À chacun son île

Dany Laferrière se prépare à quitter Haïti, et Neil Bissoondath retourne aux Antilles par personnage interposé.

Dany Laferrière, c’est quelqu’un qu’on aime bien. On l’a vu à la télévision, où il dit souvent des choses beaucoup plus intelligentes que la moyenne. Depuis Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, on le suit de livre en livre, et on est heureux qu’il soit enfin reconnu dans la capitale des consécrations françaises, où son roman paraît en même temps qu’à Montréal. Malgré la course au succès parisien et bien qu’il ait fui l’hiver montréalais pour s’installer à Miami, il reste un des nôtres, et on lui est reconnaissants d’une telle fidélité.

Le Cri des oiseaux fous est son 10e roman, et le dernier d’une suite que Laferrière a décidé d’appeler Une autobiographie américaine, à la manière de Balzac inventant tardivement le titre de La Comédie humaine pour regrouper la plupart de ses romans. Voici donc Vieux Os – c’est le surnom que sa mère a donné au sosie du romancier – sur le point de quitter Port-au-Prince pour Montréal. Il faut faire vite, parce que les tontons macoutes viennent d’assassiner un de ses amis, Gasner, et pourraient bien lui faire subir le même sort. Sa dernière journée et sa dernière nuit haïtiennes, Vieux Os va les passer à errer dans la ville, à rencontrer des amis, des connaissances, à remâcher des souvenirs, des réflexions, à poursuivre une certaine Lisa pour lui déclarer un amour fou.

À la dernière page, on le retrouve à Montréal. Il vient d’apprendre la mort de son père, à New York, ce père qui avait dû lui aussi fuir les tontons macoutes, et que durant tout le roman Vieux Os avait tenté vainement de faire renaître dans sa mémoire.

On ne peut pas ne pas être touché par la description que fait encore une fois le romancier de l’immense misère haïtienne, des sévices imposés par une dictature à la fois cruelle et imbécile, celle de Baby Doc. Vieux Os ne se présente pas, dans cette histoire, comme un résistant à temps complet, une sorte de héros. Il rêve moins de faire la révolution que d’être libre enfin de rêver, écrire, tomber amoureux, et il lui arrivera même de marquer quelque impatience à l’égard de compagnons dont toute l’existence est confisquée par la lutte au dictateur. « Je suis un individu », déclare-t-il. Mais il sait bien qu’il ne le sera vraiment qu’après avoir quitté Haïti. Et cette perspective, normalement et paradoxalement, n’est pas sans l’angoisser.

Cette chronique d’un départ annoncé est écrite sous l’empire d’une nécessité personnelle évidente, mais cela ne suffit pas à faire le roman espéré. On dirait que Dany Laferrière, hanté par les souvenirs qu’il évoque, ne se résigne pas à les transposer dans une véritable écriture. Les romans précédents étaient, à cet égard, plus libres, mieux réussis. Il y a du mou, ici: des ruminations qui se transforment en dissertations, des conversations remplies de reparties sentencieuses, qui sont peut-être également la rançon inévitable de la décision prise par le narrateur de concentrer le récit dans une seule journée.

Le roman de Neil Bissoondath, Tous ces mondes en elle, est d’une autre encre. Une encre anglaise. « La difficulté avec les romans anglais, disait Claudel, est d’arriver à la page 175, ensuite tout va bien. » C’est l’expérience que j’ai vécue chez Bissoondath. Quelques pages un peu agaçantes, au début, où le romancier pose ses personnages dans une sorte de brouillard, sans qu’on arrive bien à les distinguer les uns des autres. Puis, peu à peu, les choses et les êtres se mettent en place, et on comprend: 1) que Yasmin, présentatrice de nouvelles à la télévision (torontoise, vraisemblablement) et mariée à un architecte appelé Jim, se prépare à se rendre aux Antilles pour y disposer des cendres de sa mère; 2) que celle-ci, appelée Shakti, est bien la personne qui raconte sa vie à une copensionnaire de maison de retraite, bientôt tombée dans le coma.

C’est donc un autre « cahier du retour au pays natal », pour emprunter l’expression d’Aimé Césaire, qu’écrit Neil Bissoondath dans ce roman. L’île où se rend Yasmin est peuplée en partie par des Noirs, en partie par des Indiens (entendre hindous). La révolution est passée par là, et l’insécurité règne. Yasmin retrouve dans l’île un oncle et une tante, avec qui elle entreprend de faire revivre un passé qu’elle connaît peu. Ainsi se révèlent d’abord la personnalité complexe du père, homme politique assassiné pour des raisons obscures, puis celle d’une mère qui n’a pas eu, avec ce mari, une existence facile. Le récit est riche, passionnant, et d’autant plus qu’il est double, constitué à la fois par les découvertes de Yasmin et l’autobiographie que récite Shakti à sa compagne, Mrs. Livingstone.

L’oncle et la tante retrouvés aux Antilles sont de beaux personnages, mais le plus beau, le plus étonnant est sans doute celui de la mère. C’est une forte femme, maîtresse d’un lot d’idées tout à fait personnelles, à la fois compatissante et dure, qui a su faire de sa vie, en dépit de difficultés énormes, une aventure cohérente. Auprès d’elle, comme auprès de sa famille antillaise, Yasmin fait un peu pâle figure. C’est qu’elle est au centre, reflet de la conscience du romancier, et c’est là une position risquée pour un personnage.

On l’aura compris, tout dans ce roman tourne autour de la question de l’identité, la personnelle et la collective. Neil Bissoondath l’explore avec une subtilité et une profondeur qui ont beaucoup à nous apprendre, à nous, les Québécois inquiets. Il est celui qui, à la question un peu exaspérée de Bernard Pivot, il y a quelques années: « Mais enfin, me direz-vous ce qu’est un Québécois? », donnait la juste réponse: « Un Québécois, c’est quelqu’un comme moi. »

Le Cri des oiseaux fous, par Dany Laferrière, Lanctôt éditeur, 319 pages, 29,95$.
Tous ces mondes en elle, par Neil Bissoondath, traduction de Katia Holmes, Boréal, 386 pages, 19,95$.

Le Cri des oiseaux fous

Sur ce banc, je suis en train de penser à moi. À moi seul. Je me confesse de cet acte obscène, mais c’est ainsi. Je me préfère à eux, résistant au chant des sirènes. N’écoutant personne. Pas plus la voix du bien que celle du mal. Le bourreau veut que je pense à lui. La victime veut que je pense à elle. Refusant l’un comme l’autre.

Dany Laferrière

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