7 questions à Grégoire Delacourt

L’écrivain français revient sur un parcours littéraire atypique et tardif, mais non moins trépidant.

Photo: ActuaLitté/Wikimedia
Photo: ActuaLitté/Wikimedia

Une adaptation du roman à succès La liste de mes envies, de l’écrivain français Grégoire Delacourt, sera présentée cet automne au Théâtre du Rideau Vert, à Montréal, puis en tournée un peu partout au Québec, avec la comédienne Marie-Chantal Perron dans le rôle principal. Le pétillant écrivain a récemment eu la joie d’apprendre cette nouvelle après des années d’attente.

Vos lecteurs québécois pourront voir au théâtre une adaptation par Maryse Warda de votre deuxième roman, probablement le plus connu, et Marie-Chantal Perron y tiendra le rôle principal. Vous semblez apprécier cette comédienne que vous avez rencontrée sur le plateau de Tout le monde en parle. Quelle a été votre première réaction?

Ah! quelle joie, enfin, d’être joué ici. Des années que j’attends. Des années que Marie-Chantal Perron et moi croisons les doigts, rions et prions. Et enfin, ça y est! J’ai eu confirmation tout récemment de cette nouvelle et je remercie l’équipe d’avoir gardé la foi. J’étais venu à Montréal il y a deux ans pour rencontrer Marie-Chantal à nouveau, lire l’adaptation — formidable d’ailleurs! Vous voyez, je me tiens au courant, parce que c’est toujours bouleversant que son livre, après avoir donné tant de plaisir aux lecteurs, donne aussi du talent aux autres.

Vos passages au Québec, lors de salons du livre notamment, ne sont jamais passés inaperçus, en raison de votre énergie, votre franc-parler, votre humour souvent pince-sans-rire. Qu’avez-vous pensé des gens d’ici en comparaison de vos lecteurs européens? Ont-ils la même perception du sens de vos histoires?

Je ne suis pas du genre fayot, mais j’adore les «gens d’ici», comme vous dites. J’adore ce français imagé, parfois si poétique, qui pour moi touche à la pureté de l’enfance et révèle la grandeur des cœurs.

Il y a plus d’amplitude ici, dans le ressenti de mes histoires; une place plus grande est faite, me semble-t-il, à la poésie, c’est-à-dire à cette perception du monde qui n’est pas juste cérébrale mais aussi sensuelle. Un couple ami de Montréal m’a dit que mes livres étaient «beaux» et lorsque je leur ai demandé ce qu’ils voulaient dire, ils ont dit qu’ils avaient été «atteints» par mes histoires. J’ai été très touché.

Dans La liste de mes envies, Jocelyne, une femme ordinaire, voit son existence tranquille chamboulée après avoir gagné le gros lot, et on se demande si l’argent fait le bonheur… La grande question!  Maintenant que vous êtes peut-être un peu plus riche grâce au succès de vos livres, qu’en pensez-vous?

C’est surtout mon centre des impôts qui est plus riche désormais!

Plus sérieusement, bien sûr que l’argent ne fait pas le bonheur. Mais il fait le confort, il fait la chaleur quand il fait froid, un bon repas quand on a faim, un cadeau à quelqu’un qu’on aime.

Il ne fait pas l’amour, pas l’amitié, pas la joie. Ça, ce sont des choses gratuites. C’est le cadeau de la vie: la beauté. La tendresse.

Il ne faut pas demander à l’argent ce qu’il ne peut pas donner: la joie d’être vivant et d’en profiter à chaque seconde. Parce que finalement, tout cela est très, très court.

L’actualité des dernières semaines au Québec a amené les gens à réfléchir sur le sens de la liberté d’expression des créateurs. L’actrice Scarlett Johansson — dont vous vous êtes inspiré pour créer votre héroïne du même nom dans La première chose qu’on regarde, sorti en 2013 — a intenté un procès contre vous pour atteinte à la vie privée. Même si elle a été déboutée, obtenant tout de même 2 500 euros en dommages et intérêts, ces événements ont-ils changé votre manière de composer avec la notion de liberté d’expression?

Le principal grief de l’actrice, de son avocat en tout cas, portait sur la notion de «parasitisme». Avais-je ou non le droit d’utiliser (avec une très grande bienveillance) le patronyme d’une actrice connue, de relater des faits connus de sa vie, dans le cadre d’un roman? C’est en effet une question qui est au cœur de la création littéraire: peut-on citer les gens, les marques, les chansons, les films qui nous entourent, qui constituent une toile culturelle, qui reflètent une époque. La réponse des juges est sans appel: oui.

Le second grief portait sur une phrase du livre où étaient mentionnés deux personnages réels. C’est cette mention qui a été jugée attentatoire à la vie privée et a fait l’objet d’une pénalité de 2 500 euros.

Mais le plus important, c’est que la liberté créative a été protégée, que le livre a eu un formidable succès et qu’il fera bientôt l’objet d’un film! Hum… sans Scarlett.

On peut dire que vous être l’exemple même du type qui décide d’écouter ses rêves à 50 ans en s’adonnant enfin à l’écriture, coûte que coûte… Y a-t-il un prix à payer pour ce choix de vie?

Oh! j’ai eu beaucoup de rêves et c’est sans doute bien que certains soient restés des rêves — ça dure plus longtemps.
Écrire a été une envie forte, puis un besoin, et c’est vrai que la cinquantaine arrivant et le temps se raccourcissant, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais, et je m’y suis mis.

Ça a immédiatement été un immense plaisir, qui ne s’est jamais démenti depuis.

Donc, pas d’angoisse de la feuille blanche (sinon, il vaut mieux jouer au golf ou faire de la danse classique), et un choix de vie heureux finalement: je continue mon métier de publicitaire et j’écris quand j’en ai envie.

L’écriture vous a certainement demandé de réorganiser votre vie de publicitaire. Comment faites-vous entrer la création dans votre horaire ?

En fait, c’est la vie de publicitaire qui s’est réorganisée d’elle-même à cause d’une toute petite crise qui dure en Europe, et surtout en France.

Les annonceurs se tournent massivement vers Internet et reviennent aux techniques invasives et sans créativité du marketing direct des années de nos parents; du coup, l’activité de l’agence s’est réduite et m’occupe aujourd’hui à un tiers de mon temps. Ça tombe bien! Le reste du temps me permet d’écrire des histoires, de répondre à un joli questionnaire pour L’actualité, de découvrir l’émotion de l’opéra et de savourer chaque jour la joie d’être en vie.

À quel projet travaillez-vous actuellement, et que pouvez-vous nous en dire?

Je viens de terminer un roman qui devrait paraître en début d’année prochaine en France. Je travaille actuellement à l’adaptation théâtrale d’On ne voyait que le bonheur, qui sera créée en Avignon à l’été 2017, ainsi qu’à sa version scénario pour le cinéma, dont le tournage est prévu en 2017.