose de très proche de moi : l’ouest de la France, dont je suis originaire. Je crois que je vais même parler du siège de La Rochelle, comme Alexandre Dumas, mon idole. Ils sont aussi très exotiques quand on les regarde de près, ces territoires-là.

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