5 livres pour entrer dans l’univers de François Blais

Le style corrosif et singulier du regretté François Blais, décédé en mai 2022, est immortalisé dans ses 11 romans. La libraire Audrey Martel propose cinq lectures pour se lancer à la découverte de son œuvre. 

Marie Blais / montage : L’actualité

Il suffit de quelques lignes pour reconnaître sans équivoque la plume de François Blais. Oscillant entre cynisme et tendresse, son style distinctif relève autant de l’absurdité que de la profonde érudition. Grand observateur du genre humain, l’écrivain — qui était également traducteur et concierge — a touché tour à tour à l’enquête policière, à la science-fiction, au fantastique et à la littérature jeunesse, sans jamais perdre de vue la normalité du quotidien.

À travers ce large spectre littéraire, il a fait rayonner les anonymes et a mis en scène des personnages de perdants sympathiques souvent comparés à ceux de Réjean Ducharme ; des rêveurs, brillants mais ordinaires, aussi passifs que résistants.

Audrey Martel, de la librairie L’Exèdre à Trois-Rivières, propose une marche à suivre en cinq lectures qui vous garantit presque d’être séduit par son univers éclaté.

2012

Document 1

Ce roman, finaliste au Prix des libraires du Québec et lauréat du Prix littéraire de la Ville de Québec et du Salon international du livre de Québec, plante vraiment les racines du personnage qu’est François Blais dans le paysage littéraire québécois. Ce n’est pas son premier roman, il reprend même des procédés utilisés précédemment dans son œuvre. Toutefois, il atteint des sommets dans la maîtrise de son écriture, ce qui rend ce livre très accessible et en fait une excellente porte d’entrée.

C’est l’histoire de deux amis sans grandes ambitions, adeptes de voyages virtuels. Ils passent leur temps à repérer sur Google Maps les villes affublées des noms les plus saugrenus. Lorsqu’ils tombent sur Bird-in-Hand, en Pennsylvanie, ils décident que le moment est venu de prendre la route. Comme ils ont peu de moyens, ils créent un faux projet de livre sur leur expédition, dans l’espoir d’obtenir une bourse qui financerait leur périple. François Blais réinvente le récit de voyage en se concentrant sur le surplace de ses personnages. Il raconte une non-histoire en quelque sorte, motif récurrent dans son œuvre. Le lecteur découvre aussi son amour de la région et la grande richesse de sa plume, aux multiples niveaux de langage. Tout ce qui fait la force du romancier se trouve dans ces quelques pages.

(L’instant même, 182 p.)

2014

Sam

François Blais réunit ici deux de ses caractéristiques : le journal intime et les amours impossibles. Ce livre, encore une fois parmi les plus accessibles de son catalogue, est inspiré des codes de l’enquête policière. Pendant la quasi-totalité du roman, l’auteur mène son intrigue et le lecteur dans toutes sortes de directions, avant de terminer par une chute à la fois banale et extraordinaire, qui tient sur une page et demie. Du grand François Blais ! Le narrateur de Sam trouve aux Artisans de la paix une boîte contenant une collection d’ouvrages québécois du XIXe siècle. Tout au fond, il déniche une centaine de pages du journal de S***, une femme native de Grand-Mère. Séduit par son humour noir et son côté ermite, l’homme se lance dans une quête pour retrouver celle qu’il croit être la femme de sa vie. Il la suivra à la trace, à l’aide d’indices disséminés dans le journal. La forme éclatée fait la force du récit. Les écrits de S*** sont entrecoupés des pensées et des notes d’enquête du narrateur, remplies d’observations tirées de la vie quotidienne et d’informations cocasses trouvées sur le Web. François Blais se sert de la trivialité pour offrir avec une nonchalance calculée des réflexions pertinentes et teintées de dérision sur la société. Il faut un grand auteur pour écrire l’histoire d’un personnage à qui, au fond, il n’arrive rien.

(L’instant même, 192 p.)

2013

La classe de madame Valérie

Ce roman, finaliste au Prix des libraires du Québec, reprend les codes des deux précédents, mais dans une version plus ambitieuse et colossale. François Blais prouve ici à quel point il aimait se lancer des défis. Sous la forme de petites plaquettes, l’auteur fait part des pensées des 24 élèves de la classe de cinquième année de madame Valérie, ainsi que de celles de l’enseignante. Certains rêvent d’être joueur de hockey ou archéologue, d’autres, médecin ou actuaire. Quel sera l’effet du temps sur ces aspirations ? Toujours à la même date, à la fin du mois d’octobre, l’écrivain donne accès aux différents personnages à trois étapes cruciales de leur vie : la fin de l’enfance, la fin de l’adolescence et l’âge adulte. Il compose une mosaïque foisonnante truffée de références culturelles et de faits saugrenus — dont trois pages détaillant les résultats d’une recherche sur YouPorn. Et ça se tient ! Avec sa curiosité et son regard cynique sur le monde, François Blais s’interroge sur les vies parallèles et le champ des possibles de l’humanité.

(L’instant même, 402 p.)

2017

Les Rivières suivi de Les montagnes : Deux histoires de fantômes

Avec chaque livre, François Blais semble rapprocher le lecteur de qui il est, de son véritable regard sur le monde. Ici, il offre deux histoires de fantômes qui représentent deux facettes de sa personnalité. Dans le premier récit, le personnage principal est, comme Blais, concierge dans un centre commercial, où une fillette a été kidnappée. Le narrateur le suit dans les couloirs, et hante les pensées des témoins, parents, clients et employés qu’il croise, dévoilant des recoins tantôt en rapport avec l’intrigue, tantôt anodins. Blais n’hésite pas à plonger dans le malaise pour donner une voix à ceux que l’on n’entend jamais, prédateur sexuel compris.

Dans la seconde partie, un romancier respecté par la critique, mais boudé du grand public, rend compte des phénomènes étranges dont il est témoin lors d’une résidence d’écriture dans une maison de campagne mauricienne. Encore une fois, François Blais s’approprie les codes de la littérature populaire pour mieux étudier ce qu’il y a de plus troublant dans la société. La nouvelle se dévore d’une traite, mais se prête aussi à une analyse exhaustive, à une recherche de messages cachés. Plus que jamais, il mène le lecteur en bateau, le conduit sur de fausses pistes, multiplie les culs-de-sac. Étrangement, ça ne donne que plus envie de le lire et de le comprendre.

(L’instant même, 192 p.)

2018

Un livre sur Mélanie Cabay

Ce livre, c’est François Blais. Ou du moins son interprétation de l’autofiction. Il raconte l’année sabbatique qu’il a prise à 20 ans, au cégep, une année passée à jouer au Nintendo dans le sous-sol de la maison de ses parents. Il établit un parallèle entre sa vie et celle de Mélanie Cabay, une jeune femme enlevée à Montréal alors qu’elle rentrait du travail. C’est le livre le plus touchant, le plus personnel et le plus éclairant de François Blais. Il ouvre une brèche dans sa tristesse, dans son incompréhension du monde. Il entame aussi une profonde réflexion sur la mémoire, sur sa relation avec les femmes, sur leur place dans la société et sur les inégalités qui persistent entre les genres. Derrière l’humour noir et absurde qui caractérise son écriture, il lève ici un peu le masque pour donner accès à l’âme, à l’essence profonde de la personne derrière.

(L’instant même, 127 p.)

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Je viens de terminer Document 1. Je l’ai adoré et ça m’a donné envie de lire tout ce qu’a publié François Blais.