À toi

Extrait du roman À toi, de Kim Thúy et Pascal Janovjak, avec l’aimable autorisation des éditions Libre Expression.

Extrait du roman À toi, de Kim Thúy et Pascal Janovjak

KIM 3 octobre 16:06
En attendant des nouvelles de toi hier, j’ai relu la première page du Captif amoureux de Jean Genet. Je ne connaissais rien de la Palestine, sauf cette comparaison de la réalité des Palestiniens à des espaces blancs entre les phrases. Aujourd’hui, avec tes mots et entre tes mots, je vois de la fumée, non pas seulement celle des explosions, mais aussi celle des poêles et des thés, des chaleurs qui ne font pas les manchettes.

PASCAL 4 octobre 00:02
Genet se sent impuissant à décrire cette réalité et, qu’on soit poète ou journaliste, il est vrai que c’est une gageure… Il existe une inévitable distance entre le témoin du drame et ses acteurs, et ce n’est pas toujours une distance objective, c’est parfois quelque chose qu’on crée de toutes pièces. J’avais passé une très belle journée avec Mazen, un peintre d’une cinquantaine d’années. Il a écrit aussi, notamment une pièce de théâtre, l’histoire d’un homme qui sort de prison et qui est devenu impuissant. La trame m’avait touché parce que même si les récits de prison sont fréquents ici, on parle peu de l’après. Et surtout de la sexualité de l’après. C’était une belle idée.

Nous avons passé l’après-midi à parler, à vider théières et paquets de cigarettes dans son atelier encombré – le soir venu, nous avons mangé ensemble, sur la terrasse, en admirant le soleil qui se couchait sur les collines. Je lui ai parlé de la Jordanie, où j’ai habité. Il m’a demandé si j’avais aimé ce pays. Lui y avait passé neuf ans, dans une prison.

Ça m’a rendu muet. Pour une raison que j’ignore, je percevais ses oeuvres comme des fictions. Je me rendais brusquement compte que c’était du vécu. Je me suis alors soudain senti incapable d’échanger plus longtemps avec lui ; comment pouvais-je avoir quoi que ce soit à dire à cet écrivain, qui avait fait l’expérience de la faim, de la soif et de la solitude, à cet homme qui avait passé neuf ans de sa vie derrière des barreaux ? Je suis parti.

Et c’était idiot, vraiment, puisque nous avions passé de si belles heures ensemble… J’avais créé une distance là où il n’y en avait pas, où il n’aurait pas dû y en avoir.

KIM 4 octobre 17:58
Je crois que ceux qui ont couché avec l’horreur cherchent à côtoyer la pureté ou une certaine innocence afin d’en revenir… de réduire justement cette distance dont tu parles. Alors, ne bouge pas, reste, afin de lui donner le temps de marcher jusqu’à toi, jusqu’à la lumière, jusqu’à l’humain qu’il était.

 

La suite dans le livre…

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