7 questions à Larry Tremblay

«La littérature n’est pas une chose gentille. Elle provoque, interroge, accuse, débusque», dit l’auteur de L’orangeraie. Dur de le contredire…

Photo: Bernard Préfontaine
L’écrivain et dramaturge Larry Tremblay. (Photo: Bernard Préfontaine)

Lauréat de 11 prix, dont les prix littéraires québécois des libraires en 2014 et des collégiens en 2015, L’orangeraie, de Larry Tremblay, vient de remporter le prix Culture et Bibliothèques pour tous, décerné en France pour faire découvrir un auteur peu connu du grand public. Distribuée dans 12 pays, cette histoire sur fond de guerre est acclamée par la critique depuis sa parution, en 2013. Autopsie d’un immense succès littéraire.

En plus de toutes ses distinctions, L’orangeraie fait partie, pour la deuxième année de suite, de la liste Les incontournables dressée par des personnalités et le grand public pour l’émission Plus on est de fous, plus on lit! sur ICI Radio-Canada Première. Dans quelle mesure ce roman a-t-il touché les gens?

On dit souvent — et avec raison — que la réalité dépasse la fiction. La tragédie décrite dans L’orangeraie est malheureusement de plus en plus actuelle vu le nombre d’attentats-suicides qui ne fait que grandir, tout comme celui d’enfants soldats embrigadés de force dans des conflits ethniques. Il est clair que ce roman a un impact émotif sur le lecteur en même temps qu’il suscite un débat sur le phénomène de la radicalisation. Les plus jeunes lecteurs s’identifient aux jumeaux Amed et Aziz: que feraient-ils s’ils étaient à leur place? Accepteraient-ils de se sacrifier? Pour quelles valeurs? Les lecteurs plus âgés s’identifient aux parents: comment réagiraient-ils si on leur demandait de sacrifier l’un de leurs enfants? Pour quelles raisons accepteraient-ils une chose aussi horrible? Ces questionnements amènent le lecteur à suspendre son jugement et à se glisser dans la peau de gens acculés à des choix aussi tragiques.

Plusieurs de vos personnages ne sont pas particulièrement sympathiques, ils sont complexes psychologiquement et on aurait raison de les craindre. Pourquoi cette inclination pour l’espèce humaine dans ce qu’elle a d’un peu tordu?

Une phrase d’André Gide m’a marqué dans ma jeunesse: «On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments.» Comme il est très difficile d’écrire une pièce de théâtre sans un conflit, un drame, une catastrophe. Très tôt, j’ai été attiré par Kafka, Dostoïevski, Céline, des auteurs qui n’ont jamais hésité à mettre en scène les tourments de l’âme humaine, les comportements paradoxaux de l’homme aux prises avec la violence de ses désirs. La littérature n’est pas une chose gentille. Elle provoque, interroge, accuse, débusque. Ce qui ne l’empêche pas de divertir, par ailleurs.


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Vous vous êtes rapidement démarqué comme auteur dramatique à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Pourquoi le roman est-il entré bien des années plus tard dans votre parcours de créateur?

J’ai d’abord voulu être romancier. Mais le théâtre m’a emporté dans son sillage. J’ai enchaîné très vite les rôles à la scène, les mises en scène, les textes dramatiques. J’ai aussi été professeur de jeu à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM très tôt dans ma carrière. Je n’avais simplement pas le temps de m’embarquer dans l’aventure romanesque. L’écriture de mon premier roman, Le mangeur de bicyclette [Leméac, 2002], s’est échelonnée sur 12 étés, l’été étant la seule période de l’année que je pouvais consacrer à mon travail d’écrivain.

La haine, le mal, l’emprise des religions sont des questions présentes dans votre parcours littéraire. Est-ce pour trouver des réponses à des obsessions qui vous turlupinent?

Ce sont des questionnements qui m’habitent depuis une dizaine d’années. C’est venu avec le phénomène de la mondialisation, amplifié par Internet et le numérique. Le rapport de l’écrivain québécois en a été profondément modifié. Écrire, peu importe où l’on écrit, c’est parler du monde dans sa totalité. Les guerres actuelles, si loin de nos quartiers tranquilles, sont aussi les nôtres. La haine, le mal ou l’instrumentalisation de la religion ne sont pas mes obsessions, mais avant tout les problèmes du monde actuel. Disons que depuis quelques années, je les ai mis en avant dans mes œuvres. Toutefois, la question du mal m’intéresse depuis longtemps et elle a toujours été associée dans mon esprit à la littérature.

Vous aimez parler de votre processus de création comme d’une cuisinière avec son four et ses éléments.

Oui, j’utilise souvent la métaphore d’une cuisinière pour décrire mon processus de création. C’est dû au fait que je travaille sur plusieurs œuvres de front. Certaines mijotent à feu doux, d’autres bouillonnent, d’autres encore cuisent pendant des années au four. Ça s’explique par le fait qu’une œuvre, chez moi, chemine selon deux grandes étapes: la quête et l’enquête.

La quête, c’est le moment où l’œuvre s’installe en moi, se dépose, travaille par elle-même et finalement jaillit sur la page. Et l’enquête, c’est le moment où mon texte se transforme en une scène de crime que j’interroge comme si j’étais un véritable enquêteur. Mes personnages ont commis un crime (que ce soit celui de l’amour ou de la haine, peu importe, je dois les amener — quitte à les torturer — à me dire la vérité). Car, le plus souvent, je ne connais pas l’histoire que je suis en train d’écrire, puisque je travaille sans plan.


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Et dans ce processus, il y a le kathakali, un art indien mariant danse et théâtre que vous pratiquez depuis longtemps, et dont vous dites qu’il influence encore le créateur et l’homme que vous êtes.

Absolument. Ce théâtre dansé du sud de l’Inde est une forme classique qui demande un entraînement spartiate. Les années passées à l’apprendre m’ont donné le goût de la discipline et de la rigueur, tout en me plongeant dans le monde du merveilleux, le kathakali mettant en scène les grandes épopées de l’Inde où dieux et démons s’affrontent. J’ai vécu ces années d’apprentissage comme une purification et une libération. Car la danse, une fois la technique maîtrisée, rendue en quelque sorte invisible, libère le corps et, donc, l’esprit.

Que pouvez-vous nous dire de votre prochain roman, à paraître sous peu?

Ce roman est né de mon désir de parler des années 1970, celles de mon adolescence. J’ai beaucoup aimé cette période vécue à Chicoutimi. J’ai aussi voulu montrer le passage du temps. Mes personnages principaux vont donc se retrouver à l’aube de l’an 2000, remettant en question leurs rêves et leurs échecs, affrontant leurs mensonges.

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