«À table avec l’ennemi» : le repas du guerrier

Les concepteurs de l’émission À table avec l’ennemi, dont une adaptation québécoise sera diffusée à TV5 à compter de novembre, font preuve d’une foi aveugle en l’adage «Quand l’appétit va, tout va» en asseyant à une même table des opposants de quelques-uns des conflits les plus névralgiques de notre époque.

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La productrice Sophie Ferron et le chef Charles-Antoine Crête invitent des ennemis jurés à partager un repas. Sans que ça tourne au vinaigre… – Photo : Charles Briand

Quand l’appétit va, tout va, disent les Gaulois. Les concepteurs de l’émission À table avec l’ennemi, dont une adaptation québécoise sera diffusée à TV5 à compter de novembre, font preuve d’une foi aveugle en cet adage en asseyant à une même table des opposants de quelques-uns des conflits les plus névralgiques de notre époque.

Vingt ans après le génocide rwandais, d’ex-protagonistes tutsis et hutus peuvent-ils partager un même repas ? Des membres du Fatah et du Hamas, frères ennemis de l’arène politique palestinienne, vont-ils laisser les douceurs culinaires atténuer leur rivalité ? Discussion avec le cuisinier Charles-Antoine Crête et Sophie Ferron, la productrice qui a réuni les ingrédients de ce rendez-vous télévisuel à haut risque.

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Sur le papier, À table avec l’ennemi a tout du concept génial, mais impossible à concrétiser. Créé en Norvège, il repose sur l’improbable croisement entre une émission de cuisine et le reportage en zone de conflit. « Un vrai casse-tête », confirme Sophie Ferron, qui dit n’avoir jamais parlé à autant d’avocats dans le cadre d’une production. « Rien que la question des assurances est des plus complexes. L’équipe doit être couverte pour le kidnapping, le vol d’organes, des trucs comme ça ! Et puis, le concept exige que l’animation soit partagée entre un habitué de la politique internationale et un chef prêt à mettre tous ses projets en veilleuse pendant quelques mois pour aller cuisiner dans des endroits difficiles d’accès, dont il ne connaît pas les produits ! »

Les oiseaux rares ? Frédérick Lavoie, journaliste et globe-trotteur, et Charles-Antoine Crête, jusqu’à récemment chef au réputé restaurant Toqué !, qui n’a pas hésité à profiter d’une ouverture dans son emploi du temps pour sauter dans l’aventure. « Contrairement à bien des chefs, je ne suis pas tellement attiré par la télé. Mais dans ce cas-ci, je voyais l’occasion de vivre quelque chose d’inhabituel, d’apprendre beaucoup sur le monde. »

Les deux animateurs se sont donc rendus, avec une équipe réduite, dans la bande de Gaza, au Rwanda, au Mexique, au Sri Lanka… Chaque fois, leur objectif était de convaincre des rivaux d’hier et d’aujourd’hui de passer un bon moment ensemble. Il en résulte six épisodes qui ne ressemblent à rien d’autre au petit écran, où le repas, faut-il préciser, ne survient que dans les dernières minutes de l’émission. L’essentiel d’À table avec l’ennemi réside dans la « quête » qui conduit à ce repas, pour reprendre le terme employé par la productrice.

À hauteur d’homme

Les tournages ont donné lieu à quelques belles frayeurs. En Colombie par exemple, lorsque José Obdulio Gaviria, cousin de Pablo Escobar, alors candidat au Sénat, se retrouve assis devant un homme contre qui il a déjà proféré des menaces de mort. La rencontre dérape rapidement, le ton monte et les gardes du corps se préparent au pire. « Cette fois-là, raconte Charles-Antoine Crête, j’ai su que je devais faire un tour de magie. J’ai eu l’idée de remplir leurs verres et de poser sur la table des bols de culs de fourmis grillés ! Ils ont été déstabilisés, certains ont dit que leur mère en faisait quand ils étaient petits… Ils sont sûrement aussi ennemis qu’avant, mais ce soir-là, autour des culs de fourmis, il y a eu une accalmie ! »

Si les animateurs ont été guidés par un idéal, c’est moins celui de changer le monde que de montrer les êtres humains derrière les statistiques et les bulletins d’informations. « Frédérick et moi, on s’est préparés, mais volontairement pas trop, précise le chef. Nous étions sincèrement curieux des situations locales, les gens le ressentaient et s’ouvraient à nous. L’idée, c’était de désintellectualiser les conflits. »

Mise en garde : ces repas sont l’œuvre de professionnels, ne pas tenter de les reproduire à la maison !

(À compter du 13 novembre, à TV5)