À l’heure du deuil

« Au milieu de la vie nous sommes dans la mort », récitent les épiscopaliens devant la tombe. Perdre père et mère est certes une grande douleur, mais voir disparaître soudainement la compagne ou le compagnon d’une vie reste une expérience quasi impossible à faire partager. C’est pourtant ce qu’a réussi la romancière Joan Didion dans L’année de la pensée magique, ouvrage salué par un National Book Award et le prix Médicis de l’essai.

Comment dire la mort d’un amour ? C’était le 30 décembre 2003, un dimanche comme les autres, et puis plus rien : John Gregory Dunne, complice d’un mariage heureux depuis 40 ans, écrivain comme elle, venait de disparaître. Neuf mois et cinq jours plus tard, Joan a entrepris de mettre « un peu de cohérence » dans la période dépressive qui s’était emparée d’elle ce jour-là. La mort de son mari l’avait, écrit-elle, littéralement rendue folle. À preuve Didion, intellectuelle rationnelle, journaliste rigoureuse, après avoir demandé une autopsie du cadavre de cet homme, dont elle avait par ailleurs gardé la voix sur son répondeur téléphonique, n’osait se débarrasser de ses chaussures, car « il en aurait besoin quand il reviendrait » ! Reviendrait ? On lui avait demandé si elle consentait à un don d’organes, elle avait refusé parce qu’il aurait peut-être encore « besoin de ses yeux ». Elle ne raisonnait plus.

La situation avait été dramatique : Quintana, sa fille unique, dans le coma depuis cinq jours, reposait aux soins intensifs. Le couple venait de rentrer d’une visite à l’hôpital. John Gregory s’était servi un scotch avant de passer à table, Joan s’était assise en face de lui, et au moment où il allait répondre à une question, il avait été foudroyé par une crise cardiaque, tombant de sa chaise en se frappant le crâne. Il saignait, ses prunelles noircissaient. Les secours médicaux étaient arrivés dans les cinq minutes et avaient procédé à diverses interventions avant de le transporter aux urgences. Mais John était déjà mort, Joan ne savait l’admettre.

 

La description détaillée des jours qui ont suivi, de sa fille se relevant peu à peu de sa pneumonie, rentrant chez elle en Californie pour retomber de nouveau malade (elle décédera après la parution du livre), de son passage de l’état de veuve obéissante, lors des funérailles, à sa situation de femme seule face au silence est étourdissante. Les deux écrivains, pendant toutes ces années, travaillaient de pair à la maison, voyageant ensemble à Honolulu, où ils rédigeaient à l’occasion des scénarios pour Hollywood. Amour fusion. Que s’était-il passé ? Joan Didion explore systématiquement les données médicales, elle harcèle les médecins et cherche dans les livres sur le deuil à saisir l’indicible.

Et si la foi et le deuil étaient une seule et même chose ? écrit-elle. Elle admet finalement que John ne reviendra pas d’entre les morts ; elle croit en Dieu, mais pas en la résurrection de la chair ni en la vie éternelle. Personne n’est jamais revenu qui a traversé cette frontière. « Si les morts devaient bel et bien revenir, de quel savoir seraient-ils porteurs à leur retour ? Serions-nous capables de leur faire face ? » L’écrivain ne nous cache rien, ni ses apitoiements sur elle-même, ni sa fragilité, ni les hallucinations de sa mémoire des jours heureux.

Si les morts subites provoquent un traumatisme profond (nombreux sont les veufs endeuillés qui suivent leur compagne quelques mois seulement après le décès de celle-ci), la mort qui survient « après une longue maladie » n’est pas nécessairement plus aisée à apprivoiser. Mais la plus cruelle reste celle infligée aux personnes en parfaite santé qui n’avaient aucune raison de mourir. C’est ce destin que l’on peut suivre à la trace dans l’extraordinaire journal d’Hélène Berr. Un livre lumineux.

Hélène Berr a 21 ans, elle est née dans une famille juive appartenant à la bourgeoisie française, elle est belle, douée, étudiante à la Sorbonne en anglais littéraire, amoureuse, vivant à Paris et à la campagne des heures heureuses et insouciantes comme tous en souhaitent vivre. Son journal, généreux et optimiste, fourmille d’abord d’anecdotes sans rapport avec la guerre ; puis, peu à peu, le piège nazi se profile, s’approche, menace. « La Mort pleut sur le monde. » Nous sommes en 1942. Les sbires de Vichy sont au travail. La musique, la grand-mère refuge et la littérature ne suffiront plus à cacher l’horreur. Hélène pourrait fuir, retrouver son fiancé en Angleterre, on veut lui crier de partir, mais elle se prend de compassion pour les enfants des déportés juifs, elle s’oublie et refuse de se sauver. Elle mourra à Bergen-Belsen quelques jours avant la libération des camps. « Même déportée, je penserai sans cesse à revenir », écrit-elle. Revenir d’entre les morts ? Ni John Dunne, ni Hélène Berr, ni personne n’est jamais revenu du royaume des ombres.

L’année de la pensée magique, par Joan Didion, essai, Grasset, 278 p., 29,95 $.

Journal, par Hélène Berr, Tallandier, 289 p., 29,95 $.

PASSAGE

« Je sais pourquoi j’écris ce journal, je sais que je veux qu’on le donne à Jean si je ne suis pas là lorsqu’il reviendra. Je ne veux pas disparaître sans qu’il sache tout ce que j’ai pensé pendant son absence, ou du moins une partie. Car “je pense” sans arrêt. C’est même une des découvertes que j’ai faites, que cette conscience perpétuelle où je suis. »

Hélène Berr, Journal

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