À chacun son country

Il y a les « vrais », qui attirent les foules mais se butent à l’indifférence des radios commerciales. Et les occasionnels, stars consacrées de la chanson, dont le « retour aux sources » est acclamé par les médias. Finit-on tous un jour par succomber à cette musique de l’âme ?

J’ai mis les pieds sur la planète country par un beau dimanche ensoleillé de mai, après avoir fredonné « Mille après mille », ce classique qu’interprétait Willie Lamothe, question de me mettre dans l’ambiance. Sur le terrain jouxtant l’aréna de Saint-Lin–Laurentides, à une trentaine de kilomètres au nord de Montréal, j’ai compté avec étonnement au moins une centaine d’autocaravanes et tout autant de roulottes, cordées comme des voitures dans un stationnement du centre-ville. Leurs propriétaires étaient venus de partout dans la province pour assister au premier festival country de la saison, celui de Saint-Lin. Je ne savais pas que les adeptes de ce genre de musique se déplaçaient ainsi en caravane et qu’ils avaient l’habitude de camper toute la fin de semaine sur les lieux des spectacles.

Malgré le beau temps, plus d’un millier d’amateurs de musique country étaient entassés dans l’obscurité, à l’intérieur de l’aréna. La majorité d’entre eux avaient pris place sur des chaises de jardin installées là où se trouve normalement la glace. Un espace au bout de la patinoire était réservé à ceux qui voulaient bien aller bouger, le temps d’un madison ou d’une autre danse en ligne. Ils étaient parfois plus d’une centaine à danser.

Les artistes se succédaient sur la scène. Entre deux spectacles, le maître de cérémonie faisait des blagues sur son tour de taille et annonçait le tirage de la loterie moitié-moitié. Tout le monde semblait heureux et la bière coulait à flots.

De temps à autre, les fidèles sortaient de l’aréna pour griller une cigarette et prendre un peu de soleil. Moyenne d’âge ? À l’œil, je dirais plus de 60 ans. Me voyant flâner avec mon calepin et ma gueule de profane, Réjean, camionneur de 52 ans un brin ventripotent, le visage sévère sous son stetson des grands jours, m’a poliment apostrophé. « T’es un journaliste ? De Montréal ? Tu ne viens pas ici pour écrire un article qui va faire rire de nous autres, j’espère ? Tu penses qu’on sent tous le crottin de cheval ? » m’a lancé cet habitué des festivals. Je l’ai rassuré du mieux que je pouvais, ce qui n’était pas assez pour qu’il me donne son nom de famille.

Une très grosse pointure de la musique country québécoise — à vrai dire, peut-être la plus grosse pointure —, Georges Hamel, occupait la scène, à 14 h, cet après-midi-là. Rose à la boutonnière, guitare en bandoulière, complet impeccable, Hamel se veut le « gentleman du country » et soigne jalousement cette image. Il a séduit le public dès les premiers accords. Il a chanté ainsi pendant une heure, le temps d’interpréter ses grands succès, repris à l’unisson par l’auditoire, et de risquer quelques chansons nouvelles, très touchantes, dont une rendant hommage au regretté Bobby Hachey (« Salut Bobby ! »), avant de finir par l’incontournable « Quand le soleil dit bonjour aux montagnes ».

Si vous êtes un citadin et un habitué des grandes radios commerciales, il y a peu de chances que vous connaissiez Georges Hamel. Pourtant, cet auteur-compositeur québécois a vendu à ce jour plus de deux millions d’albums et remporté quatre Félix. Depuis 33 ans, il sillonne les routes de l’est du Canada, avec ses musiciens, pour offrir ses spectacles. « Jour après jour sur la route », comme le dit la chanson « Mille après mille », c’est aussi l’histoire de sa vie. Georges Hamel ne tourne pas pour autant à la radio. « On a toujours été snobés par les médias, nous, les chanteurs de country. Les dirigeants des stations FM me disent que je n’ai pas le “ son ”. C’est drôle, mais quand un artiste populaire enregistre une chanson country, on lui trouve de la place sur les ondes. Nous autres, les “ vrais ”, on cultive la terre à l’année, mais on ne récolte pas. C’est frustrant. Je l’aime, Isabelle Boulay. Mais je comprends mal pourquoi ses chansons country tournent à la radio et pas les miennes. » Tout comme Paul Daraîche, une autre étoile de la musique country, il se résigne à vivre « dans une certaine marginalité », même s’il gagne très bien sa vie en chantant.

Après son spectacle à Saint-Lin, Georges Hamel s’est installé derrière une table, aux abords de la scène, où l’attendaient déjà une bonne trentaine d’admiratrices. Il a dédicacé des albums à la chaîne. Cette « table des CD », m’a expliqué un habitant de la planète country, fait toujours partie du décor. C’est ainsi que la plupart des émules de Willie Lamothe vendent leurs disques. Hamel, lui, est l’un des seuls à disposer d’un distributeur (Select) lui permettant d’offrir ses enregistrements dans tous les grands magasins.

Au fait, les ventes d’albums de musique country demeurent un mystère. « Il est impossible d’avoir des statistiques dans cette catégorie », confirme Julie Gariépy, porte-parole de l’ADISQ. De nombreux artistes enregistrent de façon artisanale et vendent leurs produits sans intermédiaires, dans les festivals. Si on sait combien Georges Hamel écoule d’albums, c’est qu’il a déjà été honoré, après son premier million, par une société qui fabrique des CD.

Le Festival de Saint-Lin–Laurentides donnait en quelque sorte le coup d’envoi de la saison. De mai à septembre, rares sont les villages du Québec qui n’ont pas leur festival country. Quand les Montréalais se ruent vers le Festival de jazz ou les FrancoFolies, les régions, elles, baignent dans l’univers western. La saison culmine en septembre avec le Festival de Saint-Tite, le plus réputé, qui attire jusqu’à 400 000 visiteurs.

« Les artistes country ne reçoivent pas de subventions de l’État, contrairement à la quasi-totalité des artistes de la chanson populaire. Ils n’ont à peu près pas d’exposition médiatique. Et ils sont souvent méprisés. Pourtant, ils font salle comble là où ils se produisent, rendent les gens heureux et ne manquent jamais d’ouvrage. Il y a quelque chose d’admirable là-dedans, quelque chose de noble », dit Denis Champoux, la jeune soixantaine, propriétaire d’un studio à Cap-Rouge, près de Québec, où sont enregistrés la plupart des disques country depuis 30 ans, et qui est lui-même musicien ainsi qu’auteur-compositeur-interprète.

Denis Champoux observe ces années-ci un certain engouement pour cette musique et son univers, comme si le genre retrouvait ses lettres de noblesse. « C’était propre au Québec de mépriser le country, alors qu’aux États-Unis c’est un genre très respecté. Mais les choses changent peu à peu. Je suis tombé à la renverse, récemment, quand ma fille m’a avoué que ses amis dans la vingtaine et elle écoutaient maintenant Johnny Cash et qu’ils aimaient beaucoup. Les jeunes ne rient plus d’aucun style. Les Québécois commencent à s’assumer. On a toujours aimé ça, mais on l’écoutait en cachette ! »

Il n’y a pas qu’à Saint-Lin que le country est populaire. Cet engouement dont parle Denis Champoux semble bien réel et ses manifestations se multiplient. Le succès récent du film inspiré de la vie de Johnny Cash (Walk the Line) et celui qu’ont connu les rééditions de ses disques ne trompent pas. L’automne dernier, le chanteur québécois Mario Pelchat a rassemblé 13 vedettes de la chanson populaire pour produire un album reprenant les grands succès country. Quand le country dit bonjour s’est vendu à plus de 65 000 exemplaires. Des artistes peu familiers avec ce genre, Daniel Lavoie, Ginette Reno, Jorane, Éloi Painchaud et Dany Bédar, entre autres, y interprètent des compositions de Lévis Bouliane, Marcel Martel, Willie Lamothe et Johnny Cash. Les puristes expriment des réserves, mais le public a manifestement beaucoup aimé. « Ça ne sonne pas comme du vrai country. Je ne comprends pas qu’ils n’aient pas pensé à inclure sur leur disque des véritables spécialistes du genre », dit Georges Hamel, qui aurait bien aimé bénéficier de cette vitrine.

Début mai, l’album entièrement country d’Isabelle Boulay, De retour à la source (Audiogram), trônait au sommet des palmarès des ventes au Québec, après avoir récolté des critiques extrêmement élogieuses. En deux semaines, l’artiste d’origine gaspésienne en a écoulé plus de 50 000 exemplaires. Le spectacle qu’elle en a tiré a fait salle comble à Sherbrooke et à Québec. Isabelle Boulay le présentera au Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, dans quelques semaines. « C’est la musique qui m’apporte le plus de joie, la musique de ma délivrance. C’est la musique que je chantais pendant mon enfance en Gaspésie. Le country, ça ne fait pas appel à l’intellect. Ça va droit au cœur », dit l’interprète. Elle a tout de même dû, reconnaît-elle, affronter quelques regards sceptiques lorsqu’elle a décidé de réaliser ce projet.

Les comédiennes Sylvie Moreau et Sandra Dumaresq auront aussi un été country. Elles reprendront le spectacle Country Girls, créé l’année dernière à Montréal. Elles s’arrêteront au Vieux-Clocher de Magog, en juin, avant de parcourir la province. « Il ne s’agit surtout pas de se moquer du genre. C’est une musique que j’aime beaucoup, qui me touche par sa candeur. Nous, on a voulu rendre hommage aux femmes qui ont chanté du country », dit Sylvie Moreau. Voilà pourquoi elle et sa complice refont des chansons de Renée Martel, Dolly Parton, Patsy Cline, Tammy Wynette et autres grands noms.

L’été se terminera par un spectacle du légendaire Kenny Rogers, le 13 septembre, au Festival de Saint-Tite. Il y aura donc beaucoup de country dans l’air au cours des prochains mois.

Spécialiste de la musique populaire, auteure de nombreux documentaires et de plusieurs Musicographies présentées sur les ondes de Musimax, Guylaine Maroist constate l’effervescence, mais refuse de parler d’un « retour du country ». Elle met les choses en perspective. « On nous fait le coup tous les 10 ou 15 ans. Souvenez-vous de la vague des années 1990, avec Gildor Roy et Bourbon Gauthier. On parlait aussi de retour du country. La vérité, c’est que cette musique a toujours fait partie du paysage. Il y a toujours eu une texture country dans la musique populaire québécoise », soutient-elle.

Elle cite de nombreux exemples. « “ Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours ” », de Richard Desjardins, c’est du country. “ Saskatchewan ” et plusieurs autres chansons des Trois Accords, c’est du country aussi. Tout comme bien des titres des Cowboys Fringants, de Marie-Chantal Toupin, de Kevin Parent ou de Michel Rivard. »

Même Daniel Bélanger, ajoute Isabelle Boulay, appartient à cette famille musicale. « “ Sèche tes pleurs ”, c’est une chanson country », dit-elle.

S’il y a un engouement pour le country, on ne peut toutefois pas parler d’âge d’or. « On ne retrouvera jamais la prospérité des années 1950 et 1960. Le soldat Lebrun, Willie Lamothe, Paul Brunelle, Marcel Martel, Lévis Bouliane et Julie Daraîche étaient alors des vedettes établies et vendaient des centaines de milliers d’albums. Quand les Disques Bonanza [maison qui regroupait la plupart des grands noms] ont fait faillite, en 1982, l’industrie pure et dure ne s’est jamais tout à fait relevée », dit Guylaine Maroist.

Ce qui caractérise le country, c’est d’abord la musique, la couleur, la texture. « Il faut que ce soit simple, très dépouillé », dit Denis Champoux. « Donnez-moi trois accords et je vous ferai 50 chansons western », aimait répéter feu Willie Lamothe. Il y a aussi une instrumentation propre au genre : l’abondance de guitare — en particulier la pedal steel —, de violon et d’harmonica.

Le country, c’est aussi une certaine poésie. Pas de métaphores complexes, pas de lyrisme fleuri. « Il faut que ça vienne directement des tripes. C’est le plus souvent du vécu », dit Georges Hamel. « Tu ne peux pas avoir de textes plus réalistes, plus authentiques, plus justes. C’est brut, presque indécent, dans le plus beau sens du terme », renchérit Isabelle Boulay.

C’est une poésie directe, très premier degré, qui parle de l’exil, des peines d’amour, de la route, de la mort et de la famille. « Nous sommes loin de Lamartine quand on écoute Johnny Cash », résument les anthropologues Serge Bouchard et Bernard Arcand, auteurs de Cow-boy dans l’âme (Éditions de l’Homme, 2002). Les mêmes penseurs notent que « les valeurs traditionnelles sont très fortes dans le country. La famille, la religion : c’est un style très moralisateur. »

C’est peut-être justement parce que les valeurs traditionnelles du Québec reviennent en force que le country trouve à ce point preneur par les temps qui courent. « La famille, c’est très fort comme valeur, chez les Québécois. D’ailleurs, c’était au cœur de la campagne de Mario Dumont et de l’ADQ, avec le succès que l’on connaît. Or, le country, c’est justement ça : la famille avant tout », dit Guylaine Maroist.

Instigateur du portail Internet Découvertes Country, le chanteur Stéphane Sévigny croit aussi que l’engouement pour le country est une question de valeurs. « Le retour du country est un phénomène social plus que musical. Après la vague matérialiste et la perte de nombreuses valeurs, avec la génération des baby-boomers, on assiste à un retour aux sources, à un mode de vie plus près de celui des gens de la campagne : l’humanité, la famille, la simplicité. »

Le grand défi du country québécois — comme pour l’ADQ ! — restera de conquérir les grands centres urbains. Les Georges Hamel, Paul Daraîche, Pierre Guillemette et autres vedettes de l’heure du country demeurent peu connus à Montréal. « C’est la musique des régions », confirme Denis Champoux.

Quand les grands médias montréalais traitent de cet univers, c’est souvent pour s’en moquer ou en donner une image caricaturale. Plus de 200 000 personnes ont vu sur YouTube une vidéo mettant en vedette la belle tête de vainqueur de Fidel Lachance, chanteur country et signaleur routier de Saint-Georges de Beauce. L’auteur de « Fidélité », heureusement, ne prend pas mal les choses et s’accommode fort bien de sa soudaine notoriété. « Parlez de moi en bien ou parlez de moi en mal, l’important, c’est d’en parler, dit-il. YouTube, ma participation à La fureur et ma présence régulière à l’émission matinale radiophonique de Paul Arcand, c’est le bon Dieu qui m’a envoyé ça. Je suis plus populaire et plus demandé que jamais. »

« C’est une brave personne. Il a un bon sens du rythme. Mais j’espère que les gens ne pensent pas qu’il est pour autant représentatif de l’industrie », dit Denis Champoux.

Il suffit de débarquer sur la planète country, ne serait-ce que le temps d’un festival, pour se convaincre qu’il ne l’est surtout pas.

 

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