À tous les déclinistes de la langue française

Le discours sur la décadence du français repose bien souvent sur des généralisations abusives. Jean-Benoît Nadeau préfère lui se fier à la science pour démystifier les idées reçues.

Depuis que j’écris sur la langue, je me débats constamment avec le discours des prophètes de malheur qui n’en finissent plus de dire et de redire que le français se perd, qu’il entre en décadence, que c’est la faute a) des jeunes, b) du Web, c) de l’école, d) de toutes ces réponses.

J’ai toujours trouvé quelque chose d’écoeurant à ce discours par son côté uniforme et franchement intolérant. Car ce que j’entendais sur la décadence du français en 1979 était exactement la même chose que ce que j’entends ou lis en 2019, émanant des grandes gueules patentées du genre Mathieu Bock-Côté ou Denise Bombardier. Quand ce n’est pas totalement faux, il s’agit souvent de généralisations abusives basées sur des anecdotes. Je ne dis pas qu’elles ont toujours tort, au contraire. Après tout, une horloge arrêtée sera toujours à l’heure deux fois par jour !

Ce discours sur le déclin m’agace par sa facilité. Il masque en fait une « dissonance cognitive ». Ce concept de psychologie exprime la tension entre une croyance et la réalité. La croyance, c’est l’idée que le français est immuable, qu’il ne bouge pas, qu’il y a eu une grande époque. Voyez comme Molière écrivait donc bien dans la « langue de Molière » ! C’est une fausse croyance, comme je l’ai souvent écrit, mais on est pris avec. La réalité, c’est que le français bouge tout le temps et beaucoup, depuis toujours. Pas toujours en bien, selon moi.

Le choc entre la croyance et la réalité provoque un grand inconfort, la fameuse « dissonance », qui se règle de trois manières : 1) on passe à un autre appel ; 2) on hurle, on crie, on traite tout le monde d’imbécile ; 3) on change de croyance.

Car les opinions que nous assènent les déclinistes de la langue se résument à une sorte de folklore linguistique basé sur des croyances que toute la science linguistique contredit. Cela me fait penser à ceux qui voulaient brûler Galilée avec ses écrits. Je dois admettre qu’il y a plein de trucs qui m’agacent dans la langue quotidienne, mais je préfère y réfléchir plutôt que d’arracher ma chemise en public.

Un peu de science

Si vous voulez sortir du folklore et des humeurs pour vous initier aux idées scientifiques autour du sujet, j’ai déjà cité quelques excellentes vulgarisatrices, par exemple Anne-Marie Beaudoin Bégin ou Maria Candea. Dans la même veine, je lis actuellement David Shariatmadari, un rédacteur du quotidien The Guardian et linguiste de formation. Son livre, Don’t Believe a Word : the Surprising Truth About Language (non traduit) popularise de manière plus systématique des concepts de la linguistique, qui se transposent très aisément au cas du français.

La linguistique est une véritable science. Ce n’est pas du pipeau. À la base, elle étudie le mouvement de la langue, des lèvres, de la gorge, des muscles du visage qui font que l’on produit tel son, mais aussi pourquoi un son évolue vers un autre. Par exemple, mon nom de famille, Nadeau, signifie Noël dans une langue du sud de la France appelée « occitan ». L’étymologie est exactement la même que les mots pour Noël en italien (Natale), en portugais (Natal) ou en catalan (Nadal). Les linguistes peuvent vous expliquer en long et en large comment le « l » de «natal» est devenu un « u » dans la zone des langues d’oc, entre le 9e et le 13e siècle.

Depuis que les linguistes s’intéressent à la neurologie, à la psychologie et à la sociologie, ceux-ci comprennent beaucoup mieux la différence entre, d’une part, la langue et, d’autre part, les conventions qui l’entourent (et ce que l’on en pense).

Si le discours décliniste est invariable d’une génération à l’autre ou d’une langue à l’autre, c’est parce qu’il est essentiellement réactionnaire face à des processus d’évolution rapides et quasi identiques d’une langue à l’autre. En français, en anglais, en arabe, en allemand, en espagnol, on tronque, on introduit des consonnes inexistantes, on change l’ordre des lettres, on modifie le genre, on emprunte, on néologise, on abandonne des temps de verbe, on modifie la conjugaison, on change le groupe d’un verbe. Et partout les pressions sociales, les modes, les nouveautés, la politique font que des formes nouvelles délogent les anciennes. Ça n’arrête pas et ça va très vite.

J’ai trouvé particulièrement éclairante la manière dont David Shariatmaradi fait remonter le discours décliniste à un moine du 14e siècle, Ranulf Higden. À propos de l’anglais, Ranulf disait la même chose que ce que Jonathan Swift a dit trois siècles plus tard et ce qui se dit encore aujourd’hui dans la presse britannique.

À lire tous les prophètes de malheur, qui évoquent uniformément un Âge d’Or de pureté, on pourrait en conclure qu’en reculant, on retrouverait cette fameuse langue pure et parfaite qui serait la référence absolue. Sauf que les écrits d’un Ranulf Higden dans le texte de l’époque, comme ceux d’un troubadour français de la même époque, sont franchement illisibles maintenant et doivent être « traduits » dans la langue actuelle pour être compréhensibles. Bref, il n’y a jamais eu d’anglais ou de français idéal : il n’y a que l’usage.

Mais les idées passéistes d’Higden ou de Swift n’ont nullement empêché l’émergence de grands auteurs décadents — Shakespeare, Biron, Orwell, en anglais, Rabelais, Hugo, Camus, en français. C’est d’ailleurs ce qui me faisait dire, dans une précédente chronique, que si l’on enseignait mieux l’histoire du français, on accepterait moins les idées fausses de certains.

Le dialecte du pouvoir

Il serait faux de réduire les condamnations langagières au passéisme. Au contraire, certaines innovations seront jugées géniales ou de bon aloi, mais la plupart seront considérées dangereuses ou ridicules. Le critère, aux yeux de David Shariatmadari, se résume strictement à une affaire de préférence.

La langue formelle écrite évolue moins vite parce qu’il existe tout un appareillage langagier qui a développé ses propres usages écrits, distincts de ceux de la parole familière. Il s’agit, principalement, des diffuseurs, des journaux et périodiques, des éditeurs, des traducteurs et de l’intelligentsia littéraire au sens large. Sans oublier le milieu scolaire et tous ceux qui produisent du discours scripté. Sans être nécessairement conservateur, tout ce beau monde n’en détient pas moins le pouvoir de dicter la norme écrite. C’est ce que David Shariatmaradi appelle joliment le « dialecte du pouvoir ». Certaines déviations sont acceptées comme sympathiques, écrit-il, mais la plupart sont condamnées souvent brutalement ou simplement censurées. Ces préférences découlent de goûts personnels ou d’usages remontant à une ou deux générations : elles n’ont rien d’objectif.

Évidemment, ces condamnations sont presque toujours ridicules parce qu’elles vont à l’encontre de la logique, de la science linguistique et de la sociologie, de l’évolution naturelle de la langue et même de l’usage. Mais le « dialecte du pouvoir » se maintient par sa capacité fantastique de générer des opinions sur tout.

Et pendant ce temps, d’une génération à l’autre, la langue des décadents accouche de ses propres chefs d’œuvre, lesquels constitueront le socle de la prochaine norme que défendra la prochaine génération de grincheux en chef. Et ainsi, tourne la grand-roue du déclin.

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14 commentaires
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Revenez sur terre mon cher Monsieur au lieu de vous complaire dans les cercles supérieurs. Le français est en déclin et si vous ne le voyez pas, ôtez vos lunettes roses, On s’en fout, «M. Nadal» du mouvement de la gorge et des dents de la linguistique, on a juste à lire et à écouter les gens pour s’en rendre compte, surtout les médias, le français s’en va chez «l’yable». Et puis, citer The Guardian ne donne aucune crédibilité à votre argument.

Vous vous en foutez de la linguistique?Toutefois, vous aimez les linguistes qui prônent l’adhérence à toutes ces règles alambiquées! Vous vous en foutez de la logique, de la cohérence, des enfants de classe moyenne ou plus basse qui sont pénalisés par ces alambifications arbitraires? Vous vous en foutez de la recherche qui le prouve aussi, j’imagine. Après moi, le déluge!

Je ne parlerais pas du déclin du français comme langue parlée et écrite mais plutôt comme langue d’usage qui cède la place à l’anglais américain comme langue écrite, parler et écouter sur le web, au cinéma et dans la littérature.

les êtres humains ont tendance à aimer la facilité. (le vocabulaire monosyllabique de l’anglais est séduisant comme le manque d’accents comme les règles simples de grammaire). la minuscule vous empêche de comprendre ce comentère? mon ortograf fonétic? le despotisme du pouvoir de ces gens qui veulent justifier leur statut. c’est « status » en anglais? certains d’entre eux disent que ceux qui l’écrivent avec un « t » sont des ignares! tout est relatif!

on écrit « status » en anglais et le « s » est prononcé! quiconque l’écrit avec un « t » est un con. tout est relatif! les despotes du soi-disant mérite. quelle escroquerie! parfois! tout est relatif!

N’importe qui peut constater la déculturation linguistique au profit de l’anglo-américain. Naturellement, les gens rationalisent leur déstructuration linguistique en expliquant que les langues changent. Certes, elles changent, et de toutes les manières possibles. Mais, dans le cas qui nous occupe présentement, ce changement n’a rien de positif ou d’enchanteur puisqu’il ne s’agit que d’une déculturation, d’un terrible appauvrissement culturel. Les jeunes générations qui ne maîtrisent plus le français, parlent, adoptent les référents culturels, s’habillent, bougent, change de mode, se coiffent, vont au gym, consomment les produits culturels, voyagent, pensent et conçoivent le monde exactement comme des Anglo-Américains. Ce monsieur Nadeau ne fait que rationaliser et justifier la triste acculturation et le wannabisme ambiant en s’offusquant aussi contre ceux qui lui en font remarquer. Que les jeunes aujourd’hui se consacrent à imiter les américains en tout point – donc linguistiquement aussi – est un fait indéniable. On a tous vu Occupation Double. Il faut arrêter de le nier tout simplement.

La ¨linguistique¨ est peut-être une science, mais de catégoriser Mathieu Bock Côté et Denise Bombardier de grandes-gueules, ne relève pas de la plus grande diplomatie et du savoir-vivre. Je ne prendrai pas ici la défense de ces deux personnes, que j’apprécie beaucoup d’ailleurs, car elles sont cent fois plus aptes que moi à le faire.
Tout ce que je peux dire à l’auteur de cet article ci, monsieur Jean-Benoit Nadeau, c’est que vous vous trompez complètement de cible. Je ne crois pas que les deux ¨grandes-gueules¨ que vous mentionnez soient allergiques à toute évolution naturelle du langage qui, comme vous dites, n’a jamais cessé de changer dans les siècles passés et de nos jours, tout comme le climat d’ailleurs.
Elles (ces grandes-gueules) s’en prennent principalement à la disparition goutte-à-goutte de notre majorité francophone québécoise ici, dans notre ¨Belle Province de Québec¨ au dépens de l’anglais qu’on nous martèle constamment jour après jour dans nos stations radio ¨francophones¨, à la télé, dans les journaux, partout. Le ¨bonjour Hi¨, vous connaissez ? Ce n’est qu’un infime exemple de toutes ces attaques contre notre langue; c’est la bactérie qui se multiplie dans notre système.
Et ça, ce n’est pas la ¨science linguistique¨ qui prouvera le contraire et qui l’enrayera. À vos yeux, je dois sans aucun doute être une grande-gueule moi aussi , et je m’en fout, mais pour moi aussi, le Québec est et doit rester une nation ¨française¨ avec des mots français et non pas ¨slang¨ ou ¨novlang¨.
Bonne journée.

N’oublions pas que si la langue ne se laissait pas bousculer au cours du temps, nous parlerions encore le latin! Notre langue dans 100 ans sera… notre langue sans 100 ans. Ce qui est plus triste, ce n’est pas l’évolution des mots mais l’évolution de la culture: c’est le fait qu’on n’a plus grand chose à dire qui est dérangeant.

Selon mon humble opinion, la langue est la charpente de la culture et la culture est ce qui donne son identité propre à un peuple, qui le distingue des autres peuples. La question serait donc de savoir si le peuple québécois est en train de changer d’identité. Si c’est le cas, devrait-on s’en inquiéter et pour quelles raisons? Ou bien ne devrait-on pas plutôt la laisser évoluer sans contrainte, comme la vie sur cette petite planète?

Vous ne pouvez pas utiliser quelques termes linguistiques et psychologiques et dites ensuite: C’est de la science! Et bon, vous montrez évidemment votre réelle influence foucaultienne avec le « discours de pouvoir. » La langue est une identité. L’identité est déterminée par l’individu mais influencée par des pouvoirs aussi grands. Like, your francais c’est pas comme mon francais, yeah.

Vous avez raison que la langue française est en mouvement, changeante. Elle se transforme en anglais.

« Nous avons eu du “fun” sur le “stage” avec nos “chums” pendant le “show” ». 

Ce type de phrase peut être entendu un peu partout sur nos ondes. Sans mentionner des « quand que » et des « affaires que je t’ai parlées ».

Avec raison, le gouvernement et la population québécoise désirent la francisation des immigrants. En entendant le français se faire ainsi massacrer, certains de ces immigrants doivent se poser la question sur la pertinence de leurs efforts pour apprendre un français correct.

Monsieur Nadeau produit un texte fort complaisant concernant l’évolution du français. On devrait plutôt parler de la régression de cette belle langue. Et laissons dormir Molière ; nous avons Anne Hébert, plus près de nous dans le temps et dans l’espace !

(N.B. Je suis arrivée au Québec il y a exactement 50 ans.)

Le principal reproche que je fais à la démonstration de M. Nadeau, c’est qu’elle se base uniquement sur l’histoire des langues, et plus particulièrement sur l’histoire occidentale des langues. Elle fait un transfert de faits historiques incontestables sur nos temps modernes. Se satisfaire de dire que les langues ont changé en permanence, ne permet nullement de comprendre ce qui se passe aujourd’hui à l’échelle planétaire (depuis le 19ème siècle, environ). C’est bel et bien une seule langue aujourd’hui qui influence et domine (par le commerce et la domination économique des USA, jusqu’à maintenant) les cultures et les langues du monde entier, à savoir : l’anglais (le français a eu cette domination aussi, en son temps et en des lieux spécifiques). Le mélange ou l’enrichissement mutuel qui prévalait avant le 19ème siècle (et avant donc la domination unilatérale d’une économie et d’une culture provenant d’une seul pays) n’existent plus aujourd’hui. Les langues ne s’enrichissent plus a contact des autres: au contraire, elles meurent tout doucement, parce que les populations ne cherchent plus à les enrichir, parce que les gens passent directement à la langue anglaise et au MONOLINGUISME.

Précisons d’abord que la linguistique n’étudie pas spécialement (et encore moins ‘à la base’) les mouvements qui produisent les sons. Il s’agirait plutôt là de physiologie.

Science, la phonologie (étude des sons du langage — branche et non ‘base’ de la linguistique) l’est quand elle s’arrime à son objet (les sons linguistiques), pas quand elle joue l’historienne. Le fait structurant qu’est pour toute langue la syllabe — domaine d’articulation de la voyelle — a effectivement donné lieu à des études rigoureuses sur le langage, ce qui n’est pas le cas de vos élucubrations sociolinguistiques.

Nonobstant au demeurant sa graphie, votre nom de famille ne contient aucun ‘u’. Où est-on donc censé se rendre, avec vos ‘l’ qui se changent en ‘u’?