À lire avant 18 ans

Quels romans faut-il lire au secondaire? De Loco Locass à Bernard Landry, des fous de littérature nous font partager leurs essentiels.

L’écrivain Yves Beauchemin a trouvé l’expérience « cruelle ». Les membres du groupe rap Loco Locass ont eu du mal à parvenir à un consensus. L’homme de théâtre René-Daniel Dubois en a discuté avec ses amis durant une fin de semaine: « Vous auriez dû entendre le débat! »

L’actualité leur avait pourtant posé une question bien simple: quels sont les cinq romans que les jeunes devraient avoir lus en terminant le secondaire? Aucune restriction géographique ou temporelle. Le problème, pour plusieurs des personnalités interviewées, fut de se limiter à cinq titres!

Tous, de Bernard Landry à Victor-Lévy Beaulieu, de l’écrivaine Marie-Sissi Labrèche à l’éditrice Brigitte Bouchard, ont répondu avec passion et générosité. Comme s’ils étaient heureux de retourner à leurs premiers émois de lecteurs, lorsqu’ils découvraient combien le monde était vaste, et qu’ils n’auraient jamais assez d’une vie pour tout lire.

Les livres choisis forment une mosaïque étonnante. D’abord en raison des absents. Harry Potter n’est pas là. Le seigneur des anneaux non plus. Et aucun « roman jeunesse » n’en fait partie, excepté un classique, L’île au trésor, de Stevenson, proposé par Yves Beauchemin.

Les personnalités n’ont pas eu peur des briques. « Grâce à J.K. Rowling et à Tolkien, nous savons que les jeunes sont capables de lire de gros bouquins », écrit l’historien Denis Vaugeois. Il a proposé un périple de 1 223 pages au coeur de l’Inde, avec Un garçon convenable, de Vikram Seth.

Chacun a choisi selon ses propres critères. Pour l’ex-ministre Joseph Facal, les romans devaient aborder des thèmes qui touchent les adolescents et être « d’authentiques chefs-d’oeuvre, pas des niaiseries cool ». Il a choisi Prochain épisode, d’Hubert Aquin, et L’attrape-coeurs, de J.D. Salinger. René-Daniel Dubois, lui, a opté pour les romans qui lui ont laissé la plus forte impression quand il était adolescent, comme Demian, de Hermann Hesse, et Frankenstein, de Mary Shelley.

Les romans proposés sont français, états-uniens, latino-américains, russes, maghrébins, anglais et, surtout, québécois. Réjean Ducharme et Michel Tremblay sont cités par quatre personnes, Gabrielle Roy par trois. Le roman québécois le plus populaire? Si l’on inclut la liste que nous publions sur le Web, c’est Volkswagen Blues, de Jacques Poulin, qui entraîne le lecteur en minibus sur les routes d’Amérique.

Parmi les romans étrangers, les deux qui reviennent le plus souvent sont Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez, et L’écume des jours, de Boris Vian.

Certaines des personnalités interviewées ont triché en élargissant délibérément la définition de « roman ». Ainsi, la journaliste littéraire Marie-Claude Fortin a proposé les Poésies complètes d’Émile Nelligan, et l’animatrice Sophie Durocher, L’homme rapaillé, de Gaston Miron. Le dramaturge Michel Marc Bouchard, pour sa part, n’a pu s’empêcher de citer une pièce de théâtre, Où est-ce qu’elle est ma gang, de Louis-Dominique Lavigne. Et Loco Locass a osé un essai, Raisons communes, de Fernand Dumont.

Dans ses directives aux professeurs de français, le ministère de l’Éducation du Québec indique combien de livres l’élève doit lire à chaque cycle du secondaire, mais leur laisse beaucoup de latitude quant au choix des titres. Voici un dossier qui saura les inspirer dans leur sélection. À laisser traîner dans la chambre de votre ado!

Joseph Facal

Ancien ministre du Parti québécois, il est professeur invité à HEC Montréal et chroniqueur dans divers médias.

1. L’attrape-coeurs, de J.D. Salinger

Le roman de la jeunesse confuse, perdue, qui s’interroge.

2. Bel-Ami, de Guy de Maupassant

Le roman de l’ambition, du désir de s’élever dans la société, et les dilemmes moraux que cela pose parfois.

3. Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez

Pour que les jeunes voient qu’un grand artiste peut trouver de la magie dans la réalité quotidienne la plus banale.

4. Prochain épisode, d’Hubert Aquin

Parce que c’est le plus grand roman de la littérature québécoise.

5. Le vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway

Parce qu’il nous enseigne que c’est dans le fait de s’être battu jusqu’au bout que se trouve la vraie victoire, même si on perd.

Myriam Beaudoin

Auteure de deux romans, Un petit bruit sec et Hadassa, elle enseigne le français au collège Villa Maria, à Montréal.

1. La folle allure, de Christian Bobin

La fugueuse du livre nous apprend à connaître les sonates de Bach et les raccourcis vers l’émancipation.

2. Hors de moi, de Didier Van Cauwelaert

Un roman qui déstabilise nos repères et nous habite longtemps après qu’on l’a terminé.

3. L’enfant de sable, de Tahar Ben Jelloun

Il faut lire dans ce roman poétique l’ambiguïté, le déni et l’injustice.

4. Couleurs de cendre, de Francine Nadon

L’auteure, québécoise, permet d’interroger non seulement le mal, la violence et le racisme, mais aussi l’espoir et le mystère de la vie qui continue, malgré tout.

5. Contes et récits fantastiques, de Théophile Gautier

Gautier mêle à l’épouvante et à l’horreur le passage du temps, la passion irrépressible et la mort toujours plus forte.

Loco Locass

Batlam, Biz et Chafiik, les trois membres de ce groupe rap, sont de véritables amoureux de la langue française.

1. L’homme rapaillé, de Gaston Miron

Le seul livre du plus grand poète québécois. Une oeuvre immense, raboteuse et magnifique comme le Québec.

2. Vamp, de Christian Mistral

Emmuré en son mythe, Mistral écrit sa génération, sans morale ni complaisance. Incontournable pour tout Québécois de moins de 40 ans.

3. Les fleurs du mal, de Charles Baudelaire

Alcool, drogue, beauté, amour et mort, Baudelaire cultive presque tous les thèmes chers à la jeunesse. Une langue d’une richesse, d’une précision et d’une luminosité admirables.

4. Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand

Combattant et poète à la langue aussi acérée que son épée, Cyrano est un modèle pour les adolescents en quête d’absolu. Le seul héros classique qui pourrait affronter Eminem en duel verbal.

5. Raisons communes, de Fernand Dumont

Lucide et solidaire avant l’heure, Dumont a écrit un essai sociologique sur le Québec qui est d’une limpidité et d’une pertinence inégalées. Le chapitre sur l’éducation est particulièrement éclairant.

Denis Vaugeois

Ancien ministre du Parti québécois, il est historien et éditeur au Septentrion.

1. Un ange cornu avec des ailes de tôle, de Michel Tremblay

Pourquoi ne pas découvrir le plaisir et le charme de la lecture grâce au cheminement d’un de nos plus grands écrivains? Très touchant et très vrai. Une langue de transition qui fait le lien entre les générations.

2. Volkswagen Blues, de Jacques Poulin

Dans un récit tout simple, on découvre un autre aspect de l’Amérique et un pan de son histoire. Le Québec ne se comprend pas sans un important recours au passé. Quelle que soit leur origine, les jeunes Québécois doivent découvrir ce qui distingue leur société.

3. Les croisades vues par les Arabes, d’Amin Maalouf

Le contexte mondial est une invitation à mieux connaître le monde arabe. Tout Maalouf est à lire.

4. Un garçon convenable, de Vikram Seth

Une façon de partir à la découverte d’un autre monde, et pas n’importe lequel: l’Inde.

5. Suite française, d’Irène Némirovsky

Plusieurs guerres se déroulent sous nos yeux. À quoi ressemble la fuite devant l’agresseur? Les origines juives de l’auteure ajoutent à l’intérêt exceptionnel de cet ouvrage écrit dans une langue merveilleuse, pourtant une langue seconde pour Irène Némirovsky.

Brigitte Bouchard

Fondatrice et directrice de la maison d’édition Les Allusifs.

1. Siddharta, de Hermann Hesse

Pour le voyage initiatique, la quête de l’absolu.

2. Le grand cahier, d’Agota Kristof

Un roman qui évoque le déracinement. Une histoire rêche, écrite avec un sens inné de la narration et du rythme. On ressent l’angoisse de la séparation, l’identité perdue, les destins brisés par un exil forcé.

3. Vendredi ou Les limbes du Pacifique, de Michel Tournier

Ou encore sa version pour les jeunes, Vendredi ou La vie sauvage, où l’on vit cette méfiance à l’égard de l’humanité. Un univers qui nous questionne sur nos valeurs.

4. Candide, de Voltaire

Ce livre est la traversée d’une errance et la découverte des maux de ce monde.

5. La détresse et l’enchantement, de Gabrielle Roy

Pour la prise de conscience de ce qui l’a façonnée et qui deviendra sa vocation d’écrivaine.

Line Beauchamp

Ministre de la Culture et des Communications.

1. Maria Chapdelaine, de Louis Hémon

Une magnifique histoire d’amour, mais aussi, bien sûr, un roman de l’identité. Un incontournable pour quiconque veut comprendre l’évolution du Québec.

2. Si c’est un homme, de Primo Levi

Un petit livre, une « plaquette » comme on dit, mais d’une telle densité! À lire pour faire le point sur des valeurs fondamentales et si fragiles: la démocratie, l’humanisme, la liberté.

3. Le goût des jeunes filles, de Dany Laferrière

Ce beau et puissant récit déborde de sensualité (et pourquoi pas?). L’action se déroule à Port-au-Prince, mais la trame de l’histoire, c’est l’âme haïtienne, qui est, à bien des égards, très proche de la sensibilité québécoise.

4. Annabelle, de Marie Laberge

Une oeuvre contemporaine passionnante, émouvante. Les personnages sont si réels et si attachants qu’on entre littéralement en relation avec eux.

5. Les Poésies d’Émile Nelligan

J’ai découvert Nelligan à l’adolescence. Quel choc! Il est le poète éternel de la jeunesse, car il exprime le lyrisme, la fascination des abîmes et la soif sublime propres aux jeunes.

Victor-Lévy Beaulieu

Écrivain et éditeur, il vient de publier James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, aux Éditions Trois-Pistoles.

1. Les sirènes du Saint-Laurent, de Roger Fournier

Le grand roman de la vie traditionnelle des Québécois avant leur exode vers Québec, Montréal et les États-Unis. Un livre définitif sur la ruralité d’autrefois.

2. Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy

L’arrivée en ville des Québécois. L’épopée du petit peuple cherchant désespérément à sublimer sa condition humaine aliénée. La Révolution tranquille, déjà.

3. La nuit, de Jacques Ferron

Au coeur de la ville, la nuit québécoise devient terroriste. Notre entrée dans la grande histoire contemporaine.

4. Babelle, de Renaud Longchamps

En plein mitan de la nouvelle ruralité beauceronne, peut-on vivre en région quand on s’ouvre soi-même à toute la modernité? Une formidable suite aux Sirènes du Saint-Laurent.

5. Le nez qui voque, de Réjean Ducharme

Grâce à Mille Milles et à Châteaugué, qui inventent la langue québécoise, le pays rural et le pays urbain deviennent le corps et l’esprit d’une nation. Révolutionnaire.

Sophie Cadieux

Comédienne. Elle a remporté le Combat des livres, à Indicatif présent, en 2005, en défendant L’avalée des avalés, de Réjean Ducharme.

1. Le Survenant, de Germaine Guèvremont

Avant les relectures cinématographiques des dernières années, le terroir n’était pas au goût du jour. Cette oeuvre, imposée en 5e secondaire, m’a permis de me plonger dans une histoire de campagne, en traitant de thèmes forts liés à l’adolescence, comme la marginalité, la différence, l’opinion des autres.

2. L’écume des jours, de Boris Vian

Avoir accès à cette rêverie… Le monde éclaté de Boris Vian, je crois, interpelle beaucoup les adolescents. Voir la vie autrement est très important.

3. Une saison dans la vie d’Emmanuel, de Marie-Claire Blais

Une langue extrêmement riche, un univers très sombre, un personnage attachant, qui cherche sa place.

4. Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez

Le réalisme magique, une autre culture, d’autres références, mais une histoire universelle sur la nature humaine. Lecture très sensible pour moi au secondaire.

5. L’homme rapaillé, de Gaston Miron

La fougue de l’amour, de la rébellion, une poésie forte et accessible. Ce livre a donné à la lectrice de 16 ans que j’étais une nouvelle vision de la lecture. J’ai découvert que je pouvais bien voir ce que je voulais dans l’espace entre les mots.

Bernard Landry

Ancien premier ministre du Québec, il enseigne à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

1. Les frères Karamazov, de Fedor Dostoïevski

Une présentation pratique et concrète de la condition humaine et de la complexité des rapports entre les personnes, dans leur beauté et leur cruauté.

2. Le testament français, d’Andreï Makine

Une aventure bouleversante qui illustre la puissance de l’amour, de la famille, de la vie, même cruelle, et de la patrie.

3. Charles le téméraire, d’Yves Beauchemin

Un regard d’enfant puis d’adulte sur une tranche de la vie à une époque difficile de l’histoire du Québec.

4. Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, de Jean-Paul Dubois

L’amour entre la France et le Québec, assombri pendant quelques siècles, est puissant et éternel.

5. L’oeuvre de Dieu, la part du diable, de John Irving

Pour combattre l’antiaméricanisme primaire et faire oublier George W. Bush.

René-Daniel Dubois

Comédien, metteur en scène, traducteur, dramaturge, professeur, il vient de publier un livre d’entretiens avec lui-même, Entretiens: janvier-avril 2005, chez Leméac.

1. Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez

Pour le réalisme magique.

2. Le Survenant, de Germaine Guèvremont

Pour la fascination exercée par le monde « extérieur » – là-bas – et par celles et ceux qui y sont allés.

3. L’écume des jours, de Boris Vian

Pour l’amour.

4. Demian, de Hermann Hesse

Pour l’amitié.

5. Frankenstein, de Mary Shelley

Pour la solitude… et parce qu’on n’est pas toujours ce qu’on a l’air d’être.

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